RECHERCHER SUR LA POINTE :

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©Marie-Hélène Tercafs.

Méduse.s par le collectif La Gang

Grand Angle

épisode 2/3

J’ai eu la chance d’assister au spectacle Méduse.s le 11 juin 2021 au théâtre les Tanneurs. Ce spectacle, bousculant et cru, aborde frontalement la culture du viol. L’écriture et la mise en scène sont signées par le collectif La Gang, composé de Sophie Delacollette, Alice Martinache et Héloïse Meire. J’en ai profité pour approfondir la question du female gaze au théâtre (voir l’épisode #1).

Les mythes regorgent de viols et d’enlèvements: Hélène, Cassandre, Callisto, Perséphone, Philomène, Méduse… Souvent, ce sont des dieux ou des rois qui violent les femmes. Souvent, ce sont des femmes de leur famille. Souvent, ce sont les victimes qui sont punies ensuite.

Les mythes nous sont enseignés, on les régurgite… on les régurgite, oui, mais on s’interroge rarement sur ce qu’ils racontent de notre réalité contemporaine. On les laisse dans un tiroir poussiéreux nommé «culture générale»: des connaissances qu’on possède parfois sans s’interroger sur leur réelle signification.

Le collectif La Gang s’empare de ces impensés en transformant l’histoire de Méduse pour questionner la culture du viol actuelle. J’ai rencontré Alice Martinache, une des trois têtes du collectif, et Agathe Meziani qui a assuré la dramaturgie et l’assistanat à la mise en scène du spectacle.

©Julien Polet.

Un regard situé

Le mythe est connu: Méduse est violée par son oncle Poséidon dans le temple d’Athéna, et ensuite transformée en monstre par la déesse pour la punir d’avoir «souillé le temple». Couvertes d’écailles et des serpents plein la tête, muette, son regard pétrifie les hommes. Refugiée dans une grotte, elle sera tuée par Persée, fruit de l’union entre Danaé et une «pluie d’or» (Zeus, serial-violeur déguisé), qui lui tranche la tête pour l’offrir à Athéna.

En reprenant ce mythe, la question du regard féminin est très vite soulevée par La Gang. Alice Martinache me raconte: «Avec Agathe, Héloïse et Sophie, on s’est nourries des autrices féministes, dont Iris Brey qui a écrit Le regard féminin: une révolution à l’écran. C’était assez facile avec le mythe de Méduse de renverser le regard, puisque tout était du point de vue de Persée. On avait un mythe dans lequel la protagoniste ne parlait pas, n’avait pas de pouvoir d’action.» Elle ajoute que le symbole de Méduse est ambivalent: victime mais aussi monstre puissant, elle est reprise ces dernières années par les féministes pop comme un symbole de pouvoir mystérieux, «voire érotique», ajoute Agathe Meziani. La figure en elle-même est déjà riche de différents possibles, de différentes histoires.

©Alice Piemme.

Cette diversité des histoires possibles est très importante pour le collectif. Dans le spectacle, les femmes introduisent l’histoire de Méduse et le symbole qu’elle est devenue avant de recréer son histoire dans une narration à la première personne. Chacune à leur tour, elles endossent le rôle de l’héroïne. Alice Martinache insiste sur le fait que «cette histoire, on l’a mise à notre sauce, mais chacune pourrait la réécrire. Chacune peut reprendre sa voix.»

Ici, les créatrices sont trois femmes blanches, hétérosexuelles, valides, avec des corps dans la norme.

La possibilité d’écrire l’histoire autrement s’inscrit dans une volonté de regard situé. Il ne s’agit pas de recréer une réalité qui serait unique, ou la seule légitime.
Agathe Meziani me dit avoir veillé, tout au long du processus, à ce que le point de vue particulier porté par le collectif soit conscient de sa spécificité. La question du regard était interrogée dans tous les sens: le regard que les créatrices portent sur leur histoire, mais aussi le regard que les spectateur·ices posent sur elles: «Ici, les créatrices sont trois femmes blanches, hétérosexuelles, valides, avec des corps dans la norme. Je voulais qu’on soit très conscientes que c’était ce point de vue-là qu’elles portaient, malgré elles. Parce que le female gaze, on sait bien que c’est complexe, il n’y en a pas qu’un.»

