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Le dispositif scénique et vidéo d'EXTINCTION, de Julien Gosselin, d'après des textes de Thomas Bernhard, Hugo von Hofmannsthal et Arthur Schnitzler, présenté au Festival d'Avignon du 7 au 12 juillet | © Christophe Raynaud de Lage Festival d'Avignon

À Avignon, Julien Gosselin nous a percutés

Émois

C’est un spectacle complexe. Une pièce d’un raffinement virtuose. Une souveraine adaptation de matériaux littéraires. Une œuvre qui, comme souvent chez Julien Gosselin et au grand déplaisir des puristes, paraît rejeter la théâtralité pendant tout le deuxième acte joué derrière des murs et restitué sur écran sous forme de film fabriqué en direct. Et pourtant, c’est un geste théâtral fort. Le dispositif vidéo de Gosselin s’affine de spectacle en spectacle, pour atteindre ici un sommet. Mais, surprise, il se combine à une reconstitution de dj set électro au premier acte, puis à un théâtre de parole radicale au troisième acte. Une fois les parois du décor disparues, place à un monologue direct et brutal qui, c’est le moins qu’on puisse dire, a bouleversé mon horizon d’attente.

Laissez-moi raconter brièvement la structure et le contexte. Gosselin réunit cette fois dans une méga-production quelques-uns des artistes de sa compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur et des interprètes de la Volksbühne de Berlin, où il est maintenant artiste associé. Une union féconde. Un brassage naturel du français et de l’allemand. Fondée sur des textes d’Arthur Schnitzler et de Thomas Bernhard, avec un court emprunt à Hugo von Hofmannsthal, la pièce croise la Vienne bourgeoise et cultivée du début du XXe siècle et une vision acérée de l’Autriche des années 80, sur fond de salon mondain viennois autant que de soirée techno et de conférence universitaire à Rome. Deux époques, mais un même monde qui s’effondre avec fracas. Dans les années 1900, à l’aube des deux Guerres mondiales, les convenances de l’élite viennoise sont parasitées par une sauvagerie pulsionnelle. En 1980, la fête et les joies de l’exil sont arrachées à une héroïne intellectuelle progressiste rattrapée par le néo-nazisme de la terre natale autrichienne.

Le metteur en scène français Julien Gosselin ©Simon Gosselin

Un dispositif vidéo plus signifiant que jamais

Permettez que je déconstruise la chronologie du spectacle pour vous parler d’abord du deuxième acte. Adaptation de trois textes d’Arthur Schnitzler (La Nouvelle rêvée, Comédie des séductions et Mademoiselle Else), on y entr’aperçoit, derrière les parois du décor et à travers des vitrines recouvertes de rideaux semi-translucides, un intérieur luxueux où papote et boit un groupe mondain cultivé en chic tenue de soirée. Gosselin nous a habitué·es depuis plusieurs années à cette esthétique qui nous prive de la sueur et de la chair de ses actrices et acteurs, lesquels s’agitent derrière ces murs où l’on devine à peine leurs gestes et mouvements. Elles et ils nous sont toutefois accessibles par le filtre de la caméra. S’il y a bien théâtre, il se met au service du tournage en direct d’un film projeté sur l’immense écran au-dessus de la scène.

Une scène du deuxième acte d’Extinction, de Julien Gosselin ©Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

D’autres que lui – comme la Britannique Katie Mitchell, le Polonais Krzysztof Warlikowski, les Français Cyril Teste et Marc Lainé, ou encore chez-nous en Belgique Aurore Fattier – usent de ce principe de théâtre d’écrans et de film dans le théâtre. Mais aucun ne réduit à ce point la part jouée par le regard de l’audience sur les corps en chair et en os. La plupart du temps, ce principe de théâtre filmé sert à faire apparaître la multiplicité des perspectives permises par le dialogue entre scène et écran, entre corps vibrants et détails du visage filmés par une caméra intimiste. Le jeu des regards se complexifie en balayant tour à tour l’ample scénographie et le plan rapproché de la caméra. Les interprétations et significations se dédoublent entre l’écran et le plateau. Or, Gosselin – l’étonnant! – s’intéresse peu à ces allers-retours.

