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En Fédération Wallonie-Bruxelles, on observe une augmentation flagrante des demandes de soutien pour des créations artistiques, dans un contexte global de durcissement des politiques et une enveloppe budgétaire qui fond comme neige au soleil. Dans ce climat, comment soutenir durablement les désirs artistiques des porteurs et porteuses de projet, toujours plus nombreux·ses? Cette série tente d'apporter des éléments de réponse, en allant à la rencontre de personnes qui travaillent dans des structures de «première ligne».
épisode 4/6
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Dav ID s'est produit au Cocq'arts Festival 2025. ©DR

Soutenir les tentatives… ou comment les diffuser?

Grand Angle

épisode 4/6

Je rencontre Charlotte Villalonga fin octobre 2025. La veille, le festival Cocq’Arts lançait l’appel aux projets pour sa 13e édition. À peine est-il publié que Charlotte me raconte sa crainte d’avoir, comme les années précédentes, un nombre toujours plus important de candidatures.

«L’augmentation est constante d’année en année. Mais depuis l’obtention d’un contrat de service, il y a eu une forte croissance. On apparait sur le site de la FWB, le festival devient un rendez-vous régulier, on a les moyens de payer correctement les artistes. Mais derrière, notre travail d’organisation et de sélection est très peu financé.»

Aujourd’hui, le Cocq’Arts est victime de son succès. L’année passée 350 candidatures ont été déposées pour 25 projets soutenus. Cette saison-ci, en plus de centaines de dossiers à lire, s’ajoute la charge administrative du contrat de service de 3 ans. Dans le même laps de temps, la petite équipe du Cocq’Arts doit faire sa sélection pour le festival 2026 et rédiger une nouvelle demande de subside structurel afin d’obtenir son renouvellement à partir de janvier 2027.  

Face à une charge administrative accrue, une hausse des demandes de soutien et un contexte difficile pour la promotion, comment maintenir l’objectif principal du festival: encourager les tentatives, y compris les échecs, essentiels pour les projets émergents?

Développer et financer l’émergence

Depuis 2011, le festival Cocq’Arts est un événement interdisciplinaire consacré à l’émergence et aux premiers projets. Fondé par les compagnies de La Bête noire et La tête à l’envers, le festival est aujourd’hui un collectif de 5 personnes, dont l’objectif est de visibiliser les nouvelles tentatives d’artistes la plupart du temps en manque de soutien pour finaliser leur production. Participer à la plateforme devient l’occasion de présenter son travail, se faire connaitre dans le secteur et obtenir soit un soutien, soit quelques précieuses dates qui permettront au projet d’aboutir.

Natani s’est produite au Cocq’arts Festival 2025. ©DR

«Programmer des spectacles, c’est une chose. Mais, la plupart du temps on programme des étapes de travail, ou en tout cas des projets qui ne sont pas complètement terminés. Nous, ce qui nous intéresse le plus quand on programme c’est : qu’est-ce qu’on peut faire pour aider au maximum ces artistes?»

Au fur et à mesure des années, le festival grandit et se stabilise. Aujourd’hui, le Cocq’Arts (lors d’une édition complète) organise un double évènement: une partie à Bruxelles et l’autre à Namur. Depuis 2024, le Cocq’Arts bénéficie d’un contrat de service de la FWB dont le financement doit être dédié principalement aux rémunérations artistiques durant le festival. «Il y a eu une grosse augmentation des demandes à partir du moment où on a été subventionné. Super! On a de quoi faire de vrais contrats aux gens, c’est ce qu’on attendait.»

Charlotte Villalonga me partage l’enthousiasme qui a suivi l’obtention des subventions. La stratégie du chapeau et des Régimes de Petites Indemnités (RPI) mise en place dès la première édition du festival est remplacée par des contrats en règle permettant de rémunérer correctement les artistes qui performent durant le festival. Avec cependant un revers de médaille… «Mais on n’a pas reçu assez pour pouvoir faire autant de contrats qu’avant. On est soumis à respecter le barème obligatoire et l’intérêt n’est pas de redescendre en dessous. Mais avec ce qu’on a reçu, on ne sait pas rémunérer autant d’artistes que pour les précédentes éditions. C’était inévitable de diminuer le nombre d’artistes qu’on allait pouvoir programmer.»

YONOSOY se sont produits au Cocq’arts Festival 2025 ©DR

Depuis longtemps, les subsides de la FWB sont soumis à une politique d’emploi claire et précise: toutes les rémunérations doivent respecter les barèmes mis en place par la Commission Paritaire 304. Avant l’obtention du contrat de service, le Cocq’Arts pouvait programmer plus de projets, mais dans des situations précarisantes (bénévolat, RPI, défraiement…). Aujourd’hui, la situation s’inverse: moins d’artistes sont finançables par la subvention, mais dans des conditions d’emplois décentes, ou en tout cas en respect de la CP304. «Du coup, la réponse qu’on a donnée, c’est l’accompagnement. On s’est dit “quitte à programmer moins de monde, on va essayer d’accompagner plus de personnes sur un travail de fond.”»

En complément du festival, le Cocq’Arts organise depuis quelques années des résidences en partie financées et soutenues par la COCOF grâce à leur réseau de partenaires, permettant toujours aux projets émergents de se développer.

Des éditions singulières, des diffuseur·euses fatigué·es

«L’urgence de dire, la nécessité de faire. Pour nous c’est hyper important cette flamme-là. C’est ce qu’on essaye de soutenir avec le festival. Il y a des désirs artistiques qui sont presque en train de mourir parce qu’ils n’ont pas eu les étapes qu’il fallait. Et nous, on essaye de saisir la balle au bond en programmant les projets qui nous semblent être au bon moment de réflexion par rapport à ce qu’on peut leur apporter.»

