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«Vagabundus», de Idio Chichava © Mariano Silva

Idio Chichava au KFDA: découverte majeure

Émois

Des spasmes incontrôlables. Des martèlements puissants du sol. De divins chants a cappella puisant leurs mélodies dans la tradition mozambicaine. Un unisson des corps et des voix dans une quête de l’au-delà. Soudain un corps déroge à cet envoûtant appel du collectif puis réintègre le groupe dans une forme de renaissance joyeuse. Voilà le langage développé par Idio Chichava avec un groupe d’interprètes mozambicains de haut niveau, pour raconter migrations, aliénations, appartenances et réincarnations.

Après la création de Vagabundus en Bulgarie en 2022, le Kunstenfestivaldesarts est l’un des premiers diffuseurs de notre coin de l’Europe à présenter cette première pièce de groupe créée au Mozambique sous l’égide de sa nouvelle compagnie Converge+. Au 140 le soir de la première, on se sentait ainsi privilégiés d’assister à quelque chose comme un glorieux commencement, dont on se souviendra longtemps.

«Vagabundus», de Idio Chichava © Mariano Silva
«Vagabundus», de Idio Chichava © Mariano Silva

La brochure de salle nous annonce un spectacle sur le thème de la migration. Certes, on peut reconnaître les motifs de l’exil forcé en observant ces treize danseurs et danseuses débarquer sur scène peu vêtu-e-s mais portant sur leurs épaules quelques minces possessions. Un immense bâton de marche pour affronter les chemins cahoteux. Des sacs et paniers que l’on suppose remplis d’objets quotidiens. Un pneu de voiture symbolisant la route qu’on abandonne derrière soi. Ou, qui sait, l’ancienne profession de mécanicien laissée en jachère dans le village déserté.

Mais, ces images restent ouvertes: on pourra y voir aussi un groupe meurtri par une vie de labeur et par un mode de vie capitaliste imposé qu’ils ont le courage de délaisser. Surtout quand ces sacs, tissus et autres possessions sont empilés dans un caddie de supermarché et que les corps sont peu à peu traversés de spasmes incontrôlables. Comme une douloureuse aliénation parcourant furieusement les peaux et les muscles. Or, pas question de laisser cet envahisseur dominer les corps trop longtemps. Il sera bientôt écrasé par une chorégraphie faite de pas martelés bruyamment contre le sol – admirable combativité – et de bras tendus vers le ciel dans un geste de communication avec le Tout-Puissant.

«Vagabundus», de Idio Chichava © Mariano Silva

Au-delà de la migration, c’est donc la solidarité et la beauté du collectif qui se déploient, ainsi qu’une certaine aspiration à l’au-delà, ou un certain élan métaphysique. Car, en plus d’une partition orchestrant des compositions de groupe empouvoirantes et qui font la part belle à la synchronicité du geste, les interprètes performent à l’unisson un sublime chant a cappella, ininterrompu, qui touche à la grâce et se révèle tantôt sensuel, tantôt incantatoire, toujours profondément cathartique.

Si, de temps en temps, un individu se détache du groupe pour exposer sa singularité, il ne tarde pas à réintégrer l’équipe – parfois à travers des compositions corporelles collectives qui l’entourent et l’enrobent de façon intra-utérine, avant de le réexpulser à sa juste place au sein du groupe. On pense à la notion de «réincarnation», récurrente dans les traditions philosophiques et spirituelles de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Les connaisseurs (je n’en suis pas, je précise) n’auront pas manqué d’y reconnaître cette évocation, dans un spectacle qui peut être interprété comme une série de petites morts suivies de fulgurantes renaissances à l’aune du groupe.

«Vagabundus», de Idio Chichava © Mariano Silva


En ce sens, le spectacle m’a beaucoup rappelé une pièce récente du chorégraphe nigérian Qudus Unikeku, justement baptisée Re :incarnation, qui démultipliait sur scène ce genre de réinventions de soi, mais toujours en tirant profit des héritages les plus ancestraux. Chez Idio Chichava comme chez Qudus Unikeku, le renouveau est toujours ainsi connecté à l’extrême ancien, conjuguant la joie des nouveaux possibles avec la sagesse tirée des siècles passés.

Pas de surprise ici: Chichava a souvent été interprète pour Unikeku ces dernières années. Qu’on ne s’y méprenne pas toutefois : leurs deux œuvres demeurent nettement distinctes. Notamment parce qu’Idio Chichava imprègne sa chorégraphie de traditions mozambicaines tout à fait singulières par rapport à celles, nigérianes, qui innervent le travail de son ex-camarade de scène.

Voilà une autre joie de Vagabundus: la pièce est un joyeux tissage de pratiques traditionnelles et de réinventions bien contemporaines. Là réside depuis plus de 20 ans le grand chantier de la danse contemporaine africaine et afro-brésilienne, depuis Robyn Orlyn jusqu’à Alice Ripoll en passant par certains chorégraphes d’origine maghrébine tels que Radouan Mriziga. Or, de tous les spectacles que j’ai vus explorant cet alliage, Vagabundus est peut-être celui qui m’a semblé le mieux éviter le piège de la simple restitution de folklore et réussir à transcender véritablement les pratiques ancestrales. Je dis toutefois ceci avec les limites qui sont les miennes, n’étant évidemment pas anthropologue spécialiste de danses traditionnelles mozambicaines.

«Vagabundus», de Idio Chichava © Mariano Silva

De toute façon, peu importe la capacité du spectateur à reconnaître ou non les pratiques traditionnelles qui infusent le spectacle, le plaisir reste le même. Je ne pense pas me tromper en affirmant que la salle tonitruait d’émotions en découvrant ce dosage parfait de tradition et de liberté, porté par des corps virtuoses et débordants de sincérité.

On en veut encore!

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«Vagabundus», de Idio Chichava, était présenté au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles du 17 au 19 mai 2024

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Le 140
Compagnie : Converge + | Concept et chorégraphie : Idio Chichava | Assistant et responsable des répétions : Osvaldo Passirivo | Interprètes : Açucena Chemane, Arminda Zunguza, Calton Muholove, Cristina Matola, Fernando Machaieie, Judite Novela, Mauro Sigauque, Martins Tuvanji, Nilégio Cossa, Osvaldo Passirivo, Patrick Manuel Sitoe, Stela Matsombe, Vasco Sitoe | Création lumières : Phayra Baloi | Manager de tournée : Silvana Pombal
Production : Yodine Produções | Coproduction : Companhia Nacional de Canto e Dança (CNCD), KINANI – Plataforma Internacional de Dança Contemporânea, One Dance Week

Prochaines représentations à Paris les 22 et 23 mai 2024


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