Culture du viol

Alice Martinache abonde dans ce sens: «Il fallait avoir conscience de quel corps on proposait au plateau, pour rapporter quelle histoire. C’est aussi pour ça que c’était super important d’avoir des témoignages audios d’autres femmes, pour avoir le regard d’autres milieux, d’autres âges…»
En effet, le spectacle entrelace l’histoire de Méduse avec des témoignages audios. Des femmes retracent leur vécu de petites filles, d’adolescentes, et les abus sexuels ou viols qu’elles ont subis. Intervenant à chaque étape du mythe de Méduse, les témoignages rappellent que cette fiction est bien nourrie de réalité, voire que la fiction influence la réalité…

Le danger dans l’histoire originale est bien Méduse, qui pétrifie, Méduse, monstrueuse, qui a donné son nom aux méduses… Méduse, «silenciée», répond à toutes ces femmes qui ont voulu porter plainte, qui ont tenté de dénoncer leur violeur à leur entourage, et qui se sont heurtées à des portes fermées. Méduse, violée par son oncle, répond à tous·tes ces enfants victimes d’inceste dont le témoignage est inaudible car il signifie l’éclatement de la famille. Méduse, devenue un monstre repoussant, répond à l’expérience de celles qui ont cru que le problème venait d’elles, qu’elles étaient les vraies coupables de ce qu’on leur a fait subir. Méduses raconte la culture du viol, cruellement actuelle, dont on parle de plus en plus mais qui s’enracine tellement profondément et inconsciemment dans nos vécus et nos mythes qu’elle semble parfois indéboulonnable.

Corps et pouvoir – une recherche visuelle

Alice Martinache me dit: «la thématique de la culture du viol est apparue très tôt, le spectacle voulait au départ parler du corps et du pouvoir des femmes. Le mythe intéresse le collectif parce qu’il raconte une domination sur le corps de Méduse, mais aussi parce que Méduse n’est pas «n’importe qui», puisqu’elle est la petite fille de la terre et de l’océan. Elle a un certain pouvoir, qui lui permet de devenir prêtresse au temple d’Athéna. Alice Martinache: «Méduse est déjà très située: on la recrée comme une fille qui a envie de trouver sa place, d’avoir du pouvoir, qui utilise les codes du patriarcat malgré elle, parce que c’est ce qu’elle pense qui va marcher pour réussir. Il y a un parallèle entre nous, notre situation. Comment tu fais aujourd’hui dans cette société si tu veux trouver ta place, si tu veux trouver une autre place, si tu veux pas être marchande de poissons comme ta mère, comment tu fais pour aller ailleurs alors que ça ne t’est pas destiné au départ?»

Elles prennent explicitement le pouvoir sur ce qu’elles montrent d’elles.

Cette question du corps et du pouvoir a mené à une recherche visuelle sur la façon de montrer les corps au plateau. Le smartphone, utilisé comme caméra, permet de montrer des morceaux de corps, parfois transformés par le point de vue (un coude devient des fesses, par exemple). Le smartphone est choisi pour le symbole: à la fois outil d’aliénation qui montre en boucle des corps retouchés et normés, à la fois outil d’«empouvoirement » qui permet de reprendre le pouvoir sur son image en se mettant en scène soi-même. Le lien avec le male gaze au cinéma est ici évident: les femmes montrent en direct qu’elles se filment selon un point de vue choisi, qui peut déformer la réalité. Les spectateur·ices voient à la fois le champ et le hors-champ, la construction en direct de l’image. Elles prennent explicitement le pouvoir sur ce qu’elles montrent d’elles.

