RECHERCHER SUR LA POINTE :

Une œuvre ou un·e auteur·ice qui déclenche un enthousiasme entier, jubilatoire, sans nuance. Le genre «je l’achète sans regarder la quatrième de couverture, ou sans écouter le single». Bref, on aime, on est béat, et on le dit fort.
épisode 13/13
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Emma Stone in POOR THINGS. Photo by Atsushi Nishijima. Courtesy of Searchlight Pictures.© 2023 Searchlight Pictures All Rights Reserved.

Poor Things

Émois

épisode 13/13

Lanthimos, le dionysiaque

Ça tombe bien, il s’agit de Poor Things / Pauvres Créatures, le nouveau film de Yorgos Lanthimos, réalisateur athénien dont The Favourite (2018) avait secoué l’imagerie du film «royal british». Un The Crown sous amphétamines, avec Olivia Colman en reine Anne boulimique bien perchée et une Emma Stone déjà époustouflante en espionne gourgandine. Le tout filmé dans un style baroque et flamboyant avec la complicité de Robbie Ryan, incroyable chef opérateur.

Depuis Esope, ce n’est pas à un Grec que l’on apprend à être fabuliste, et tous les films de Lanthimos sont des contes joyeusement amoraux, qui explorent les facettes de l’âme humaine que d’autres films n’atteignent pas. The Killing of a Sacred Deer (2017) prenait le rythme d’un thriller lent autour d’un pacte surnaturel qui menait le personnage central à un sacrifice expiatoire hallucinant. The Lobster (2015), est une comédie pessimiste où toute personne célibataire est internée dans un hôtel et a 45 jours pour y trouver l’âme sœur. Passé ce délai, elle est transformée en l’animal de son choix! Dogtooth (2009) est un drame plus sombre, qui cumule séquestration, inceste et folie familiale. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les films de l’ami Yorgos ne sont pas anodins.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les films de l’ami Yorgos ne sont pas anodins.

Pour un bon Lanthimos, prenez une vraie noirceur d’humour, une approche souvent crue de la sexualité comme acte transactionnel (en échange de faveurs sexuelles, les personnages progressent dans la narration), des univers dystopiques déroutants et fascinants, et une manière de filmer souvent ample, très expressive, marquée par le souffle de l’inspiration, l’enthousiasme exubérant, des images à la symbolique forte… Dionysiaque, on vous disait.

C’est dire si on attendait Poor Things.

Poor Things. On ne naît pas femme, on le devient.

Alors Poor Things? Une comédie noire? Une fable rétro-futuriste?  Un conte initiatique? Un récit picaresque? Une allégorie féministe? Tout cela en même temps.  
À l’origine du film, il y a un livre homonyme de Alasdair Gray, romancier, poète, metteur en scène écossais qui mixe dans son œuvre réalisme, fantastique et science-fiction. Le bouquin paraît en 1992 (traduction en 2003, chez Métaillé). Le récit, victorien, est un conte pour grands enfants dans lequel le personnage central, Bella Baxter, découvre sa propre identité au fil de pérégrinations multiples et d’explorations de différents supports littéraires. On évoque des grands classiques de la littérature britannique, Tristram Shandy ou Alice aux pays des merveilles, bien sûr, mais aussi Frankenstein, de Mary Shelley, pour la fascination scientifique et gothique toute victorienne!

De quoi enflammer l’imagination de Lanthimos, qui, avec son scénariste Tony McNamara (déjà à la plume pour The Favourite), nous concocte donc l’histoire de Bella Baxter (Emma Stone), l’incroyable jeune femme fruit des travaux scientifiques de son mentor, le fameux chirurgien Godwin Baxter (Willem Dafoe). Sans trop spoiler, disons que Bella démarre dans sa vie d’adulte sans passé, avec un mental d’enfant qui vient de naître! Elle sera une héroïne sans filtre, sortie brute de fonderie des machineries électriques de son pygmalion de père (elle l’appelle God, et Godwin est le nom du père de Mary Shelley, autrice de Frankenstein. Vous parlez d’une surdétermination!).

