RECHERCHER SUR LA POINTE :

Du 8 au 30 mai 2026 se tient la 31e édition du Kunstenfestivaldesarts. Les plumes de la Pointe s’y aventurent, les sens en éveil, la curiosité en alerte, la subjectivité en bandoulière.
épisode 4/5
4/5
Davi Pontes et Wallace Ferreira dans «Repertório N.1» aux Tanneurs. ©Anna Van Waege | RHoK

Au confluent des Odyssées noires

Émois

épisode 4/5

Cher journal,

C’est un vendredi, en début de soirée, que s’ouvre pour moi le Kunsten, au Rideau. Comme chaque année, je sais que ce n’est pas tout à fait un soir de spectacle comme les autres: c’est le début d’un trajet, le seuil d’une aventure dont je ne peux encore saisir les méandres à venir. Il y aura des moments de solitude, où je me demanderai ce qu’on est bien tous en train de nous faire, les cool Bruxellois (et au-delà) en train de se regarder regarder, dans un léger mal à l’aise à se voir ainsi, un peu ridicules, trois heures encore à regarder des gens nous faire croire dur comme fer que tout ça est très important, que changer la vie et le monde c’est ici que ça se passe, que la fête et la politique c’est ici que ça se passe, alors qu’elles nous appellent au-dehors.

Il y aura des moments comme ça. Des moments de léger retrait, à observer les styles, les fringues et les coiffures (cette année déjà, il pleut plus que jamais des casquettes et des shorts, et il est visiblement licite de porter une chemisette saumon sur un tee-shirt bordeaux), en se disant à soi même que ah ben ouais quand même.

Et puis d’autres moments où ce sera tellement agréable, cette sociabilité de festival, ce frisson de curiosité qui nous traverse et nous relie, ce plaisir de l’attente. Et cette liberté à parcourir la ville, passer d’un lieu à un autre, mettre en déroute son rythme et sa géographie habituelle, retrouver les amis, se donner des nouvelles du spectacle de la veille, réaccorder les programmes et les envies.

Le mois de mai, depuis le Kunsten, est un mois de légers décalages et de chemins possibles

Et puis, je l’espère du moins au moment de passer les portes du Rideau, il y aura comme souvent du trouble et des hésitations. Des étonnements face à ce qui nous happe sans qu’on l’ait anticipé – ça alors, j’étais vraiment dubitative et tout à coup, je suis tombée dedans pour ne plus en sortir. Le Kunsten ouvrira encore en nous des espaces et des sentiers où nous prenons plaisir à lentement glisser, nous soulageant de ce que nous savons de nos peaux. Le mois de mai, depuis le Kunsten, est un mois de légers décalages et de chemins possibles, et c’est pour ça que je l’aime.

Il y aura bien sûr de l’ennui, de l’agacement, et des promesses que cette fois on ne nous y reprendra plus à cette vanité des vanités auto-satisfaite et qu’on aurait mieux fait d’aller boire des bières dans le vrai monde. Il y aura le plaisir des bons mots, du mauvais esprit, du partage de ce qui a trotté en nous en solitaire la veille et des quelques idées qui en surgiront peut-être avec nos camarades – le plaisir vif et vivant de penser ensemble, du temps ensemble. Il y aura ces bizarres mouvements intérieurs et contradictoires, ces passages que le Kunsten creuse en nous: “je n’ai rien compris mais ça a touché le fond de mon âme”; “je ne sais toujours pas de quoi ça parle mais ça m’a tellement parlé”; “j’ai dormi mais j’étais pleinement dedans”; “je me suis ennuyée mais je crois que c’était le but”; “j’étais pas d’accord mais j’ai tout accepté”. Le Kunsten, c’est ça: l’indécidabilité des itinéraires, l’appel des portes, les cartes mouvantes. Un trajet.

Archives et oublis, violence et beauté

Quoi de plus opportun, alors, que de l’entamer avec un voyage: celui qu’Alice Diop propose en s’emparant du recueil de poèmes de l’autrice américaine Robin Coste Lewis publié en 2015, L’Odyssée de la Vénus Noire. Le poème, qu’Alice Diop nous donne à entendre de la manière la plus sobre possible, prend la forme d’un voyage sur les traces des représentations des corps des femmes noires à travers l’histoire de l’art occidental.

D’une grande force visuelle, puissant et intrigant, oscillant entre la sensation claire et les circonvolutions emphatiques, non dénuée d’une certaine lourdeur, le texte se fond en nous comme le bateau qu’il met en scène, sillonnant un océan d’images et d’absences, d’archives et d’oublis, de violence et de beauté. Notre histoire visuelle, l’immense mer d’images qui flotte en nous et qui a façonné nos façons de regarder et de ne pas regarder, les centres et les marges de nos peintures et de nos musées.

