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Avec Une nuit à, La Pointe met en récit des nuits mémorables dans des lieux nocturnes qui ont marqué la vie des un·e·s et des autres.
épisode 2/3
2/3
©Virginie Krotoszyner

Une nuit à l'Union saint-gilloise

Émois

épisode 2/3

MATCHDAY! 

Pour le supporter saint-gillois qui s’éveille en ce dimanche matin, c’est un jour particulier. Depuis plus d’une semaine, il décompte les heures, les minutes… Aujourd’hui l’Union joue, c’est jour de fête. Il enfile son caleçon, son maillot, son écharpe aux couleurs jaunes et bleues, souvent préparés la veille. Les Apaches et les Bhoys arrangent leurs tifos[1][1] Les tifos sont des animations visuelles produites par les supporters d’une équipe de football., leurs drapeaux, leurs estrades. Le tambour est sorti. D’aucuns préparent les fumigènes. Aujourd’hui l’Union joue, c’est jour de spectacle! Son abonnement en poche, il est temps de sortir de chez soi. 

Aujourd’hui l’Union joue, c’est jour de fête!

Alors que Saint-Gilles s’éveille elle aussi, de timides écharpes jaunes et bleues font leur apparition au détour d’une rue, d’un bistrot; des regards complices où se mêlent excitation et anxiété se croisent. Dans les cafés du parvis, ça parle déjà Felice Mazzu, composition d’équipe, Vanzeir et Undav, classement… Mais on évoque surtout le retour en force de la Grande Union. Sacrée championne d’automne, l’Union fracasse la division 1, cette fameuse division dont elle a été privée depuis 48 ans, qu’elle rêvait de reconquérir et qu’elle regagne  aujourd’hui de la plus belle des manières. Ce que l’Union réalise c’est sa reconnexion avec son histoire glorieuse.

Le club va connaître la gloire en remportant par deux fois la Coupe de Belgique ainsi que onze fois le Championnat.

Fondée par de jeunes footballeurs, l’Union voit le jour en novembre 1897. Très vite, le club va connaître la gloire en remportant par deux fois la Coupe de Belgique ainsi que onze fois le Championnat, ce qui en fera rapidement un des clubs les plus titrés du pays. L’Union renoue ainsi avec sa réputation de «club fameux dont la force magique domine tout d’une pure splendeur»[2][2] Le Chant des goals de Popy et Bobinus est un chant composé en 1912. Il est entonné par les supporters à la nonantième minute de chaque match et évoque la grandeur du club saint-gillois.

Mais l’heure approche et déjà le stade Marien s’entoure de supporters aux ventres emplis d’hamburgers de chez Katy. Une bière à la main, le cœur dans les étoiles, ils trépignent devant les portes du stade. Certains d’entre eux ont fait «la promenade des Unionistes». Le club saint-gillois rassemblant historiquement de nombreux Marolliens, la promenade des Unionistes débute place du Jeu de balle, passe par le parvis de Saint Gilles et s’achève devant les portes du stade. Chez Katy, les Bhoys[3][3] Les Union Bhoys, qui comptent également quelques femmes, sont le principal groupe de supporters de l’Union. sont présents derrière leur table où ils vendent cartes de membres, stickers, badges, t-shirts aux couleurs du club… Une petite foule se presse devant eux pour acheter le matériel nécessaire au spectacle de la tribune. 

Les Bhoys, c’est l’âme du club…

Les Bhoys, c’est l’âme du club, ce sont eux qui en véhiculent les valeurs. Ils organisent régulièrement une série d’événements à vocation humanitaire et notamment pour des associations socialement actives sur la commune de Saint-Gilles.

Déjà les chants se font entendre au loin, le tambour résonne, il est temps d’y aller. Une foule compacte de fervents supporters, d’enfants, de familles, de simples curieux attirés par la réputation du club, tente de franchir les portes du stade. Le stade Marien est composé de plusieurs tribunes compartimentées. L’organisation des gradins symbolise chacun une appartenance spécifique: la tribune debout fait face à la tribune assise; les supporters de l’équipe adverse sont relégués derrière un des goals.

 

En tribune Est

Nous arrivons en tribune Est: en tribune debout, qui fait face à la tribune assise. Elle a la particularité de ne pas être couverte si bien que quand il pleut sur les joueurs, il pleut également sur les supporters.

«Il pleut, il mouille mais on s’en bat les couilles!»

