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Don Chisciotte Ad Ardere, Teatro delle Albe, Ravenna 2023 ©Marco Caselli

Le vrai calme se trouve dans la tempête

Au large

Lorsqu’on lui demanda comment il s’enquérait des œuvres de ses contemporains, Orson Welles répondit qu’il éprouvait des difficultés, car il devait d’abord se tenir au courant du «vaste monde». Il rejoint en cela la célèbre définition de l’écrivain donnée par Elsa Morante (que nous citons de mémoire): «celui qui s’occupe de tout sauf de littérature.» Ce préambule sert à tirer les choses au clair: «faire» nous empêche de nous rendre régulièrement dans les salles pour vérifier l’état de la scène italienne. Les réflexions suivantes doivent donc être prises dans la limite de ce qu’elles sont, celle d’un point de vue, d’un point de vie, absolument partiel. Ce qui nous intéresse surtout, plutôt que le prétendu état de «décadence» ou non du théâtre italien, ce sont les crises et les nœuds fondamentaux de notre époque: le changement climatique, qui place l’humanité devant le dilemme shakespearien «être ou ne pas être» – dilemme qui doit être pris, dans ce cas, dramatiquement à la lettre – ; le vide de la politique, réduite depuis au moins trois décennies à une branche de la finance, hier encore otage des mass media et aujourd’hui également des réseaux sociaux; l’injustice des inégalités, le fossé entre richesse extrême et pauvreté croissante qui se creuse toujours plus honteusement; l’abîme spirituel d’une société qui exalte la consommation et l’argent, où les âmes se perdent dans les «forêts obscures» de solitudes incurables, de surdités opaques, de violences fratricides.

Les poètes que nous aimons affrontent le monde, jetant la vie dans leurs œuvres.

Suffisant, comme «petites pensées» pour la nuit? D’Aristophane à Maïakovski, de Pasolini, Cristina Campo à Mariangela Gualtieri, les poètes que nous aimons affrontent le monde, jetant la vie dans leurs œuvres. Se faisant mal. Exultant et priant avec toutes les créatures.

Les époques ont toujours été sombres, dangereuses et en même temps enivrantes: les chefs-d’œuvres sont nés pendant les guerres, les fléaux, les catastrophes. Sommes-nous certains que les «contemporains» sachent toujours lire la fécondité artistique de leur temps?

En 1611, le poète anglais John Donne a dressé une liste des écrivains les plus représentatifs de son époque. Il en cite trente, parmi lesquels ni Shakespeare, ni Ben Jonson, ni Marlowe, ni Middleton, ni Heywood. À la mort d’Herman Melville, la revue de poésie la plus réputée de l’époque, The Critic, ne lui a pas dédié une ligne. Au contraire, Edmond Rostand, dans Cyrano de Bergerac, se moque du mainstream du XVIIe siècle parisien: un bourgeois désigne les écrivains présents au théâtre, «tous immortels, destinés à rester dans les siècles»… des noms totalement inconnus aujourd’hui.

Et donc? En ce qui nous concerne, si nous devions mentionner ici celles et ceux que nous sentons proches de nous, qui construisent un théâtre «nécessaire» en Italie, une scène qui est un miroir brûlant de l’âme et du monde, cet espace important que le Corriere della Sera nous offre ne suffirait pas. En effet, parmi nos pairs titrés et nos jeunes collègues encore semi-invisibles, il y a beaucoup de Don Quichotte qui trébuchent, se relèvent, persévèrent dans la «folie».

Nous aimons ceux-là. Relisons l’œuvre-monde de Cervantès, peut-être en tirerons-nous quelque chose d’utile. Nous aimons ceux qui, comme Don Quichotte, sont moqués et jugés «insignifiants» parce qu’ils créent pour 25 lecteurs à l’ère des millions de followers et de TikTok.

Nous aimons ceux qui font des théâtres des ports francs, des espaces ouverts à toutes les générations…

Ceux qui, comme lui, sont battus, parce que les subventions publiques des théâtres sont de moins en moins importantes; ceux qui sont pris pour des imbéciles parce qu’ils vivent dignement leur «pauvreté», se préoccupant plus de leur travail que de leur compte en banque. Nous aimons ceux qui font des théâtres des ports francs, des espaces ouverts à toutes les générations, où l’on peut se retrouver, s’émouvoir et se divertir en tant que citoyens et non en tant que simples spectateurs. Nous aimons ceux qui, dans la «société du spectacle» ne se donnent pas en spectacle.

Nous sommes ici: dans le bourbier de cette époque qui semble avoir oublié la possibilité d’une authentique utopie, d’un lieu autre. Nous sommes ici, à nous faire lieu parce que poussés par l’inquiétude d’un monde qui ne nous convient toujours pas, qui nous fait honte tant il est dépourvu désormais de tout sentiment de honte. L’inquiétude de celui qui s’en va de grand matin – vieux ou adolescent, peu importe, parce que dans ce genre de rêve l’âge ne compte pas – celui qui part comme le Chevalier de la Manche, moqué, à qui l’on jette des pierres; celui qui part à la lueur de l’aube et qui, par une porte secrète, sort pour affronter la vie, parcourir les rues du monde sur son canasson, chercher la beauté en sachant qu’elle ne peut être séparée de ce qui est juste et vrai. Il part seul, ou avec quelques compagnes et compagnons à ses côtés, un groupe sommaire, bien sûr, et comme lui inquiet; au fond du cœur une inexplicable douleur qui les pousse hors des refuges, loin des prisons des habitudes rassurantes.

Voici ce que sont ces chevaliers: des non habitués, et ensemble, ils commencent leur longue errance. Ils tremblent comme des feuilles en prenant leur destin en main, mais ils partent, aux premières lueurs du jour, les plus jeunes dans une camionnette déglinguée, sans argent en poche, sans recettes préétablies, sans la prétention des arrogants, sans courir après les modes pour réussir. Ils sont animés par l’inquiétude de ceux qui ne cherchent pas le succès, mais le déploiement des choses. Ils sont animés par l’inquiétude de ceux qui cherchent la vraie tranquillité, celle qui ne se trouve pas après la tempête, pour rappeler Leopardi, mais à l’intérieur de son tourbillon.

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Cet article a été publié le dimanche 23 juillet 2023 dans La Lettura, le supplément culturel du Corriere della Sera. Il fait partie des réflexions lancées par La Lettura après la publication d’un texte de Franco Cordelli sur le «Déclin culturel du théâtre italien».

Depuis de nombreuses années, le Teatro delle Albe entraîne la ville entière dans des œuvres totales, en collaboration avec le Festival de Ravenne. Après la trilogie consacrée à la Divine Comédie de Dante, c’est au tour du chef-d’œuvre de Cervantes d’être mis en vie par la compagnie et les citoyen·nes de Ravenne.

Traduit de l’italien par Laurence Van Goethem.

À lire: Aristophane dans les banlieues, pratiques de la non-école, de Marco Martinelli, Actes sud-papiers.


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