«Une année, on a reçu une soixantaine de dossiers, dont 20-25 parlait de féminisme. Du coup, on a programmé plus de projets sur ce sujet. L’année passée [2025], on a reçu 150 candidatures en musique. Alors on a programmé un plus grand pourcentage de musiques que les années précédentes.» Les critères de sélection se définissent selon les demandes, faisant de chaque édition du festival une proposition singulière, l’objectif restant de soutenir les projets fragiles.

Si la procédure de sélection évolue, le statut du festival évolue également avec l’augmentation du nombre de projets artistiques soutenus. Le Cocq’Arts s’adresse d’abord à un public de professionnel·les du milieu, c’est donc tout naturellement que leur public est composé d’une grande partie de programmateur·ices. Avec toujours plus de propositions, la charge de travail de ces dernière·es augmente et se transforme. Charlotte Villalonga témoigne de ce changement: «C’est un marché concurrentiel et j’ai surtout remarqué ça parce que les programmateur·ices sont épuisés d’aller voir des spectacles. À la base, quand tu programmes, tu adores aller voir des spectacles, mais iels croulent tellement sous les demandes de productions, les invitations… que quand iels se déplacent, c’est qu’iels sont déjà quasiment sûrs de prendre le spectacle.»

En tant que festival, l’équipe du Cocq’Arts est un témoin privilégié des conditions de travail de leurs interlocuteur·ices principales: les programmateur ·ices. Que ce soit pendant la phase de production ou les différentes résidences et étapes de travail (dont le Cocq’Arts lorsque le projet est sélectionné), les porteur·euses de projet se retrouvent souvent face à des programmateur·ices submergé·es. Outre un nombre toujours plus grand de demandes de soutien et de dates, les théâtres et centres culturels sont soumis à des coupes budgétaires, des contraintes techniques et d’accueil complexes[1][1] Les conditions de travail dans les théâtres ne cessent de se dégrader pour les équipes techniques, comme les suicides de certains techniciens et régisseurs nous l’ont douloureusement rappelé récemment. Aller voir des spectacles, première mission d’un·e programmateur·ice, devient secondaire et s’intercale dans un agenda surchargé. «Finalement, les festivals, ou d’autres structures de service du genre, sont un peu en train de faire le travail de programmation des salles {de théâtre]. On devient un intermédiaire et iels viennent sélectionner ce qu’iels vont programmer», me témoigne Charlotte.

Diffuser: le nerf de la guerre

Le soutien à la production est essentiel dans la création artistique, au même titre qu’une diffusion durable et solide. «Faire un projet sans date, ça n’a pas de sens. Tu ne t’engages pas dans une production si tu ne peux pas présenter ton projet à un moment». La diffusion est essentielle dans la durée de vie d’un spectacle. Production et diffusion vont souvent de pair. L’obtention d’un subside d’aide à la création de la FWB est conditionnée aux dates confirmées de diffusion. C’est un précieux sésame qui détermine le bon déroulement (ou non) d’une création artistique.

Mais ces dates sont de plus en plus difficiles à obtenir. La FWB a d’ailleurs revu ses critères à la baisse concernant le nombre de dates confirmées à avoir pour obtenir une subvention pour un premier projet, passant de 5 représentations dans 2 lieux à 3 dans un seul lieu. On peut d’ailleurs se demander ce qu’il en sera dans un futur plus ou moins proche avec un contexte budgétaire en tension permanente, notamment pour le réseau des centres culturels, qui risque de voir ses subventions mises à mal par la réforme du chômage et son impact sur les financements communaux qui devront combler le déficit des CPAS. Un réseau important de programmation dans tout le territoire de la FWB est en péril, et avec lui les moyens d’une diffusion durable pour les arts vivants.

Dans ce contexte, les temps de production se rallongent. Pour une diffusion de 2, voire 3 ans, ce sont 4, 5, voire encore plus d’années de préparation, de recherche de financement, de mise en place de résidence… Cet allongement des productions a un impact direct sur le travail des artistes et la notion d’émergence qui a forgé le Cocq’Arts. «Le terme émergence ne va plus apparaitre dans notre communication parce qu’on trouve que le terme est galvaudé. Est-ce que l’âge est un critère d’émergence? Nous, on pense que non.»

Les années passant, les premiers projets sont créés beaucoup plus tard qu’à la sortie des écoles, car, pour être vu et programmé, il faut qu’une création soit déjà présentée, et ce, plus d’une fois. La recherche constante de financement se couple à une course aux dates qui se met en place dans le but de permettre au projet de bénéficier de soutien et de diffusion à la hauteur de l’investissement financier et personnel de l’artiste.

Dans ce marathon effréné de la production et de la création artistique, le Cocq’Arts permet d’offrir un petit espace où les tentatives sont bienvenues. Dans ce contexte concurrentiel, Charlotte me partage son optimisme et sa croyance profonde dans une vitalité artistique qu’il est difficile d’éteindre: «J’ai toujours beaucoup d’espoir dans le milieu culturel. Parce qu’on ne pourra pas enlever l’envie aux artistes de faire des spectacles. Même si la conjoncture est terrible, les artistes ont toujours envie de créer, même encore plus! Et ils trouvent des solutions pour y arriver. L’art est vital pour une société et il ne disparaitra pas. Les artistes prendront toujours leur place, même dans les marges. En tout cas, c’est ce que je crois.»

L’équipe de Cocq’arts ©DR

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