De nombreux moments du spectacle sont visuels; des images filmées par le smartphone se transforment. Des gouttes de liquide coloré plongées dans de l’eau et projetées sur grand écran créent des formes médusales, des grenades découpées filmées en gros plan évoquent les images d’un charnier… Alice Martinache: «On a envie de faire un théâtre poétique et politique. On a envie de toucher à l’abstrait. Et ces images nous permettaient de soutenir la difficulté de la parole qui était dite.» Elle évoque la volonté de créer un laboratoire: transformer en direct des images dans le but d’encourager chacun·e à interroger ses propres représentations. Changer la nature de ce qui est vu, changer les perceptions, c’est encore une manière de rendre conscient le processus du regard et d’empêcher toute essentialisation des propos ou des images.

©Alice Piemme.

Sensorialité: comment représenter un viol?

Le moment du viol est particulièrement révélateur de ce processus. Dans ce sens, il est insoutenable: tandis qu’une des comédiennes est de dos et enlève des parties de son vêtement pour dévoiler sa peau, une autre filme ses doigts pénétrant son coude. Même si l’on voit bien qu’il ne s’agit pas d’une vraie image de pénétration, l’évocation est dure à supporter.
Ce processus permet de ressentir la violence du viol sans l’esthétiser. Agathe Meziani: «C’est un moment qui me pose encore question. Je suis arrivée avec un point de vue assez tranché sur l’idée qu’esthétiser un viol, ce qui se fait beaucoup au théâtre et au cinéma, pour moi c’est pas ok du tout. Mais on aurait pas pu passer cette scène alors que tout est visuel dans le spectacle, on aurait pas pu ne pas traiter ce moment.»
Alice continue: «On ne voulait pas entrer dans le détail, dans le voyeurisme… C’est toujours la question: est-ce qu’on a pas trop décrit? Et en même temps à un moment, elle est violée, il faut le dire, ça explique toute la suite du parcours. On ne peut pas passer à côté.»

Les viols sont rarement représentés du point de vue des victimes.

La télévision nous a habitué·es à une représentation du viol récréative, esthétique, voyeuriste. On peut citer la série Game of Thrones, qui a soulevé de nombreuses polémiques par rapport à sa représentation du viol, mais elle n’est pas la seule. Souvent, les viols servent à faire avancer les scénarios, à justifier ou expliquer des trajectoires masculines, à présenter un personnage comme un «méchant», mais sont rarement filmés du point de vue des victimes. Ici, Méduse nous raconte à la première personne son viol. Un viol représenté graphiquement, mais pas gratuitement. Le choc sensoriel qu’il représente pour les spectateur·ices permet d’en vivre la violence et d’accompagner Méduse au plus près.

Travailler en collectif

Parce que je suis persuadée que les méthodes de travail influencent les œuvres, j’ai demandé à Alice Martinache comment La Gang avait travaillé. Les trois femmes se sont rencontrées pendant leurs études à l’IAD, et savent depuis cette époque qu’elles travaillent bien ensemble. Mais c’est la première fois qu’elles se retrouvent à co-mettre en scène et co-écrire un spectacle. C’est aussi la première fois qu’elles travaillent en collectif, en «monstre à trois têtes», comme me dit Alice. Pour se préparer à ce travail, les trois femmes font une formation en intelligence collective, parce que «si tu veux un vrai collectif, ça se crée!» La metteuse en scène me confie que dès le début, elle faisait une confiance aveugle à ses partenaires.
Pour mener ce travail à bien, les femmes s’entourent d’une équipe majoritairement féminine. Quand je lui demande si c’était une volonté, Alice Martinache me répond que ça s’est simplement mis comme ça.
Par contre, elle qualifie les hommes impliqués dans le processus de «véritables alliés. Loïc le Foll est sensibilisé aux questions féministes, il voulait trouver la bonne place. En créant la musique, il entoure la parole de ces femmes qui témoignent, il supporte le tout grâce à la musique… Et Thierry Duirat, le chorégraphe, je travaille avec lui depuis que j’ai seize ans et il était aussi là pour faire émerger le projet.»

