RECHERCHER SUR LA POINTE :

Léa Pohlhammer, Catherine Büchi et Pierre Mifsud. ©Anouk Schneider.

Le collectif suisse BPM déploie son irrésistible «Collection»

Émois

Monument national, Montréal, FTA 2017. Sur le plateau, une table et un verre d’eau. Pas d’obscurité sur le velours des sièges et le public dans la salle. C’est l’heure de la Conférence de choses: déambulation décontractée, digressive et cependant ultraconstruite parmi une foule de sujets, par un certain Pierre Mifsud. Le tout conçu et mis en scène par François Gremaud, fondateur de la 2b company, Suisse formé à l’Insas, complice dramaturgique notamment du chorégraphe Thomas Hauert, et à qui l’on devra ensuite les ébouriffantes variations sur les classiques que sont Phèdre! puis Giselle… en attendant de pied ferme le sort réservé à Carmen pour boucler la trilogie. 

Mais nous digressons, suivant l’exemple de Pierre Mifsud en conférencier. Un monsieur tout-le-monde à l’allure parfaitement banale: corpulence moyenne, calvitie hésitante, l’ordinaire fait homme. 

Le 11, Avignon, Festival Off 2021. Dans les ruelles de la cité des papes, un bruit court, un coup de cœur palpite: La Collection, par le collectif BPM, fait parler d’elle, avec l’appui de la Sélection suisse en Avignon, et surtout sur foi du public emporté dans l’aventure.

Un bruit court, un coup de cœur palpite…

S’il y a assurément une pointe de nostalgie dans le succès que rencontre La Collection – avec son évocation des objets désuets et quotidiens que furent la mobylette ou la cassette, le téléviseur cathodique ou le service à asperges –, on peut y lire aussi les ustensiles et accessoires qui nous lient, nous conditionnent.

Ce que les objets représentent et comment ils nous représentent. On peut penser au Barthes de Mythologies, au Bourdieu de La Distinction – ou à rien de tout cela. On peut accrocher aux souvenirs leur pesant de transmission. À ce qui passe et à ce qui reste. À ce dont on a ou croit avoir besoin, à ce dont on se passe, se prive ou se débarrasse. 

En matière de références livresques, Catherine Büchi, Léa Pohlhammer, Pierre Mifsud (alias BPM, qui ont conçu et interprètent La Collection) citent Sur la scène intérieure: faits, de Marcel Cohen, L’âme des objets, de François Vigouroux, et Souvenirs d’enfance: des objets racontent, de François Bertin.

©Grégoire Schaller

En matière de références tout court, le collectif s’est également appuyé sur des films (de La folie du vélomoteur à Terreur sur la ligne), mais aussi voire surtout sur ce qui fonde la mémoire collective. Sans oublier sa science du théâtre: la matérialité des corps, les artifices – son, lumière, jeu – mobilisés pour rendre palpable ce qui n’est qu’évoqué. Le tandem Bacri-Jaoui de Cuisine et dépendances n’est pas loin, pour ce qui est dit et non montré.

Car pas question ici d’étalage vintage. La K7 audio, le vélomoteur, le téléphone fixe à cadran rotatif (pour le premier volet), la télévision à tube cathodique et le service à asperges (pour le second) ne se matérialisent qu’à travers la rencontre des mots du trio (avec tous leurs adjuvants) et de l’esprit du public.

©Grégoire Schaller

«J’ai 8 ans, des sandales en plastique. On est en excursion scolaire. Le maître d’école, c’est mon père. C’est moi qui suis responsable du cassettophone.» 

La Collection pourrait n’être qu’un joli collier de souvenirs. Certes on ne boude pas le plaisir pris à se faire des sautoirs ou des bracelets à tours multiples de ces perles de mémoire du XXᵉ siècle. Or Catherine Büchi, Léa Pohlammer et Pierre Misfud nous entraînent bien plus loin, avec leur talent du récit fragmenté, leur sens du rythme, de l’oscillation entre jeu et adresse directe, du plongeon dans la fiction pour, en un clin d’œil, dézoomer d’un détail à sa fabrication théâtrale, leur manière de tisser la matière en souplesse sur une trame faite de documents, d’improvisations, de discussions. 

©Grégoire Schaller

Ainsi le trio nous trimballe et nous emballe, au gré d’un tube de Modern Talking rembobiné sur un walkman, d’un petit concerto de moteurs de mobylettes à l’entrée de la boîte de nuit, de glace à la pistache qui fond, de babysitter circonspecte, de star hollywoodienne en pleine action. 

«Comment tu as eu ce numéro ? C’est un téléphone fictif…»

Entreprise de longue haleine – oserions-nous la métaphoriser en meccano, en puzzle de 2500 pièces, en maquette de Taj Mahal en allumettes ? –, La Collection de BPM s’élabore depuis près de 10 ans. 

La nostalgie, ici, s’escamote, tant le présent s’impose joyeusement, avec ces objets désuets dont l’absence scintille par le force de ce théâtre infiniment ludique. Son pouvoir de matérialisation ouvre une multitude de tiroirs qui, pour virtuels qu’ils soient, contiennent leur pesant de sens, sentiments, sensations. 

Il faut souligner, en plus de la plasticité réjouissante des trois interprètes, sous le regard – extérieur et aiguisé – de François Gremaud, la création sonore d’Andrès Garcia, les costumes d’Aline Courvoisier (trois personnalités distinctes unies par l’esprit «cocktail bon ton» de leurs tenues noires), les lumières de Cédric Caradec.

©Grégoire Schaller

Leurs talents conjugués font naître, à travers une litanie de «choses vues à la télé» – Bukowski ivre chez Pivot, Au théâtre ce soir, Ma gaine 18 heures de Playtex, les Shadoks, l’exécution du couple Ceaucescu, la libération de Jean-Paul Kaufman, les funérailles de Baudouin… –, un fil de pensée, fait de titres, de slogans, d’inévitables images pourtant jamais montrées. 

De quoi captiver celles et ceux qui, comme nos trois comparses au visage baigné de lueurs bleutées, se passionnent pour un échange de tennis époustouflant, frémissent face à un thriller horrifique, voire prennent une leçon de «travelling compensé» tel qu’inventé par Hitchcock et utilisé notamment par Spielberg dans Jaws.

La Conférence de choses n’est décidément pas loin, qui rejoint Les Choses de Perec à l’heure du dîner entre amis, l’occasion de sortir le trop peu usité et pourtant si coquet service à asperges. 

_________________________________________________________

La Collection, au 140, Bruxelles. 

Mardi 18 et jeudi 20 avril à 20h30: épisode 1 (la K7, le vélomoteur, le téléphone à cadran), durée 1h30.

Mercredi 19 avril à 19h: épisode 2 (le téléviseur cathodique, le service à asperges), durée 1h20.

Infos, réservations ici.


Vous aimerez aussi

Spectacle: DISCOFOOT , Chorégraphie: Petter Jacobsson et Thomas Caley. Avec les 24 danseurs du CCN – Ballet de Lorraine, un arbitre et trois juges artistiques DJ: Ben Unzip, Dans le cadre du Festival Montpellier Danse, Lieu: Place de la Comédie, Montpellier , le 30/06/2024

Discofoot, Roller Derviches et leçons tout public

Au large