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À gauche, Daniel Blanga-Gubbay et Dries Douibi, codirecteurs artistiques du Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles, et, à droite, Jessie Mill et Martine Dennewald, nouvelles codirectrices artistiques du Festival TransAmériques (FTA) à Montréal | © Bea Borgers et Hamza Abouelouafaa

Diriger un festival: à deux, c’est mieux

Grand Angle

Souvenir de la décennie 2003-2013. Le Festival d’Avignon, dirigé par Hortense Archambault et Vincent Baudriller, affirmait année après année une santé artistique indéniable. Était-ce dû aux bienfaits de la codirection, aux vertus du dialogue, à l’horizontalité d’un modèle de direction partagé? Nulle étude scientifique ne le prouve, mais il est possible de le croire. Chacun ses forces, mais unis par un dialogue fécond, Archambault et Baudriller ont montré qu’une autre façon de faire était possible.

À leur suite, conscients ou non de répéter leur modèle, d’autres festivals – et maintenant de plus en plus d’institutions – suivent leurs traces et n’hésitent plus à nommer des binômes à la direction artistique. Avec l’ambition de questionner les structures en place et les modes de pouvoir, mais aussi de s’inscrire dans une ère artistique où le duo et les collectifs de création retrouvent leurs lettres de noblesse, s’érigeant en porte-à-faux d’une histoire récente ayant consacré le metteur en scène roi et l’artiste directeur imprimant fortement sa personnalité aux institutions. Bruxelles et Montréal pavent la voie.

Une évolution en marche

C’est une évidence: en termes pratico-pratiques, deux directeurs ou deux directrices valent mieux qu’un ou qu’une seule.

À Bruxelles, Dries Douibi et Daniel Blanga Gubbay ont pris la direction artistique du Kunstenfestivaldesarts en septembre 2018, formant un trio avec la directrice administrative Sophie Alexandre. Ce jour-là, les médias belges reprennent le communiqué vantant «le choix délibéré d’un nouveau modèle de direction porté par les profils complémentaires de trois directeurs». Dans La Libre, Guy Duplat ne cache pas sa surprise.

Daniel Blanga Gubbay et Dries Douibi s’étonnent alors eux-mêmes de leur nomination. «On avait candidaté sans vraiment nourrir l’objectif assumé d’avoir le poste, confie le premier. Postuler ensemble était à nos yeux une expérimentation, une occasion de réfléchir à cette position de direction artistique telle qu’elle devrait se définir à notre époque, pour être en phase avec les réels besoins du milieu artistique. Pour nous, qui avons tous deux un passé de dramaturg, la direction artistique d’un festival passe nécessairement par un rôle d’accompagnateur intellectuel des artistes, davantage que par le rôle de programmateur qui choisit des œuvres pour les diffuser.» Voilà qui brasse déjà les cartes.

Daniel Blanga Gubbay et Dries Douibi en compagnie de la directrice administrative du KFDA, Sophie Alexandre | ©Bea Borgers

Pour Martine Dennewald et Jessie Mill, nommées en janvier 2021 à la direction artistique du FTA, l’état d’esprit est similaire. «On préparait ensemble une candidature pour un autre évènement, surtout pour le plaisir de dialoguer à ce sujet, ledit évènement n’ayant finalement jamais fait d’appel à candidatures», explique Jessie Mill, qui occupait depuis quelques années le poste de conseillère artistique au FTA. Sa comparse, ex-directrice du festival Theaterformen en Allemagne, cherchait à briser la solitude et à inventer de nouvelles structures pour briser le ronron du réseau des gros festivals internationaux, où l’on voit souvent les mêmes artistes et où l’on repère les mêmes influences.

«Travailler en duo, donc briser la légitimité d’une voix unique à la tête d’une institution, nous semblait déjà un excellent mécanisme pour ouvrir à l’horizontalité et défaire les réflexes hiérarchiques et linéaires à tous les endroits», précise Dennewald.