«Il pleut, il mouille mais on s’en bat les couilles!» s’amusent à répéter les supporters en chœur. C’est là, en tribune Est, que le spectacle commence; et c’est là que nous retrouvons Papy. Papy, c’est un ancien joueur de l’Union, qui a connu la grande époque puis les retours en divisions inférieures et qui n’en croit pas ses yeux de voir son équipe, son Union frôler les sommets de la division 1.

Papy est là et porte fièrement les couleurs du club. «Si on gagne et que je portais telle écharpe, c’est sûr que je vais la remettre au match suivant» nous explique-t-il. Papy, comme il se plaît à le répéter, n’ira jamais en tribune assise, il mourra lors d’un match, debout, assommé de chants et de bières.  

Les clameurs se déploient de plus belle lors de l’entrée des joueurs sur le terrain. Le coup d’envoi est donné, des pétards crépitent, et la fumée jaune et bleue se déploie parmi les supporters. «No pyro, no party». Les fumigènes constituent un matériel essentiel à la construction de la performance. Le brouillard impressionnant qu’ils déclenchent envahit l’espace du stade jusqu’à embrumer la totalité du terrain. Interdits au sein du stade, certains audacieux réalisent un véritable pied de nez aux autorités en les faisant éclater dans la tribune. «Allez l’Union», clament à l’unisson l’ensemble des supporters.

Les supporters participent de tout leur corps au spectacle sportif, unissant leurs souffles, leurs voix, leurs gestes aux efforts physiques des joueurs sur le terrain. À travers la compétition sportive, les joueurs offrent une performance physique intense et sont perçus par certains comme de véritables héros, prêts à se blesser pour voir leur équipe triompher. Le corps sur le terrain souffle, s’éreinte, suffoque, se blesse. En se dénudant, et ce même en hiver, les supporters tentent non seulement de faire étalage de leur virilité mais surtout de faire de leur corps des réceptacles d’épreuves physiques et émotionnelles inextricablement solidaires des corps qui s’éprouvent sur le terrain. Une série de mouvements chorégraphiques tels que des poings levés, des pas de danses, des sauts, sont autant d’éléments simultanément dirigés par notre capo et ses adjoints[4][4] Le rôle principal du capo est de lancer les chants dans la tribune. En ce sens, on peut le comparer à un chef d’orchestre.

«Olélé, olala, qui ne saute pas, n’est pas Saint-Gillois»

Ceux-ci, en orchestrant les gestes et les chants entonnés dans la tribune, veillent à diriger les supporters les plus indisciplinés ou à enjoindre les moins actifs à se mobiliser. «Olélé, olala, qui ne saute pas, n’est pas Saint-Gillois». «Toi là-bas donne un peu plus de voix, on n’entend rien».

La corporalité au sein du stade est aussi une corporalité des émotions: on passe de la colère à la souffrance, de la joie la plus intense au désespoir le plus profond. Ces gammes émotionnelles rythment également l’intensité des chants. On tente de conjurer le sort malheureux de l’équipe, on chambre l’équipe adverse lors de corners dangereux ou de penalties, mais surtout on tente ce qu’on peut pour participer à l’issue heureuse du drame. «Et l’Union va marquer et nous allons gagner», vocifère la tribune tout entière. À la tension extrême succèdent des mouvements de foule empreints d’embrassades fraternelles et de pleurs de joie.

Les joueurs théâtralisent leurs émotions, ils feintent…

Sur le terrain, les joueurs théâtralisent leurs émotions, ils feintent pour obtenir un carton à l’équipe adverse ou piéger l’arbitre, ils se ruent les uns sur les autres après un but pour exprimer leur joie ou au contraire tapent du poing sur le sol, pleurent, crient leur désarroi après une défaite. Mais à l’Union, et c’est peut-être le plus surprenant pour l’observateur externe, on chante même en cas de défaite, car comme le dit la chanson scandée à chaque match, «l’Union n’a pas besoin d’être champion pour s’enfiler des litres de houblon.»

Le spectacle – complété par les drapeaux brandis aux couleurs du club, les écharpes levées en chœur – est destiné à de multiples spectateurs: aux joueurs, à ceux qui les encadrent (coach sportif, membres du corps arbitral, agents de sécurité), aux supporters de la tribune assise et de l’équipe adverse.

Les supporters sont surtout leurs propres spectateurs.

Mais les supporters sont surtout leurs propres spectateurs. Un bon nombre d’entre eux affirment ne rien suivre du match, parce que ce qu’ils regardent, c’est le spectacle de la tribune. Certains, comme le joueur de tambour, le porteur de drapeaux, le capo se sentent investis d’une mission telle qu’ils sacrifient chaque fois leur rôle de spectateur.

