RECHERCHER SUR LA POINTE :

Une œuvre ou un·e auteur·ice qui déclenche un enthousiasme entier, jubilatoire, sans nuance. Le genre «je l’achète sans regarder la quatrième de couverture, ou sans écouter le single». Bref, on aime, on est béat, et on le dit fort.
épisode 2/5
2/5
Planche du tome 9 - Le Secret des 7 temples - Dessin: Gérald Forton (1968)

Bob Morane

Émois

épisode 2/5

Aujourd’hui, Bob Morane, l’aventurier contre tout guerrier qui passe systématiquement sa main dans ses cheveux noirs et drus. Tant pis s’il y a trop de possessifs dans cette phrase. Henri Vernes a écrit plus de 200 Bob Morane, de 1953 à 2012. Quelques-uns avec les pieds et pas mal d’autres avec des «aides».  Or, donc, certains firent la fine bouche, jugeant cette littérature grossière, populaire et pauvre, des synonymes selon eux. Mais pour moi, Bob Morane, c’est l’éveil de l’imaginaire, le «Il était une fois» de l’adolescence. Prenez un gamin des années 1960 en Belgique, étouffez-le dans une famille bourgeoise. Vous le voyez s’étioler dans un univers culturel où Gilbert Cesbron (des chiens perdus sans collier sauvés à la fin) se chamaille avec Frank Slaughter (l’infirmière tombe amoureuse du chirurgien qui l’abandonne)?  


Et puis, un jour, une couverture à la typo très expressive, qui évoque l’aventure et ressemble à de la promo (grosse étincelle rouge, titraille jaune avec ombre) attire l’attention du môme. La grammaire un peu cheap des Marabout Junior de l’époque n’évoque pas pour lui une littérature de gare, mais une fenêtre ouverte sur un monde magique. Il y aura des temples, des guerriers sanguinaires, des courses-poursuites échevelées. De l’amitié aussi, entre un héros malin, débrouillard et forcément courageux (Bob) et l’ami Bill, co-équipier musclé, joyeux, fidèle comme un bon chien. Le duo classique, auquel on s’identifie tour à tour. Les Astérix et Obélix de l’aventure exotique.

Car Bob Morane, c’est une agence de voyage à lui tout seul, à une époque où l’on suit du doigt les itinéraires sur des cartes du monde, et où les atlas font rêver, en égrenant des escales obscures, mystérieuses et lointaines: Mozambique et Zanzibar, le fog de Londres et la mousson de Bombay. Saïgon n’est pas encore tombée, et Bob Morane sauvera le monde, encore et encore, face à la noirceur absolue de l’Ombre Jaune. Monsieur Ming, quintessence des mauvais de série, aux purs extraits de mal non distillés, croisement vénéneux du Docteur Mabuse et du diabolique Fu Man Chu.

Bob Morane, c’est une agence de voyage à lui tout seul.

Asia-toc, bien sûr, on n’est pas à un cliché racisé près, et aussi doué pour les plans retors que pour une suave cruauté. Bref, on frémit, on bondit, on court, on vit, on respire, on aime… Et Vernes n’a peur de rien. Il crée l’Ombre Jaune, le retour de l’Ombre Jaune, la revanche de l’Ombre Jaune, l’héritage de l’Ombre Jaune, 38 aventures (38 !), où l’homme aux yeux d’ambre liquide et au crâne rasé tendra les pièges les plus terribles à son meilleur ennemi… Et on en redemande!

Pour moi, Morane ouvrira toutes les portes de la littérature, de celles dont les récits nous emportent loin, au gré des houles. Jean Ray suivra, et son prodigieux Malpertuis, demeure maudite aux tourelles crucifères où errent tristement des déités déchues, et tout l’univers du fantastique de chez Marabout, toujours, Seignolle, Owen, Bloch, et puis encore Maupassant, et Poe. Et voilà, c’est parti, le virus de la lecture fait souche dans le sang. Une veine incroyable d’imaginaire pour le gamin qui cherchait à s’évader à tout prix d’un quotidien peu amène. Depuis 2012, Gilles Devindilis, lui-même un môme fasciné par Vernes et Morane, a repris la saga de l’aventurier, et la lutte infinie contre le génie du Mal. Car l’Ombre Jaune ne périt jamais, et l’aventure est en nous pour toujours. 


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