RECHERCHER SUR LA POINTE :

Luisa Pardo dans «Centroamérica» de Lagartijas Tiradas al Sol. ©Philippe Goyens | RHoK

Comment se décentrer?

Émois

Cher Journal,

C’est où, l’Amérique centrale? Personne ne le sait vraiment, constatent depuis le Mexique les membres du collectif Lagartijas Tiradas al Sol, Luisa Pardo et Lázaro G. Rodríguez. Alors, ils vont chercher. Ils traversent les frontières, du Nicaragua au Salvador, du Belize au Honduras, rencontrent des gens et fouillent l’histoire. Ils en rapportent, sur scène, une sorte de carnet de voyage composite, à la fois politique et intime. À travers des extraits vidéos, des lectures de notes prises au cours de leurs séjours, des reconstitutions de scènes vécues sur place, ils documentent leur découverte de sociétés marquées par la violence, la répression et les inégalités, et la prise de conscience de leur positionnement en tant que Mexicains: dans ce sud méconnu où, soudain, ils incarnent le Nord.

Récit multiforme d’un cheminement réflexif, intellectuel et personnel, ce Centroamérica  vu au Beursschouwburg me laisse une sensation étrange: ça m’intéresse… et ça m’agace. Est-ce que ça a fait ça à quelqu’un d’autre? 

Lázaro G. Rodríguez sur la scène du Beursschouwburg. ©Philippe Goyens | RhoK
«Mettre l’Amérique centrale au centre»

Ce Centroamérica a priori rassembleur m’a divisée moi aussi. Une part de moi saluait la démarche de Luisa Pardo et Lázaro G. Rodríguez, annoncée d’emblée: «Mettre l’Amérique centrale au centre, tenter de regarder le monde à partir de là». D’autant qu’assurément j’allais apprendre des choses sur ces contrées, ces régimes, ces réalités dont même leurs proches voisins disaient ne rien savoir. «Une ignorance qui ressemble beaucoup à du mépris», avance d’ailleurs Lázaro. Aussitôt j’ai eu envie d’adhérer à leur sincérité.

La moi plus circonspecte s’est tenue en retrait, observant le duo décrire son projet et le performer dans le même temps. La manière n’est pas neuve mais elle a fait ses preuves, dont celle de rendre largement accessible à la fois un propos et une forme. Ne tiendrait-on pas là, dans cette édition du Kunsten à l’entame plutôt formellement radicale (opaque, ai-je entendu dire), une proposition enfin ouverte au plus grand nombre?

Une invitation à s’offusquer

C’est vrai, cher Journal: parmi des propositions jusqu’ici plutôt hermétiques, ce Centroamérica, peut-être par son caractère assez didactique, nous dit assez bien ce qu’il veut nous dire. Mais est-ce que ce n’est pas aussi le problème? J’ai l’impression que Luisa Pardo et Lázaro G. Rodríguez ne cessent de nous tenir par la main de la bien-pensance: en somme, est-ce qu’ils nous proposent vraiment autre chose que de s’indigner à leur suite sur la violence, l’héritage du colonialisme, les inégalités, le mépris du Nord pour le Sud? C’est dommage, parce que leurs recherches ont visiblement été poussées. Mais j’en ressors avec l’impression d’avoir reçu des cartes postales de chaque pays traversé, avec si peu de clefs que je n’en retire pas beaucoup plus qu’une invitation à m’offusquer. Et autre chose, quand même: l’envie d’écouter des podcasts sur la dictature au Nicaragua ou les transformations du Salvador. C’est peut-être déjà ça? 

Le paradoxe de l’immersion en survol

Une invitation à la curiosité, oui. C’est déjà beaucoup en fait. Et puis, cher Journal, Lagartijas nous indique que son projet ne se limite pas au spectacle. Centroamérica c’est aussi un livre (en anglais et espagnol, publié en 2024), moins facile d’accès, plus riche en détails et en méandres, en anecdotes et en balises historiques. Probablement le complément nécessaire, qui permet d’estomper l’impression paradoxale de l’immersion en survol. Et qui comble en partie les codes qui, ici en Europe plus encore qu’en Amérique du Nord, nous font défaut.