Dans la tribune, on parle anglais, français, arabe, néerlandais, espagnol, portugais, italien… On est plongé dans ce joyeux mélange d’expats qui se mêlent aux classes plus populaires du club. Celui-ci est divisé en plusieurs sections: les Bhoys, les Apaches, les Antifascistes, les Italiens, les Fidèles[5][5] Ce sont les noms que ces groupes se donnent eux-mêmes à travers les réseaux sociaux. Le club saint-gillois est fait d’un ensemble de trajectoires individuelles rassemblées de manière éphémère sous les couleurs du club. «Tous unis sous les mêmes couleurs, la Royale chante avec son cœur.» Cette communion temporaire transcende les diversités sociales, politiques, générationnelles. En ce sens, l’Union saint-gilloise porte bien son nom. 

«RUSG[6][6] Royale Union Saint-Gilloise de Bruxelles la fierté!» reprennent en cœur les supporters. Ceux-ci affirment avec force leur identité en s’opposant aux deux autres fameux clubs bruxellois: le RWDM[7][7] Le Racing White Daring de Molenbeek est un club de football belge situé en Région Bruxelloise. et Anderlecht. Paul Van stalle, coauteur de la pièce de théâtre Bossemans et Coppenolle, fait référence à la rivalité entre l’Union et le Daring. Il écrit: «Les supporters étaient véritablement des enragés. Quand le club adverse avait perdu la partie, des dizaines de camelots vendaient à la ronde des «fairepart» mortuaires et l’on promenait soit à Molenbeek soit à Saint-Gilles un corbillard (…) Et l’on enterrait le vaincu vidant forces gueuzes.»[8][8] Royale Union Saint-Gilloise. Renaissance du livre, 2017 Le derby, à Bruxelles, évoque les joutes homériques opposant Unionistes et Daring-men. Les deux clubs s’affronteront plus de cent fois, donnant naissance à une rivalité légendaire. Cette rivalité fait toujours partie intégrante de l’identité du club saint-gillois, qui, au travers de ses chants, veut s’affirmer comme seul et unique club bruxellois. «Bruxelles, ma ville, je t’aime… Je chante pour Ton club, allez l’Union !» Le football des clubs offre également un support d’identification ancré dans le local. «Ici, ici, c’est Saint-Gilles!». «Nous sommes les Saint-Gillois et nous allons gagner!» 

«J’aime le dimanche car je vais à l’Union. C’est jour de zwanze, de tradition» nous explique Papy. Les supporters performent ainsi à travers le club leur attachement à une tradition bruxelloise singulière: la zwanze. La zwanze, c’est un humour décalé, burlesque, parodique. Le burlesque est en effet particulièrement développé au sein du club des supporters de l’Union. Il transparaît tant dans l’attitude exaltée et joyeuse des supporters que dans leurs chants, inspirés par un registre diversifié: chansons traditionnelles ou airs du moment.

«Muppet Show, muppet show, muppet show»

Plusieurs chants burlesques affirment l’identité bruxelloise du club. «Viva Ignazio[9][9] Ignazio est un ancien joueur de l’Union, viva Ignazio, il préfère le stoemp aux pâtes au pesto!» Les quolibets destinés aux autres équipes sont marqués du sceau de la parodie et de la taquinerie. «Muppet Show, muppet show, muppet show» clament les supporters de l’Union en chœur vers les supporters de l’équipe adverse quand ils les jugent sévèrement.

Ainsi la rivalité historique entre l’Union et le Daring se manifeste à travers un humour décalé. Une rivalité dont le moteur était et dont on espère qu’il restera toujours la zwanze. Mais ce que les supporters unionistes pratiquent le plus aisément, c’est l’autodérision. Tout un corpus d’images où ils se parodient eux-mêmes circule sur les réseaux sociaux. «C’est nous les joyeux sukkeleirs!». Le burlesque permet également de désamorcer toute manifestation de violence. Cet esprit bon enfant spécifique à l’Union attire également un bon nombre de parents, qui n’hésitent pas à venir au stade accompagnés de leurs enfants. 

Mi-temps !