Les «chapitres» du film, marqués par des introïts allégoriques, vont suivre les tribulations tantôt burlesques, tantôt troublantes de Bella, de Londres à Lisbonne à Paris, qui vont la mettre aux prises avec des hommes de toutes natures, au premier rang desquels Duncan Wedderburn (Mark Ruffalo), un suborneur tour à tour suave et vil, flamboyant et pathétique.

Bella est radicalement sans morale, sans tabou, sans idées préconçues.

Mais surtout, il s’agit de l’histoire d’une femme qui naît à la vie, dont chaque expérience est une première fois, et c’est la force du récit. Bella est radicalement sans morale, sans tabou, sans idées préconçues. Une Candide sensuelle, gourmande de vie et de sensations qui se trouve petit à petit en phase avec elle-même, avec son corps, sa sexualité et développe une réelle philosophie de vie qui renvoie les hommes à leurs tartufferies!

Jubilatoire et engagé, Poor Things est bien d’aujourd’hui. Mais heureusement, Lanthimos veille à ne pas délivrer de message appuyé, il explore comme Bella, et il ne ternira pas son film par une finale poussive. Le «tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes» prendra ici un sel tout particulier!

Poor Things s’inscrit dans une veine narrative de contes dystopiques et d’allégories. Une approche essentiellement littéraire dans laquelle de grands cinéastes se sont illustrés. On pense à Buñuel, que Lanthimos admire, pour les séquences allumées du Chien andalou et l’humour décalé du Charme discret de la bourgeoisie. On pourrait citer David Fincher et The Curious Story of Benjamin Button ou même L’Île du Dr Moreau, d’après Wells. La grandeur de l’imagerie évoque souvent Fellini et ses rêveries symboliques, et puis « Brazil » de Terry Gilliam, film dystopique terrible et drôle à la fois. Mais au pessimisme de Gilliam, Lanthimos oppose cette fois une exaltation contagieuse.

©Searchlight Pictures

Fun tordu

En dépit de ce papier plein de références, Poor Things est avant tout une aventure visuelle épastrouillante avec des acteurs et actrices qui s’en donnent à cœur joie et qui nous entraînent dans une sarabande échevelée d’images, de plans et de séquences drôles, fantastiques, cocasses, sensuels. Les réseaux sociaux bruissent de louanges, le Golden Globe pour Emma Stone, le Lion à Venise, la nomination aux Oscars, les interviews tous azimuts et les hommages à gogo. Pour une fois, tout ce bruit médiatique – qui cherche à compenser parfois l’anémie de certaines œuvres – est ici amplement mérité. La splendeur des images en couleur et noir et blanches de Robbie Ryan, et l’usage impressionnant d’un fish eye 4mm, les costumes de Holly Waddington, les décors de Shona Heath et James Price méritent tous mes Oscars personnels!

Emma Stone est une Bella magnifique. C’est son film, bien plus que LaLaLand, pour lequel elle avait eu l’Oscar (pas le mien, cette fois). Elle produit Poor Things et en est le personnage central. Avec elle on rit, on danse, on est troublé. Elle nous bouscule et on en redemande. C’est son troisième film avec Lanthimos: entre The Favourite et Poor Things, elle a collaboré à son court-métrage Bleat (Bêlement), une méditation hantée sur la mort et la nécrophilie en noir et blanc coproduite par l’Opéra National Grec(!). Dans Poor Things, la personnalité de Stone trouve une splendide démesure et le réalisateur exploite parfaitement le côté «adorable et flippant» de son égérie. Marc Ruffalo crée un séducteur narcissique parfait de démesure burlesque, et si Willem Dafoe est coutumier des rôles inquiétants, son Godwin couturé et habité est truculent à souhait.

Le Coryphée: Poor Things fait partie des films qui vous font vibrer intimement pendant la projection, la nuit d’après, le lendemain et les jours qui suivent. Et puis, on n’a plus qu’une pensée: le revoir encore pour goûter à nouveau ce charme puissant et enivrant. Dionysiaque, quoi.

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Poor Things, Yorgos Lanthimos (2023).
La bande-annonce (qui en dit beaucoup, attention):

Et une très chouette interview de Robbie Ryan (chef op’) réalisée par Variety, à voir après le film (pas avant !) 


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