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Cuisines et Salles de Bains

Émois

La cuisine. La pièce où se mitonnent les petits plats, et où s’échangent les potins. Qui sent bon le café et où la radio du matin rythme les petits déjeuners – vite fait en semaine, plus cool avec lecture du journal en weekend.  La salle de bain. Pas celle de Jean-Philippe Toussaint (encore que), mais celle de l’intimité, des vapeurs d’eau en suspension, de la douche «pluie». Là où l’humain se transforme en être presque civilisé le matin, à coup de crèmes, de gels ou de rasage. Là où se préparent les séductions, où se réparent les accidents de vie… Deux pièces cruciales de notre «home». Deux pièces qui ont une histoire intimement liée aux progrès techniques bien entendu, mais qui sont aussi, et c’est là que ça nous intéresse, des lieux de beaucoup d’enjeux, sociologiques, féministes, historiques… Ce sont les pièces de nos maisons et appartements que traverse l’histoire.

Jolanthe Kugler leur consacre 2 petits livres absolument passionnants et très abondamment illustrés. Le premier s’appelle La cuisine. Entre fonctionnalité et plaisir. Le second, La salle de bain. De l’hygiène au bien-être. On voit dans les titres que ce qui va intéresser notre guide Kugler, c’est l’évolution de l’idée de la cuisine et de salle de bain.

Jolanthe Kugler est architecte et urbaniste, elle est historienne du design, et est conservatrice du Mudac, le Musée Cantonal de Design et d’Arts appliqués de Lausanne. À ce titre, elle se penche donc sur le lieu, la manière de l’habiter et les perspectives sociologiques et historiques de de ces 2 endroits.

On commence par la salle de bain. Et donc, on parle hygiène!

Les romains possédaient des brosses à fesses…

Saviez-vous par exemple que dans la Rome antique, les bains des hommes et des femmes étaient communs à partir de la fin de la République (en 27 de notre ère). Les premiers chrétiens étaient contre (en 27, Jésus avait… 27 ans!).

C’est le christianisme qui a fait reculer la propreté et l’hygiène. En s’opposant entre autres aux bains publics, qui étaient monnaie courante au Moyen Âge et qui étaient l’équivalent du Pub Anglais: on s’y rencontrait, on y mangeait (dans l’eau), on y buvait, et parfois, on s’y lavait… et plus si affinités. Jusqu’à une époque très engagée du Moyen Âge, ne pas se laver – jamais – était la garantie d’un salut éternel. Les autres religions avaient des rituels de purification. Pas nous, pas ici! Ce sont les Croisés qui vont «ramener» l’hygiène de retour d’Orient.

La grande peste ne va pas arranger les choses, puisqu’il valait mieux «obstruer les pores» pour éviter la contagion… alors que l’eau ouvrait ces pores aux miasmes!

On a dit un moment que le 17e et le 18e siècle étaient les deux siècles les plus sales de l’histoire d’Europe. Les parfums combattent la saleté et la puanteur. On alors, on y va «nature». On sue et on sent.

Bref, ce n’est qu’au 19e que l’idée de propreté personnelle s’implante. À l’Expo Universelle de Londres, en 1851, il y a plus de 700 sortes de savons et parfums présentés. Les premières toilettes à eau y sont également exposées, et plus de 800.000 personnes vont faire la file pour les découvrir et les essayer! Il y avait déjà des toilettes auparavant, publiques souvent, sans murs (parfois) et sans papier (toujours), mais surtout sans eau!
En revanche, les romains possédaient des brosses à fesses – oui oui – qui s’appelaient des Xylospongium (des Xylospongia, s’il y en a plusieurs – un mot à glisser nonchalamment lors de votre prochain repas entre amis, c’est à peu près aussi impressionnant que placer «Herpétologiste» à l’apéro.

Parlant de papier, Scott sera l’une des premières marques de papier toilette, pour remplacer les journaux – Eh oui, il y a un lien entre l’essor de la presse imprimée et le papier toilette. Les premiers Scott sont  «Épaisseur simple», puis vint l’invention de la perforation, de l’épaisseur double… le progrès s’installe.