C’est l’heure de se désaltérer, la file de supporters partis s’abreuver n’en finit pas. Ceux qui arrivent à ramener à boire sont accueillis en véritables héros par leurs a(l)colytes assoiffés tant l’attente est longue. C’est un fait, le match est une fête à laquelle on boit. Dans l’ouvrage Royale Union Saint-Gilloise, on trouve ce passage sur les liens qu’entretiennent la zwanze bruxelloise et la bière au sein du club unioniste: «Vous l’avez compris, le cocktail Union-Zwanze, plus acidulé qu’un Mazout mais aussi bruxellois qu’une Faro, s’accompagne fort bien d’une consommation pas vraiment raisonnable de houblon sous ses formes les plus variées. Ce n’est pas pour rien que les producteurs régionaux choisissent l’enceinte de notre stade pour des activités de regroupements brassicoles… Ils ne vont bien sûr pas aller chez les dikkeneks pourpres de l’autre côté du canal! Même si la vue depuis leur stade est belle, ces stoefers ne consomment que de la gueuze qui goûte l’industrie. Ne parlons pas des snuls de Meulenbeik… chacun sait qu’après trois malheureuses pintjes, ils piquent du nez!» 

«On reste au bar, on tient ce putain de comptoir et on va continuer à boire et on va chanter sans jamais rien lâcher, Allez l’USG!» reprend la tribune désaltérée alors que les joueurs refont leur apparition sur le terrain. «Assis, assis, c’est Saint-Gilles! ». «Asseyez-vous tous! Allez les gars, on s’assied» hurle le capo. Ce jeu, on le connait bien et chaque semaine on le reproduira avec autant de plaisir. La tribune debout est devenue la tribune assise…

«Nous sommes les Unions Bhoys, on chante avec fierté, sans rien lâcher, Union Allez!» Bien que le stade Marien accueille de plus en plus de femmes, les supporters y viennent également pour affirmer leur virilité. Les joueurs sont des hommes qui vont mettre leur corps à l’épreuve pour «la mettre» dans le goal adverse. Les supporters participent corporellement à cet orgasme symbolique. Plusieurs chants valorisant les prouesses sexuelles de l’équipe mais aussi des supporters sont scandés dans la tribune pour discréditer celles de l’équipe adverse. «À Lokeren, c’est comme ailleurs, toutes les femmes sont en chaleur, et attendent au coin de la rue qu’un Saint-Gillois leur bourre le cul.» Dramatisation de l’idée du sexe, mais aussi du mystère de l’amour exprimé à travers l’attachement pour son club: «Ҫa fait maintenant des années, que je me suis mis à t’aimer. Ne me demande pas pourquoi, l’amour ne s’explique pas. Pendant encore des années, je ne vais jamais rien lâcher et toute ma vie derrière toi, je chanterai pour toi.»

«Je t’aime toi, l’Union saint-gilloise.»

Ou encore: «Je t’aime plus que la cocaïne, je t’aime plus que mon apéro, je t’aime plus qu’une belle coquine, je t’aime toi, l’Union saint-gilloise.»

Le grand Robert[10][10] Robert est un des supporters emblématique de l’Union se dresse. Il hurle «Attaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaque» et toute la tribune hurle après lui. «Alleeeeeeeeeeez Saint-Gilles! Alleeeeeeeeez l’Union!». On se relève, on lève les poings de plus belle, on fait résonner le tambour. La guerre symbolique continue, on enjoint l’équipe à «tuer le match.» Comme sur un champ de bataille, on est prêt à donner sa vie pour triompher: «Pour notre club nous donnons notre vie, nous y croyons comme au ciel rayonnant, nous lui crions notre extase ravie et c’est pour lui que nous allons chantant.»[11][11] Le Chant des goals. Portés par le douzième homme[12][12] C’est le nom communément donné aux supporters d’une équipe de football, les joueurs étant onze sur le terrain., les joueurs vont également aller au-delà d’eux-mêmes pour se sacrifier ou vaincre l’équipe adverse. 

Les joueurs mènent une guerre symbolique…

Pour Desmond Morris, le football est comme une «chasse déguisée» dont «l’arme est devenue balle et la proie buts», et qui comporte toutes les caractéristiques de la chasse primitive. Sur le terrain, les joueurs mènent une guerre symbolique contre une équipe adverse qu’il s’agit d’anéantir. Les joueurs sont désignés par les termes d’attaquants et de défenseurs. On emprunte au jargon militaire des termes tels que stratégie d’attaque, de défense, d’avance par les ailes, de mise à mort de l’équipe adverse, de tirs au but.

