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L’adaptation d’un drame familial

Au large

À l’occasion de la première qui a eu lieu le 10 novembre 2022, La Pointe s’entretient avec le metteur en scène Salifou Kientéga.

Karolina SvobodovaPourquoi as-tu choisi de monter ce texte, écrit par Lukas Bärfuss (traduit par Johannes Honigmann et publié chez L’Arche)?

Salifou KientégaJ’ai découvert ce texte en Europe. Il parle des enfants illégitimes et des parents cocus. C’est un texte universel: partout il y a des familles, et il y a toujours quelque chose qui s’y passe, dont certaines qui peuvent entraîner des séparations et des drames. On entend régulièrement de telles anecdotes dans le pays: un homme qui tue sa femme, une femme qui met de l’essence et brûle toute sa famille parce que le mari l’a trahi… Le dernier post que j’ai lu à ce sujet parle d’une femme qui a poursuivi en voiture son mari qui était avec une autre femme, elle voulait savoir où ils allaient, elle a foncé contre un arbre et elle est morte. Quand je vois ces choses, ça m’envahit! Et je me dis qu’il faut interroger ce sujet, qui touche la famille et l’intimité des gens, le provoquer pour que les gens puissent y réfléchir.
Dans la pièce, Simon, le père n’a plus de temps pour sa famille. Aujourd’hui, dans nos vies quotidiennes, la consommation est partout, la télé prend la place des parents, les parents n’ont pas le temps de s’occuper de la famille parce qu’ils doivent d’abord gagner de l’argent… Ça devient difficile parce que les enfants se sentent délaissés et on oublie de les écouter. Écouter les enfants est considéré comme secondaire alors que dialoguer avec eux, c’est très important. Dans la pièce, c’est parce que le père n’écoute pas son fils que ça va virer au drame. Frank, un autre personnage, est vide, il cherche une famille. Il a été recueilli dans la rue par Simon Coré, mais il n’a pas sa place. Il cherche un foyer qu’il ne trouve pas, lui aussi finit tragiquement.

C’est lui qui installe le doute dans la tête du fils.

Oui. Dans la mise en scène, j’ai choisi d’accentuer le doute parce que pour moi, il est essentiel, il ne faut pas se laisser envahir par lui. Quand on laisse le doute s’installer, ça peut devenir violent. Et c’est ce que raconte le spectacle. J’invite donc le public ici à entrer dans l’intimité de la famille Coré, à se sentir impliqué et concerné. La scénographie est construite par rapport à cela.
C’est une pièce assez dure, mais ça vaut la peine de traiter ces sujets. Pour moi, il s’agit de montrer que donner du temps à notre famille, c’est très important et de dire que quand le doute s’installe, on doit trouver les moyens de discuter et de dissiper ce doute. L’écoute au théâtre n’est pas la même que dans la rue. Donc je veux provoquer et interroger à travers la pièce la question de la famille mais aussi la question politique, étant donné qu’un des personnages est un politicien.

Tu as voulu monter un drame familial, apporter sur le plateau une autre problématique que celle du terrorisme qui devient le sujet central de nombreuses créations au Burkina Faso aujourd’hui.

Pour moi, après le terrorisme, il y a une vie. Mes trois pièces précédentes étaient sur le terrorisme, j’ai donné des ateliers sur le terrorisme. C’est un problème qui est là tous les jours, qui nous prend beaucoup d’énergie. Il faut qu’à un moment on vive, parce que si on arrête de vivre, on donne de la force à ces gens. Il faut que ces gens sachent que nous, on continue à vivre malgré eux.

Salifou Kientéga ©DR.

Le fonctionnement du CITO repose sur les auditions pour la création des pièces majeures. Comment as-tu sélectionné les comédien·nes?

Rien n’est sûr pour moi quand je fais une audition, je donne une chance à tout le monde. Je fais une présélection et je prends des acteurs et des actrices qui s’approchent au plus près des personnages. Je travaille ensuite une journée et je fais une sélection définitive. Pendant cette seconde journée, toutes les réactions et improvisations des acteurs et actrices sont importantes.
Une audition, ça veut dire essayer, voir, créer une complicité. Si je fais l’audition, c’est que je veux découvrir des comédien·nes que je ne connais pas. Ici, je n’avais encore jamais travaillé avec la plupart de celles et ceux que j’ai sélectionnés, et ça me fait plaisir, ça me fait découvrir de nouvelles énergies, et ça permet de développer d’autres complicités.


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