Une autre scène du deuxième acte d’Extinction, de Julien Gosselin ©Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon
Plus se succèdent les conversations cultivées des convives, plus l’on comprend l’intérêt du dispositif vidéo de Julien Gosselin, qui insiste sur le mensonge et l’hypocrisie de ce monde où l’on cache sa vérité derrière un masque de civilités, alors qu’en privé la pulsion et la cruauté grondent.

Même si le décor d’Extinction, aussi clos soit-il, est mystérieusement vivant et nous fascine, tout est joué pour la caméra et soigneusement mis en scène pour diriger notre regard vers l’écran. Le film qui s’y joue en noir et blanc, au montage stylisé, accentue l’image d’une société viennoise distinguée. Et plus se succèdent les conversations cultivées des convives, plus l’on comprend l’intérêt du dispositif vidéo de Julien Gosselin, qui insiste sur le mensonge et l’hypocrisie de ce monde où l’on cache sa vérité derrière un masque de civilités, alors qu’en privé la pulsion et la cruauté grondent. Sexe brutal, viols, vomissures et perversions, puis finalement meurtres sanglants, ne tarderont pas à interrompre le ballet des mondanités. Ces scènes plus pulsionnelles sont jouées sur les côtés du dispositif, dans les pièces plus intimes de la maison (chambres ou salles de bain), qui ne sont pas dissimulées par des murs ou des rideaux. Elles ne durent toutefois qu’un court temps. Les séquences filmées derrière les parois restent reines et maîtresses de la représentation.

Gosselin réserve un traitement différent, plus directement théâtral, aux scènes pulsionnelles et intimes ©Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Représenter par le biais de cette distance filmique le mensonge et l’hypocrisie d’un monde qui vit de faux et de masques, est-ce un principe trop simple? Un concept facile qui s’épuise vite? Les détracteurs de Gosselin le pensent. Mais, à mes yeux, c’est intelligent, redoutable, efficace, et tout à fait riche et multiple sur la durée, à mesure que les atmosphères cinématographiques font leur œuvre et que l’œil continue de chercher à deviner le mouvement derrière les carrelages de la fenêtre.

De temps en temps, la mise en scène alterne les scènes intérieur et extérieur, faisant apparaître les acteurs sur l’avant-scène et reléguant le film au second plan, mais avec parcimonie ©Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

La fête est finie

J’emprunte cet intertitre à une chanson d’Orelsan, permettez-moi. C’est qu’il décrit à merveille le roman Extinction, de Thomas Bernhard, qui sert de trame à l’acte 1 et à l’acte 3 de la pièce de Gosselin, campés dans les années 1980.

Dans le roman, le personnage s’appelle Murau. Sur scène, il s’est féminisé et est devenu Rosa. C’est le prénom de la comédienne allemande Rosa Lembeck, qui l’interprète et qui restitue la colère de Bernhard contre une Autriche contemporaine où ne s’est jamais éteint le national-socialisme. Une Autriche où des forces conservatrices et religieuses continuent de dessiner entre autres les contours du monde rural.

Spectateurs et comédiens partagent la scène lors du premier acte d’Extinction, de Julien Gosselin, dans un vrai-faux dj set électro, bières à la main ©Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Acte 1: une soirée électro à Rome. Gosselin s’amuse – et c’est un peu dramaturgiquement anecdotique même si c’est bien foutu – à accueillir les spectateurs et spectatrices au cœur d’un vrai dj set qui durera une bonne heure. On attrape une bière, on grimpe sur scène et on danse. L’illusion est parfaite, on joue le jeu. Peu à peu se détacheront de la foule deux actrices. Elles sont amoureuses. Elles sont rebelles et intellectuelles. Elles s’isolent pour parler amour, littérature et poésie. Puis l’élément déclencheur du roman de Bernhard est exposé: la fête est finie; Rosa a reçu un appel en provenance de sa ville natale autrichienne, Wolfsegg. Ce n’est pas une bonne nouvelle.

Les festivités sont contaminées par une mauvaise effluve venue tout droit de l’Autriche, et cela finira mal. Dans Extinction, les joies d’un rave frénétique des années 80 ou d’une chic soirée mondaine de 1910 ne parviennent pas à masquer la puanteur d’une société aussi grandiose que nécrosée.