Martine Dennewald et Jessie Mill, nouvelles codirectrices du FTA à Montréal | ©Hamza Abouelouafaa

Au Kunst, briser le règne de l’artiste-roi

Quand ils décident de programmer, par exemple, des artistes bruxelloises comme Léa Drouet ou Sarah Vanhee, toutes deux à l’affiche de la plus récente édition du festival, les codirecteurs du KFDA entament une relation soutenue avec les créatrices. Fusionnant les rôles de directeurs artistiques et de dramaturg, ils sont présents de temps en temps en salle de répétition ou offrent leur regard sur certaines questions. Et, à deux, ce rôle peut être accompli de manière encore plus délicate et dans une meilleure optique de dialogue, pensent-ils. «À tout le moins, ça permet plusieurs perspectives et empêche l’un ou l’autre directeur d’imposer trop fort son regard», souligne Blanga Gubbay.

«Cette approche correspond à l’état d’esprit actuel. Nous quittons peu à peu la période du metteur en scène roi, le règne de l’artiste-vedette génial qui invente tout par lui-même et récolte la gloire.» Dries Douibi

«Les projets artistiques sont aujourd’hui beaucoup plus collaboratifs, poursuit Dries Douibi. Je pense donc que les directions artistiques des institutions doivent suivre le même chemin. Jadis, le directeur artistique d’un festival se devait de ne valoriser que l’autonomie et la liberté pure de l’artiste qu’il programmait. À certains égards, cette idée de l’artiste parfaitement “autonome” pouvait reconduire des schèmes de pouvoir malsains en salle de répétition. Ce paradigme est peu à peu remplacé par une nouvelle dynamique, dans laquelle tout le monde se met ensemble pour avoir une conversation féconde. Et, nous, comme duo à la direction artistique, on essaie de s’insérer là-dedans et de favoriser cela.»

Au-delà de ces dialogues avec les artistes, l’approche s’infuse dans les méthodes de programmation. Un artiste n’est choisi qu’après de nombreuses conversations, après qu’aient été bien soupesées et croisées les perspectives des deux directeurs.

Daniel Blanga Gubbay: «La seule règle qu’on s’est donnée, c’est de composer le programme à deux, en tenant compte de l’équilibre, et de ne sélectionner un projet que s’il nous motive vraiment tous les deux; si on est tous les deux prêts à le défendre et à l’accompagner avec la même vigueur.»

Des spectateurs du Kunstenfestivaldesarts 2021 assistent à une représentation de Outrar, de Lia Rodrigues, mettant en vedette le danseur Luyd Carvalho | ©Werner Strouven

Au FTA, restructurer par l’échange

Depuis plusieurs années, Jessie Mill et Martine Dennewald se croisent dans les festivals européens et développent une amitié tissée de complicité intellectuelle et artistique. Au fil du temps, malgré les milliers de kilomètres qui les séparent, elles ont correspondu et accumulé les documents virtuellement annotés de leurs quatre mains, ou multiplié les échanges d’articles et de vidéos. Leur amitié est documentée par une folle quantité de fichiers partagés.

«C’est un ping-pong verbal constant et une correspondance numérique massive, qui nous ont permis d’être constamment en mouvement sur différentes questions artistiques et sociales, explique Jessie Mill. Cette relation nous a donné le courage de se remettre constamment en question et d’affronter les enjeux les plus difficiles avec humilité.»

Voilà l’état d’esprit qu’elles tenteront d’instaurer au FTA. Leur rêve est que cette approche «conversationnelle» contamine les pratiques de l’équipe. «On s’est dit qu’en divisant la fonction de direction, cela donnerait le ton pour infuser ce genre de leadership partagé, ou de leadership conversationnel, dans toutes les équipes du festival et à tous les niveaux de l’organisation», ajoute Mill.

En 2019, le FTA présentait en plein-air sur la Place des Festivals de Montréal l’ambitieux spectacle Innervision, de Martin Messier | ©Trung Dung Nguyen

 «En tant que codirectrices, le dialogue sera la règle d’or de tous nos choix artistiques», précise Martine Dennewald.

