RECHERCHER SUR LA POINTE :

Serge Kakudji en répétitions de «Second Souffle» ©DR

Second souffle

En chantier

Tu utilises souvent l’expression de «partage émotionnel» pour qualifier ton travail. Qu’entends-tu par là?

La musique se vit, se danse, se raconte, en «partage émotionnel», c’est-à-dire en lien avec le «Tout-monde» dans le sens cher à Edouard Glissant. Elle se crée dans un rapport intime à soi et à l’autre, qui est aussi la condition de son ferment universel. Quand je suis sur scène, je suis à la fois profondément ancré sur moi-même mais aussi très attentif à l’énergie qui m’entoure, à l’écoute de la part du public. J’aspire à lui transmettre mes émotions mais aussi à ressentir les siennes.

Tu prépares en ce moment une création, «Second souffle», peux-tu nous en dire un peu plus?

C’est un spectacle qui reflète cette mondialité, entendue selon le poète antillais! Celle qui résiste et combat la mondialisation tout en mettant en lumière le «souffle» de l’autre. C’est un voyage à travers des rythmes, des musiques et des danses de l’Afrique, qui fait dialoguer Purcell et Rameau, Haendel, Vivaldi, J.S. Bach, Rossini, Monteverdi… avec des compositions personnelles inspirées de la Rumba, du Quadrille et du Sabar, de la danse Ndombolo (un dérivé de la danse urbaine congolaise), la danse Biguine, et du Mbalax sénégalais… Au cœur de ce dialogue se rencontrent likembe, djembé et accordéon, xylophone et guitare électro-acoustique… et ma voix. C’est un hommage à l’esprit de résistance culturelle des peuples plongés dans l’esclavage, à leur force de réappropriation artistique. C’est le second souffle qui nous permet de respirer profondément l’air du grand large!

La Relation entre Afrique et Europe, avec un R majuscule, est au cœur de ton parcours. «Coup fatal»[1][1] Coup fatal, Alain Platel, Serge Kakudji, Fabrizio Cassol, Production KVS & les ballets C de la B, 2014 reflétait déjà ton souhait de mêler les sonorités congolaises au répertoire européen de musique classique. C’est une chose qui t’inspire toujours aujourd’hui?

En effet, je cherche toujours les liens féconds entre ces deux continents, ceux qui mobilisent une énergie vitale. La musique de «Second souffle» est comme une confrontation directe et indirecte avec la culture d’autrui, dans un dialogue intérieur et extérieur. Une musique qui fait appel à nos fractures, à nos blessures, à nos exils, dans un brassage qui n’écrase rien, qui ne fait au contraire que sublimer les maux de chacun·e. Une façon pour moi de tenter d’élargir le champ de l’aventure humaine, de décentrer sa pensée et son imaginaire. Pour rendre l’humanité plus hospitalière.

On t’a vu dans des spectacles très différents ces derniers temps: «Diva» de la cie Froufrou, «Madrigali» du compositeur Gualtiero Dazzi, mais aussi «L’arbre en poche» avec Claire Diterzi, et maintenant «Justice» mis en scène par Milo Rau. Comment choisis-tu les projets?

Tout comme un acteur lit le scénario avant de s’engager, j’essaie de bien comprendre le concept d’un projet avant de dire oui. Si les contours sont flous, si le sentiment est vaguement empreint d’apitoiement, je refuse. Peu importe la forme qu’il peut prendre: théâtre, performance, opéra, concert, «jeune public» ou non, si une proposition ouvre des portes, si elle est généreuse, ça me parle.

Justice

Serge Kakudji et Milo Rau au Katanga pour préparer Justice ©Moritz Von Dungern

«Justice» est un opéra basé sur un événement dramatique qui s’est produit à Kolwezi dans la région du Katanga en RDC: un camion transportant de l’acide sulfurique à destination d’une mine de cobalt exploitée par une multinationale suisse (Glencore) se renverse aux abords d’un marché très fréquenté. Les secours tardent à venir. Une vingtaine de personnes sont mortes et on déplore de nombreux blessés graves.
Tu t’es rendu avec le metteur en scène Milo Rau à l’endroit de l’accident, pourquoi était-ce important?

Pour rencontrer les survivants. Pour les voir, les entendre. Dans «Justice», j’interprète un homme, Milambo, qui a perdu ses jambes dans la catastrophe. C’était essentiel de faire sa connaissance, avec sa famille, dans son village au Katanga, la région dont je suis moi-même originaire. C’était bouleversant.
Cet homme n’a plus de travail et ne sait plus comment subvenir aux besoins de sa famille.

Qu’est-ce qui est particulièrement difficile dans ce rôle?

Lors de ce voyage, nous avons vu et profondément ressenti les souffrances des survivant·es de la catastrophe. Il a fallu ensuite les représenter sur scène, tout en évitant le surjeu, l’apitoiement, en respectant la dignité de ces personnes. Milo Rau travaille sur l’authenticité des artistes qui sont sur le plateau. Le plus dur, c’était d’être à la fois Milambo et moi-même. Pour cela, j’ai dû puiser dans mes émotions les plus intimes. J’ai moi-même été victime d’une agression raciste un jour: on m’a brisé un genou. Ce n’est bien sûr pas comparable avec ce qui est arrivé à Milambo, mais j’ai ressenti dans ma peau jusqu’où peut aller la cruauté humaine. C’est pour cela que c’était important pour moi de jouer dans cet opéra. Pas pour que le public éprouve de la pitié, mais pour partager des émotions qui peuvent aussi être dures, qui font malheureusement partie de l’humain.

extrait de Justice ©DR

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Second Souffle, à voir le 5 juillet 2024 au Festival Les PolyKromies de Sarcelles

Conception musicale & contre-tenor: Serge Kakudji :

Chef d’orchestre & Guitare électrique: Pytshens Kambilo

Musicien – multi-instrumentiste: Souleyman Diabaté

Musicien – batterie et percussions: Carlos Gbaguidi

Accordéoniste: Elise Kali

Bassiste: Claude Bakubama

Danseuse: Chantal Loial ou Aminata Macire

Photographe : Michael De Plaen (résidence aux Halles deSchaerbeek – Août 2020)

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Justice, une création du Grand Théâtre de Genève, du 22 au 28 janvier 2024; à voir le 30 avril et le 1er mai 2024 à la Festspielhaus de Sint Pölten en Autriche.

Opéra de Hèctor Parra

Livret de Fiston Mwanza Mujila d’après un scénario de Milo Rau

Direction musicale: Titus Engel

Mise en scène: Milo Rau

Scénographie: Anton Lukas

Costumes: Cedric Mpaka

Lumières: Jürgen Kolb

Vidéos: Moritz von Dungern

Dramaturgie: Clara Pons, Giacomo Bisordi

Direction des chœurs: Mark Biggins

Le Directeur: Peter Tantsits

Femme du Directeur: Idunnu Münch

Chauffard: Katarina Bradić

Prêtre: Willard White

Jeune Prêtre: Simon Shibambu

Jeune homme: Serge Kakudji

Avocate: Lauren Michelle

Mère: Axelle Fanyo et Cyrielle Ndjiki Nya

Librettiste: Fiston Mwanza Mujila

Survivant: Joseph Kumbela


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