Elle me parle également d’Isabelle Jonniaux, qui a été regard extérieur et qui a aidé à trouver le langage de la mise en scène. «Elle a su mettre en valeur les qualités de chacune, au bon moment, prendre en compte les points de vue…»
Cet entourage bienveillant a permis aux trois femmes d’écrire à six mains, avec des allers-retours en écriture et relecture par Agathe Meziani, et de se lancer au plateau. Parce que sinon, rigole Alice «on peut discuter des heures, Héloïse, Sophie et moi, ça n’a pas de fin !!»

Ce travail collectif permet à la fable d’émerger avec un point de vue extrêmement conscientisé, puisqu’il a été questionné et repris par de nombreuses voix, de nombreuses pensées. Le processus est plus lent, mais «permet d’aller plus loin».

©Alice Piemme.

Female gaze?

La fable visuelle Méduse.s me semble faire écho à certains éléments retrouvés dans le spectacle de Lorette Moreau, ({:}). Une conscientisation du regard que les spectateur·ices vont poser sur la création, un accompagnement des personnages plutôt qu’une observation passive, un point de vue montré comme subjectif qui part du féminin mis au pluriel et enfin une sensorialité : par les images, le son ou encore le dispositif dans lequel est placé le public, le spectacle ne parle pas uniquement à notre intellect. Dans Méduse.s s’ajoute la construction visuelle par des images filmées et projetées, qui nous invite à nous approprier nos propres représentations et à les transformer.

J’ajoute que ces deux spectacles sont le fruit de créations collectives qui s’interrogent sur leurs propres pratiques et privilégient le consensus à l’efficacité. Ils sont le fruit d’un minutieux travail de recherche préalable, que ce soit par la rencontre et l’échange avec des femmes extérieures, des personnes de l’équipe mais aussi par la lecture d’ouvrages abordant les thématiques.

Méduse.s, comme ({:}), sont des spectacles féministes dans leur fond mais aussi dans leur forme; des spectacles qui questionnent les dynamiques de pouvoir qui se trament dans nos manières de regarder, de mettre en scène, de diriger des acteur·ices. Ils font exploser le cadre du connu pour réécrire une histoire, des histoires.


Méduse.s s’est inspiré de:

Le rire de la méduse, Hélène Cixous
Les femmes et le pouvoir, Mary Beard
De la marge au centre, bell hooks
Sorcières, Mona Chollet
La théorie du point de vue situé et Donna Harraway

Les podcasts:
Les couilles sur la table de Victoire Tuaillon
La poudre
de Lauren Bastide
Ou peut-être une nuit
de Anna Buy
Kiffe ta race
de Rokhaya Diallo et Grace Ly

Les bds de Liv stromqist.

Méduse.s

Conception, écriture et jeu Alice Martinache, Héloïse Meire et Sophie Delacollette en alternance avec Catherine Rans
Création sonore, musique et régie au plateau Loïc Le Foll
Regard extérieur à la mise en scène et regard dramaturgique Isabelle Jonniaux
Regard dramaturgique et assistanat Agathe Meziani
Travail corps/mouvement Thierry Duirat
Création lumière Laurence Halloy
Régie lumière et vidéo Léopold De Neve
Création vidéo Bénédicte Alloing
Scénographie et costumes Irma Morin
Création musicale chantée Célia Tranchand
Administration et diffusion Valérie Kohl

Représentations à venir:

Vendredi 18/11/2022 – 20h Centre culturel de Berchem-Sainte-Agathe, Archipel19

Jeudi 24/11/2022 – 13h30 & 20h Centre culturel de Soignies, Espace culturel Victor Jara

Théâtre de Liège
Mercredi 15/03/20233 – 19h
Jeudi 16/03/2023 – 13h30 & 20h
Vendredi 17/03/2023 – 13h30 & 20h


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