«Articuler les raisons de nos choix dans une conversation à deux nous permet de mettre nos choix à l’épreuve» Martine Dennewald

Les décisions de programmation demeurent éminemment subjectives et contestables, «mais le simple fait d’articuler les raisons de nos choix dans une conversation à deux nous permet de mettre nos choix à l’épreuve», poursuit Dennewald. Avec Jessie Mill, elle sera par exemple soucieuse de décoloniser les pratiques artistiques et de donner la parole aux minorités, mais aussi de s’empêcher de tomber dans la facilité en ne faisant venir à Montréal que les artistes européens consacrés, qui meublent tour à tour les programmations de la plupart des gros festivals internationaux.

«À Montréal, on est isolés par rapport à l’Europe: les tournées des gros spectacles internationaux sont moins fréquentes et moins bien organisées en raison d’un territoire vaste et peu densifié, explique Jessie Mill. Mais, ça ne doit pas emprisonner le FTA dans un rôle de reproduction du contenu du festival d’Avignon ou du Kunst, par exemple – même si on a les moyens de jouer ce rôle et que le public d’ici est demandeur. La conversation à deux facilite cette déconstruction. Sans mettre complètement de côté notre parenté avec les autres évènements, on cherche à faire autre chose, à développer d’autres axes. Martine avait commencé ce travail au Theaterformen, un exemple inouï d’un festival travaillant sur d’autres réseaux. Mais deux personnes pour accomplir cette tâche, plus complexe qu’elle en a l’air, ce n’est pas trop!»

Dans le métro de Montréal en 2018, le FTA accueillait la Parade des taupes, de Philippe Quesne | ©Trung Dung Nguyen

La codirection, plus efficace ?

C’est une évidence: en termes pratico-pratiques, deux directeurs ou deux directrices valent mieux qu’un ou qu’une seule. À Bruxelles comme à Montréal, les duos nous confirment que leur collaboration permet une meilleure présence sur tous les fronts. Pendant que l’une voyage pour aller à la rencontre des artistes internationaux et voir des spectacles à l’étranger, l’autre assure une présence locale auprès de l’équipe et fait avancer les collaborations avec les artistes de la scène locale. Pendant que l’un peaufine les détails de programmation, l’autre entretient les réseaux ou prend davantage en charge la réflexion globale sur les  stratégies de communication. Et ainsi de suite.

Sans oublier une efficace mise en commun des réseaux de contact de l’un et de l’autre. À Bruxelles, c’est l’une des forces du duo formé par Dries Douini et Daniel Blanga Gubbay, l’un plus connu des milieux francophones, l’autre plus actif sur la scène néerlandophone. «Mais, ensemble nous cherchons aussi à élargir et exploser ce réseau – la dynamique bilingue ne suffit plus depuis longtemps à définir la scène bruxelloise», précise Blanga Gubbay. À Montréal, même histoire de complémentarité des réseaux et des savoirs: si Jessie Mill a davantage arpenté les scènes artistiques africaines ces dernières années, Martine Dennewald a une bonne connaissance des scènes asiatiques. Entre autres.

Martine Dennewald, Daniel Blanga Gubbay, Jessie Mille et Dries Douibi | ©montage à partir des photos originales de Hamza Abouelouafaa et Bea Borgers

Les bienfaits de la codirection semblent manifestes en ce qui concerne les paramètres artistiques. Reste à voir si la formule tient la route en ce qui concerne les questions purement administratives, cruciales pour des festivals de cette ampleur. À Bruxelles comme à Montréal, les directeurs artistiques forment un trio avec un administrateur – mais ces directions sous forme d’hydre à trois têtes peuvent entraîner, dans certains cas, une confusion du leadership. À l’interne au KFDA, nos sources nous apprennent que cinq chefs de département ont récemment annoncé leur départ, courroucés par une gestion parfois chaotique des opérations dans ce modèle de codirection. Le bon management est-il évacué au profit d’ambitions artistiques nobles? La question est posée.


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