Le bureau soigneusement scénographié d’Alice Diop (ici lors du Festival d’Automne, à Bobigny). ©Marie Rouge

Alice Diop, documentariste, monte sur scène pour la première fois. Si elle est sans conteste habitée par les mots qu’elle nous livre, si son ton monocorde finit par s’installer en nous comme les vagues imposent leurs gestes au bateau qui les fend, on peut s’interroger sur le choix de la forme. Il est vrai que rien ne nous distrait des images qui se forment en nous, et cela semble rejoindre la réflexion qui parcourt le poème; la performance d’Alice Diop préserve la beauté du poème, ses zones de secret, ses silences. Mais le voyage n’aurait peut-être pas perdu à un peu plus de houle.

Le film d’une vingtaine de minutes réalisé par Alice Diop, qui suit sa lecture du poème de Robin Coste Lewis et dialogue avec lui, donne la pulsation qui fait défaut à la performance. Comme si, en s’exprimant dans le langage qui lui est cher, la cinéaste larguait les amarres pour nous embarquer dans son voyage et ses remous à elle. Et dans cette odyssée d’images, on la suivrait encore.

Alice Diop face au public dans «Le Voyage de la Vénus noire». ©Marie Rouge

Ce qui se décante, ce qui secoue

Cher journal,

Tu as remarqué la manière dont – inévitablement, insolemment presque – les spectacles se répondent dans un festival? Même quand celui-ci se garde bien de toute injonction thématique, comme c’est le cas du Kunsten depuis ses origines. La grande Frie Leysen (ses volutes de fumée, ses ongles peints de rouge orangé…) s’est toujours explicitement gardée de placer sa programmation sous une quelconque coupole, préférant se fier aux antennes des artistes, aiguisées aux arêtes de leurs multiples réalités. Tout comme ses successeurs Christophe Slagmuylder puis Daniel Blanga Gubbay et Dries Douibi, et, gageons-en, ses successeuses Corinna Humuza et Silvia Bottiroli.

Sans compter les chemins de fidélités et les rebonds dans l’histoire même du Kunstenfestivaldesarts. Rien que dans les quelques premiers jours de l’édition 2026 se manifestent des croisements saisissants.

Comment prend corps le répertoire

Si la sobriété extrême pour laquelle a opté Alice Diop nous questionne, le propos résonne. Une résonance amplifiée encore quand, aux mots ciselés et au ton égal du Voyage de la Vénus noire, vient se superposer le silence éloquent – et tout sauf muet – de Repertório N.1.

Davi Pontes est artiste, chorégraphe et chercheur. Wallace Ferreira est chorégraphe, interprète, artiste visuelle et, au sein de la culture ballroom, titulaire du titre de Legendary Mother de la Kiki House of Mamba Negra. Dans leurs créations communes, iels explorent la condition du corps noir, du corps queer dans le monde, œuvrant à interroger et démanteler l’oppression systémique en raison de la race, de la sexualité, du genre.

Deux corps noirs. Pas un mot mais des regards, qui défient, qui déplacent et qui ancrent

Deux corps noirs, donc. Vêtus seulement de chaussettes et baskets rose neon. Deux corps. Pas un mot, mais des échos, des rythmes, des diagonales. Des regards qui défient les nôtres – spectateur·ices en pleine lumière, entourant l’espace scénique –, qui affirment et questionnent dans un même mouvement. Qui déplacent et qui ancrent. Des proximités impromptues, des tensions entretenues aussi, quand des objets personnels – sac à main, téléphone, lunettes… – quittent soudain leur propriétaire pour se trouver en d’autres mains.

Te souviens-tu, cher journal, d’Alice Ripoll et ses danseurs des favelas de Rio de Janeiro se jouant pareillement du public bruxellois? C’était aCORdo, au National, au Kunstenfestivaldesarts 2018. Nos regards, nos possessions, nos habitudes, nos certitudes, nos corps eux-mêmes n’ont pas fini d’avoir besoin de ces déplacements, ces inconforts nécessaires, ces surprises salutaires.

Davi Pontes et Wallace Ferreira, des corps, des regards, du défi. ©Anna Van Waege | RHoK

Kunstenfestivaldesarts, partout à Bruxelles, jusqu’au 30 mai. Programme complet, derniers billets sur www.kfda.be

Billetterie, resto, rencontres, fêtes: le QG du festival est installé cette année aux Tanneurs. C’est là que, chaque mercredi, Habib Ben Tanfous propose une déclinaison de son spectacle Orchestre vide – Longing for you sous forme de soirée aux accents de karaoké (les 13, 20 et 27 mai, à partir de 22h30).

La Pointe s’écoute aussi, chaque 3e jeudi du mois, à 18h, en direct sur les ondes de Radio Panik (105.4) et en différé en ligne. Le prochain épisode de La Pointe du Jour, le 21 mai, parlera évidemment du Kunstenfestivaldesarts en cours.


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