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Série Recto/Verso
La série Recto Verso part à la rencontre de ces artistes qui exercent un double métier, par plaisir, passion, ou tout simplement pour «sur»vivre.
épisode 5/18
5/18
Rosine Mbakam. ©Dikave studio.

Rosine Mbakam

Grand Angle

épisode 5/18

Professions: cinéaste et (anciennement) opératrice de conférence au Parlement européen.

Dernière création: Les Prières de Delphine, film documentaire (mars 2021).

En cours: deux documentaires en finition et un film de fiction en cours de réalisation.

Comment êtes-vous devenue réalisatrice?

Je suis née et j’ai grandi dans un quartier populaire de Yaoudé au Cameroun. Après mon baccalauréat, j’ai fait une formation en audiovisuel et j’ai travaillé en télévision à Douala pendant 3 ans. Ensuite, en 2007, j’ai choisi de partir étudier à l’INSAS, guidée par un ami réalisateur, François Woukoache, qui travaille aujourd’hui sur la thématique du génocide au Rwanda. En 2016, j’ai réalisé mon premier film: Les deux visages d’une femme bamiléké, un documentaire sur ma mère, puis, en 2018, Chez Jolie Coiffure.

J’ai dû apprendre à déconstruire ce que j’avais vu à l’école, et notamment cet imaginaire colonial qui est à l’œuvre vis-à-vis de l’Afrique.

En tant que réalisatrice africaine, j’ai dû apprendre à déconstruire ce que j’avais vu à l’école, et notamment cet imaginaire colonial qui est à l’œuvre vis-à-vis de l’Afrique et qui a imprégné la manière de la filmer et de la représenter. En sortant de l’école, je suis passée par une phase de recherche, je voulais montrer ma vision de la réalité africaine, me détacher aussi de l’aspect intellectuel vis-à-vis de l’art qui est très en vogue en Europe.

En quoi consiste votre travail d’opératrice de conférence au Parlement européen?

Pendant deux ans, je me suis occupée d’un point de vue technique (micros, enregistrements, etc.) des réunions des députés européens. J’ai arrêté récemment.

Qu’est-ce que ce travail vous a apporté?

Ce n’était pas très contraignant et ça me permettait d’écrire ou de lire en même temps. Et puis, se trouver dans les coulisses des «grandes» décisions politiques était très intéressant, parfois assez choquant même. Je me souviens par exemple d’une discussion sur un système d’esclavage qui s’était mis en place quelque part entre le Liban et la Syrie.

L’idée que (…) l’humanité de ces personnes n’étaient pas prise en compte, m’a profondément marquée.

En quelques heures, il avait été décidé que l’Europe n’allait pas intervenir. L’idée que la vie de tant de gens puisse être décidée de cette façon, que seule la stratégie importait et que l’humanité de ces personnes n’étaient pas prise en compte, m’a profondément marquée.

Y a-t-il un lien entre vos deux activités?

Je me suis rendu compte que dans cette «haute» société des députés européens, les mêmes rapports de pouvoirs sont à l’œuvre, comme partout ailleurs; les mêmes stéréotypes, le racisme, le sexisme…

Il faut tenter de déconstruire la manière de regarder l’autre, pour avoir vraiment accès à l’altérité.

Cette expérience a renforcé mes convictions, notamment celle que la transformation de la société part de l’individu. Les femmes ont obtenu le droit de vote quand elles sont descendues dans la rue pour le réclamer. Il faut tenter de déconstruire la manière de regarder l’autre, pour avoir vraiment accès à l’altérité, et s’écarter des préjugés.

Vivez-vous aujourd’hui de votre art?

Je n’ai pas le «statut» d’artiste et ce n’est pas mon objectif. J’ai une charge de cours au Conservatoire de Gand qui me permet aujourd’hui de ne plus chercher de boulot ailleurs. J’aime être en contact avec les jeunes générations et sentir leur énorme créativité. J’apprends beaucoup à travers eux.

Comment faire pour vivre du cinéma aujourd’hui?

Je pense qu’il ne faut pas passer que par des moyens de production classiques, mais chercher d’autres modes de production, parce que les financements cloisonnent fortement et peuvent frustrer la création.

Il faut juste prendre sa caméra et filmer, suivre une impulsion, cueillir le moment.

Les trois derniers films que j’ai réalisés ont été faits sans attendre d’aide publique. À un moment, il faut juste prendre sa caméra et filmer, suivre une impulsion, cueillir le moment, surtout pour les documentaires.

Comment avez-vous vécu le confinement?

J’avais une commande pour la réalisation d’un court-métrage de 2 min. pour lequel j’avais prévu de tourner au Cameroun mais je n’ai pas pu y aller. Sur l’instigation d’une amie infirmière, j’ai réalisé à la place un court métrage intitulé «La majorité invisible» qui évoque la communauté subsaharienne dans les hôpitaux, qui compose 15 pourcents du corps médical belge. J’ai enregistré une vingtaine d’entretiens avec toutes ces femmes et je travaille maintenant sur la version longue.

Quel est l’artiste ou l’œuvre qui vous accompagnent ces dernières années?

Maya Angelou. C’est une référence en termes de décloisonnement de l’art parce qu’elle était tout: actrice, écrivaine, chanteuse. J’utilise beaucoup ses textes dans mes films. C’est une artiste qui me donne envie de créer.

NB: Rosine Mbakam sera présente ce soir, jeudi 10 mars, au CC Jacques Franck pour la projection de son film Les Prières de Delphine.

©Dikave Studio.

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