L’intensité dramatique d’un match dépend également du côté incertain du résultat. Le ballon qui change soudainement de direction, un joueur blessé, un but qui entre après avoir ricoché sur un poteau, sont autant d’éléments qui peuvent faire basculer à tout moment le drame. L’issue incertaine du match incarne le tragique même de l’existence: l’incertitude et la fragilité de la destinée humaine. Comme évoqué plus haut, le club saint-gillois s’est emparé du burlesque comme mode d’expression. Le drame à l’Union est façonné de dimensions paradoxales: l’autodérision flirte avec le tragique, le dramatique avec le parodique, l’engagement émotionnel avec la mise à distance. Les supporters jouent à haïr, à souhaiter la mort de l’autre, à affirmer leurs prouesses sexuelles, à brandir les poings. La mort, la haine, la peur, la violence, le sexe, l’affirmation de la virilité s’inscrivent dans une mise en scène parodique.

GOAL!!!!!!! Les bières fusent, une pluie houblonnée nous tombe dans les cheveux, coule le long de notre nuque. Un cri de joie collectif fait trembler tout le stade, assomme le parc Duden. C’est goal! Un dégagement de Moris, une percée de Casper, un centre de Vanzeir et une reprise de Undav pour achever le travail. Ces joueurs, on s’y attache même s’ils ne sont que de passage. Un club, ce sont avant tout ses supporters, fidèles au fil des ans, qui transmettent l’amour de leur équipe aux futures générations. À l’Union, il y en a beaucoup de ces familles de supporters, de ces enfants qui pleurent en pensant à un père parti trop tôt, qui aurait rêvé de retrouver son Union en D1.

90e  minute, le Chant des goals, de Popy et Bobinus (1912), est repris par les supporters. Répété à la fin de chaque match, il fait partie même de l’identité du club. On l’entonne en brandissant nos écharpes. Par ce chant historique, on veut signifier qu’on est dépositaires d’une mémoire collective qui a vu l’Union triompher sur les autres équipes. «Dans les combats, maitre des destinées, il fut toujours le héros éclatant. Son nom s’évoque en de glorieux trophées et c’est pour lui que nous allons chantant»[13][13] Le Chant des goals.. «Le stade est un espace mémoriel, ce sont toutes ces mémoires que nous célébrons au fil des match», explique Fabrizio, un fidèle supporter du club. 

Nos poings encore levés, nous hurlons «Bruxelles ma ville je t’aime…

Coup de sifflet final. Explosion de joie, l’Union a gagné. Nos poings encore levés, nous hurlons «Bruxelles ma ville je t’aime, je porte ton emblème, tes couleurs dans mon cœur et quand vient le weekend au parc Duden je chante pour ton club, allez l’Union!». Moment d’extase partagé avec les joueurs venus nous saluer. Ce salut mutuel est un moment de partage ritualisé qui fait office d’au revoir jusqu’au weekend prochain. Cette communion unioniste qui a débuté bien avant le match se poursuivra en effet après le coup de sifflet final.

«Moi je ne vais pas au stade, je vais à l’Union» nous explique Jesus, un fervent supporter du club. «L’Union c’est bien plus que du foot!». L’Union, c’est cette drôle de messe du dimanche qui rassemble ses fidèles, réunis dans une sorte d’espace cérémoniel pour reproduire une série de gestes et de chants incantatoires. L’Union, c’est une chorale regroupant des individus d’appartenances diverses qui s’époumone sans jamais s’arrêter, sans jamais rien lâcher et fait, le weekend, vibrer le parc Duden. Mais l’Union pour les Bhoys, c’est surtout une famille. «Union un jour, Union toujours» ne cesse de répéter Papy. C’est ce besoin d’une expérience commune au fil des matchs qui semble s’emparer du supporter unioniste en le poussant vers le stade. Le stade est un théâtre où la communauté se représente à elle-même sa propre diversité  politique, sociale et culturelle. On y va pour célébrer nos différentes identités, celles auxquelles on rêve et qui nous uniront au fil des matchs. Le club offre un moment de fête sacrée, un terrain d’identification et de subversion parodiée.

Le stade se vide peu à peu. On se retrouve chez Katy, ou devant l’ancien Club house, pour débriefer, se réjouir, manger, boire, en attendant avec impatience le prochain MATCHDAY…

Pour aller plus loin: 

BROMBERGER, Christian. Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin. Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 1995.

DE WAELE, Jean-Michel. Football et identités. Science Politique, Editions de l’Université de Bruxelles, 2008.

GALEANO, Eduardo. Le football. Ombres et lumières. Editions Lux, 2014.

Royale Union Saint-Gilloise, Renaissance du livre, 2017. (ouvrage collectif)


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