Yolanthe Kupler manie érudition subtile et humour badin pour nous raconter cette histoire passionnante, et l’on apprend qu’il était plus facile de bâtir un pont que de mouler une baignoire d’une seule pièce avant l’invention de l’émail, à la fin du 19e. Où que le système de classes sociales ne permettait pas de considérer que les «Maîtres et Maîtresses de maison» se salissaient. Seuls les domestiques étaient sales, ou les pauvres, mais eux, c’est parce qu’ils étaient corrompus…

La notion d’intimité traverse également le livre, et l’on voit comment cette idée qui semble «évidente» aujourd’hui, est une construction sociale comme les autres, et dépend donc des codes tacites d’une société. On y voit enfin émerger, au 20e siècle essentiellement et plus spécifiquement à partir des années 50, une dimension de beauté et de bien-être (merci le cinéma et la publicité et la consommation), au point que la salle de bain est un devenue un lieu et un enjeu de design et de sophistication. Aujourd’hui, le jacuzzi et les douches-pluie, demain la couleur qui programme votre humeur du matin… Et un jour – c’est promis – quelqu’un inventera un truc pour utiliser tout le dentifrice du tube !

Dans son deuxième livre,  La cuisine, entre fonctionnalité et plaisir, Yolanthe Kugler s’attaque à la cuisine, pour nous rappeler que la pièce n’existait tout simplement pas, puisqu’elle était le foyer de la maison! Il y avait du feu. On faisait cuire les aliments. Pendant des millénaires, cela n’a pas beaucoup évolué. Plus tard, dans les «grandes maisons», on a installé les cuisines loin des pièces d’habitation. Elles étaient bruyantes, noires, enfumées. Et occupées par des gens sales, rappelons-le.

C’est le concept de Femina Domestica, la  «femme au foyer» qui va faire évoluer les choses. Le foyer est vu comme microcosme de la République: pour les Néerlandais du XVIIe siècle, une maison ordonnée et propre était le reflet d’une nation libre et moralement saine. La femme est devenue la “gardienne” responsable de cet ordre. Elle est le pendant de l’Homo economicus, qui va chasser son salaire au-dehors, à coup d’attaché-case (pas au 17e, mais vous voyez l’idée). En vertu de ce schéma arbitraire, la cuisine est attribuée à la femme pour en faire son «royaume personnel».

Au début du 20e siècle, les architectes vont s’en mêler, pour faire de cette pièce, désormais investie de signification, un endroit plus fonctionnel. La propreté et l’hygiène de l’époque se traduisent en blanc, comme pour les salles de bains qui ont connu des prémisses beaucoup plus colorées, et les cuisines prennent rapidement des allures d’hôpitaux: la faïence blanche, les meubles laqués blancs… Et des carrés noir et blancs au sol, comme chez les peintres hollandais du 17e siècle. Walter Gropius, chef du Bauhaus et sexiste reconnu, conçoit une cuisine rationalisée:  la femme et sa cuisine doivent être efficaces et impeccablement rangées.

Enfin, en 1926, surgit une femme: l’architecte autrichienne Margarete Schütte-Lihotzky. Elle conçoit la première cuisine équipée moderne au monde. En s’inspirant du témoignage de femmes et de son expérience personnelle, elle améliore la rationalisation et l’innovation dans la cuisine.

Sa «Cuisine de Frankfort» – qui fera un tabac – est inspirée par le taylorisme (études des mouvements en usine), et elle conçoit cet espace restreint (6,5m²)  comme un «laboratoire» pour en maximiser l’efficacité ménagère. On y retrouve des éléments standardisés, des tiroirs en aluminium pour les denrées, et un agencement optimisant le trajet entre l’évier, la cuisinière et le plan de travail (le principe du “triangle d’or”).

Connaissez-vous le «Kitchen Debate»?

Mais la guerre arrive, et l’idéologie nazie préfère une architecture de «protection de la patrie» (oui oui). La cuisine devient donc habitable, traditionnelle, et rejette les avancées rationnelles précédentes. La politique dans la cuisine! On en retrouve un autre exemple plus tard: Connaissez-vous le «Kitchen Debate», par exemple? Nous sommes en 1959, en pleine guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique. Une exposition américaine se tient à Moscou (étonnant, non?).

Richard Nixon (à l’époque vice-président des USA) et Nikita Kroutchev (chef de l’URSS) se rencontrent sur le stand de la «Cuisine Modèle», et le débat entre les deux hommes (qui n’y mettaient pas souvent les pieds parions-le) aura tout de «la mienne est plus technologique que la tienne».

Bref, tout comme la Salle de bain, la cuisine deviendra un lieu d’expression et de mise en scène de soi, traversé par le système capitaliste. Elle est le théâtre de luttes entre les sexes, de combats pour une saine alimentation, mais aussi de débats autour de la vision du monde et des idéologies.

La cuisine. Entre fonctionnalités et plaisir.
et La salle de bain. De l’hygiène au bien-être.

Éditions Mudac – Collection RADDAR – 18€

Retrouvez cette chronique dans notre émission de radio https://www.radiopanik.org/emissions/la-pointe-du-jour/lpdj/La Pointe du Jour du 16 avril 2026 sur Radio Panik.


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