En attendant, côté scène, comment mêler le documentaire à la fabrication théâtrale? Et à partir d’où démêler le vrai du faux? Ou bien même, cher Journal, quelle place l’art vivant doit-il – nécessairement ou non – laisser à la frustration? Peut-être là où le romanesque s’invite sans crier gare, déroulant à demi une pelote narrative dont on emporte ensuite avec soi les restes, nœuds et effilochages compris…

La seconde partie de Centroamérica tire le fil du romanesque, avec une histoire d’usurpation d’identité pour contourner l’autorité étatique et panser une blessure politique. ©Philippe Goyens | RhoK

C’est vrai qu’il s’invite, le romanesque. Et comment! Une Nicaraguayenne, réfugiée au Costa Rica pour raisons politiques, demande à nos artistes, qui l’ont rencontrée et interviewée, une faveur. Puisqu’eux ont le privilège de pouvoir traverser les frontières, et que Luisa lui ressemble un peu, ne pourraient-ils pas, l’air de rien, se rendre sur place au cimetière pour transférer la dépouille d’un frère de la fosse commune vers le caveau familial? Pendant la seconde partie de Centroamérica, on suit donc cette aventure improbable et risquée: le voilà peut-être, le fil si fascinant qu’on aurait pu le tirer tout au long du spectacle, entremêlant l’intime et le politique, le documentaire et le récit… Un seul fil, cher Journal! Et par la même occasion, un peu moins de bavardages didactiques. Parfois, au théâtre, on a plus avec moins, non? 

Attraction/répulsion/fascination

Question irrésolue pour moi qui oscille entre ma propension à l’accumulation et mon aspiration au dépouillement. Mais c’est vrai, cher Journal, parfois la profusion résulte d’un non-choix. Serait-ce le cas de Centroamérica ? Ou bien le prix de la générosité d’artistes pour qui «la fiction nécessite la création d’un espace pour penser, articuler, déplacer et décortiquer ce que le quotidien écrase, néglige et nous présente comme un acquis».

Visuellement, ici, cela se traduit par une scénographie chargée. Et son corollaire: attraction/répulsion/fascination. Quels neurones viennent titiller ces toiles cirées méticuleusement agencées, leurs superpositions partielles, la mosaïque ainsi formée comme toile de fond à une abondance supposément signifiante? Effet bis: une forme, toute profuse soit-elle, à laquelle s’arrimer – de mon point de vue de spectatrice, mais peut-être aussi dans le chef des artistes. Car se décentrer déstabilise.

«Nous avons travaillé sur l’autobiographie, la mémoire, l’histoire et les phénomènes sociopolitiques du présent […]. Tout est présenté dans un langage documentaire et complété par l’enchantement de la fiction»

Luisa Pardo & Lázaro G. Rodriguez

Plus que déstabilisés même: Luisa Pardo et Lázaro G. Rodríguez ont été percutés par leur sujet, c’est indéniable. Il les a bouleversés, les a fait tanguer sur leurs bases, penser beaucoup, s’engueuler parfois, rougir et trembler. Mais il n’est pas facile d’être à la fois décentré et percuté. Ce bouleversement sincère, cet engagement dans la force du théâtre et cette réflexivité permanente me les rendent attachants: les gens habités par la foi, qui se plongent jusqu’au cou dans ce qui les déplace et partagent jusqu’à leurs doutes forcent mon admiration. Mais cette mise en scène de leurs crises, de leur culpabilité de privilégiés, de leurs sentiments mêlés de responsabilité et d’impuissance me les a aussi rendus légèrement irritants: décentrés certes, mais finalement toujours au centre, ou presque. Où se placer, en tant qu’artistes, quand on se déplace? 

Centroamérica est le 4e spectacle de Lagartijas Tiradas al Sol présenté au Kunstenfestivaldesarts, depuis El Rumor del incendio en 2011. ©Philippe Goyens | RhoK

Question à élargir, par capillarité, au positionnement du public, individuellement et collectivement. Déjà un déplacement en soi, la confrontation à une œuvre interroge nos repères et bouscule nos certitudes, sans oblitérer notre subjectivité. Tentons, cher Journal, de continuer à creuser tout cela.


Kunstenfestivaldesarts, partout à Bruxelles, jusqu’au 30 mai. Programme complet, derniers billets sur www.kfda.be

Billetterie, resto, rencontres, fêtes: le QG du festival est installé cette année aux Tanneurs. C’est là que, chaque mercredi, Habib Ben Tanfous propose une déclinaison de son spectacle Orchestre vide – Longing for you sous forme de soirée aux accents de karaoké (encore les 20 et 27 mai, à partir de 22h30).

La Pointe s’écoute aussi, chaque 3e jeudi du mois, à 18h, en direct sur les ondes de Radio Panik (105.4) et en différé en ligne. Le prochain épisode de La Pointe du Jour, le 21 mai, parlera évidemment du Kunstenfestivaldesarts en cours.


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