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Megalomaniac. BIFFF2022 ©DR.

Megalomaniac. Vive l’enfer...

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Un frère et une sœur – Félix et Martha – liés par des secrets épouvantables, qui perpétuent la tradition paternelle du massacre de jeunes femmes. Solide pitch pour un opus déjanté et très inspiré… Mais le film de Karim Ouelhaj va bien au-delà du grand guignol – fût-il de qualité – auquel le scénario pourrait nous convier.

On a parfois au cinéma l’impression de voir des films «habités», où tout le monde – comédiens, techniciens, auteur, producteur – communie pour créer une œuvre unique et fascinante. Eraserhead  donnait ce sentiment. Megalomaniac est de ces films. Interrogé sur ses inspirations, le réalisateur parle de peinture, d’enfer, et cite Delacroix. On lui emboiterait le pas pour dire l’obscurité captivante d’un Caravage, qui peint les meurtres sanglants comme des scènes d’amour, ou Judith décapitant Holopherne d’Artemisia Gentileschi. Sa vision est celle d’une fin de l’humain. Qu’y a-t-il en nous quand on explose les interdits?

Un film du «ça», à la Freud, où il n’y a pas de limite à la pulsion.

Ouelhaj crée un film du «ça», à la Freud, où il n’y a pas de limite à la pulsion. Les meurtres sont très impressionnants parce qu’ils sont brutaux, pas ritualisés, au marteau, ou couteau, avec ce qui tombe sous la main, parce qu’ils débordent des humains – et souvent du cadre, pour nous déséquilibrer à l’unisson des protagonistes. Il y a beaucoup de sang, il y a beaucoup de sons, dans Megalomaniac, tout le monde en est couvert, et ce bouillonnement constant, ces giclures généreuses, ces bruitages viscéraux nous baignent dans une fable gore qui trouble et fascine. Pour citer Ouelhaj, encore: «Quand on va en enfer, on y va carrément». On aime cet enfer-là.

Megalomaniac, BIFFF2022 ©DR.

Mais il y aussi un film social dans Megalomaniac. Une vision du patriarcat, qui chosifie les femmes de manière intolérable. Les montres monstrueux sont les humains les plus veules, ceux que croise Martha à l’usine. L’humiliation, les insultes, le viol, la violence terrible des hommes envers les femmes. Un cauchemar des frères Dardenne. Rosetta rencontre Argento dans l’enfer de Dante.

Et puis comme on est dans les références pour tenter de cerner un film «plus grand que nous», il faut évoquer Jean Ray et Malpertuis. La maison montoise est un personnage vivant dans Megalomaniac, palpitant de vie malsaine, qui garde en mémoire les horreurs qui y sont perpétrées, comme l’était aussi la maison Belasco de Rosemary’s Baby. Son décor lépreux et décati exsude le dérèglement des habitants. L’écrivain gantois n’avait pas son pareil pour évoquer l’architecture vénéneuse de sa demeure. Ouelhaj filme son hôtel de maître à coups de caméra, et referme sur le public le piège qui cadenasse ses victimes. On étouffe dans ce cocon malsain, dans cette toile tissée avec haine et amour.

Une schizophrénie galopante crédible et forte.

Un dernier mot sur l’interprétation. Eline Schumacher est époustouflante et campe Martha. Elle est digérée vivante par son terrible héritage familial, et donne une densité habitée et un physique opaque à son personnage, tantôt victime de la vilenie poisseuse de ses collègues, tantôt très dérangée et dérangeante en maîtresse attentionnée de son otage familière (composition subtile de Helen Moor). Une victime qui se retourne en bourreau. Rarement aura-t-on vu à l’écran une schizophrénie galopante si crédible et forte. Benjamin Ramon est Félix, héritier moderne du dépeceur. Un rôle étrangement physique, une approche de vampire qui cogne et tue, sans romantisme. Il met du cœur aux massacres qu’il commet, et cette vérité ne laisse pas de déranger les voyeurs actifs que nous sommes.

Quand le Bifff permet de découvrir des films comme Megalomaniac – dont le parcours de festivals est déjà un succès – il est parfaitement dans son rôle. Pourvu qu’un distributeur franchisse le seuil de trouille habituel à notre pays frileux. Une visite en enfer de cette qualité, ce n’est pas tous les jours…

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