Acte 3: nous retrouvons Rosa alors qu’elle a enfin répondu au téléphone pour apprendre la mort de ses parents et de son frère aîné à Wolfsegg. La conférence littéraire qu’elle s’apprêtait à donner devant un parterre d’intellectuels va prendre une toute autre tournure. Là, Gosselin nous surprend en laissant toute la place à la parole brute. Rosa donne sa conférence assise sur une chaise au milieu de la scène. Elle est certes filmée et retransmise sur écran, mais de façon très sobre.

L’actrice allemande Rosa Lembeck dans le monologue acide du troisième acte d‘Extinction, de Julien Gosselin ©Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Le monologue sera acide. Wolfsegg, la toxicité de la famille, l’Autriche, le néo-nazisme, le retour du religieux, l’ignorance, le conservatisme… Elle fusille tout. C’est brutal. De longues phrases incisives et ininterrompues.

Le style de Thomas Bernhard y est respecté à travers le rythme et à travers le caractère lancinant et hypnotique de ses longs paragraphes essoufflants. Mais on sent que Gosselin et l’actrice se sont permis de reformuler beaucoup par endroits, ou de travailler une interprétation qui s’éloigne de la langue si caractéristiquement élégante et écrite de Bernhard. Pour permettre, sans doute, une véritable appropriation individuelle par l’actrice. Qui nous bluffe aussi par un jeu corporel éloquent, son corps se crispant et décrispant délicatement au fil de la tirade.

L’actrice allemande Rosa Lembeck dans le monologue acide du troisième acte d’Extinction, de Julien Gosselin ©Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

De quoi faire écho à un parti-pris de l’écrivain, qui, selon Gosselin (dans le dossier de presse), veut dépeindre comment un « individu se sauve du monde qui l’entoure ». « Thomas Bernhard élève l’individu comme le cœur de la vérité », poursuit-il. Un contraste saisissant avec les scènes de groupe de l’acte 2.

Au final : un spectacle total qui raconte l’effondrement, tant en collectif qu’en solo, avec chaque fois autant d’acuité, et chaque fois dans des formes scéniques brillantes.

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Extinction sera à voir en Belgique les 10 et 11 novembre à Anvers, au centre d’art international deSingel (qui coproduit le spectacle).

Nous avons pour notre part assisté à la représentation du 12 juillet 2023 au Festival d’Avignon, dans la Cour du Lycée Saint-Joseph
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Extinction
Avec Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Zarah Kofler, Rosa Lembeck, Victoria Quesnel, Marie Rosa Tietjen, Maxence Vandevelde, Max Von Mechow
Texte Thomas Bernhard, Arthur Schnitzler, Hugo von Hofmannsthal
Adaptation et mise en scène Julien Gosselin 
Dramaturgie Eddy d’Aranjo, Johanna Höhmann
Traduction Henri Christophe, Philippe Forget, Pierre Galissaires, Gilberte Lambrichs, Anne Pernas Francesca Spinazzi, Panthea
Musique Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde
Scénographie Lisetta Buccellato  
Lumière Nicolas Joubert  
Son Julien Feryn 
Vidéo Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol  
Costumes Caroline Tavernier assistée de Marjolaine Mansot
Cadre vidéo Jérémie Bernaert, Baudouin Rencurel 
Assistanat à la mise en scène Sarah Cohen, Max Pross 
Accessoires Lisetta Buccellato, David Ferré, Antoine Hespel, Yvonne Schulz, Carlotta Schuhmann   
Étalonnage Laurent Ripoll 
Régie générale et plateau Simon Haratyk, Guillaume Lepert 
Régie lumière Zélie Champeau, Manon Meyer 
Régie son Manon Poirier 
Régie vidéo David Dubost, Philippe Suss 
Surtitres vidéo Anne Pernas
Script vidéo Elsa Revcolevschi  
Stages techniques Marine Banal, Alix Capossela 
Administration, production, diffusion Eugénie Tesson  
Organisation tournée, actions culturelles Marion Le Strat  
Administration Olivier Poujol 
Direction technique Nicolas Ahssaine 
Avec la participation des équipes de Si vous pouviez lécher mon cœur et de Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre national
Troisième partie du spectacle basée sur le roman Extinction : un effondrement de Thomas Bernhard


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