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Candy Saulnier et le chœur de danseur·euses de «Miserere». ©Marie Strobbe

Créer des secousses

Grand Angle

Ingrid von Wantoch Rekowski est une des personnalités les plus attachantes et les plus intéressantes des arts de la scène de FWB. Avec sa compagnie Lucilia Caesar, la metteuse en scène, fascinée par le théâtre, ne monte cependant pas de textes, mais de la musique, et plus particulièrement de la musique vocale – son terrain de recherche. L’équipe de La Pointe en parlait lors de son rendez-vous mensuel sur les ondes de Radio Panik, La Pointe du Jour.

On retrouve l’artiste en marge des représentations de Miserere – librement inspiré de celui du compositeur baroque Jan Dismas Zelenka –, son nouveau spectacle qui met en scène une sorte de Mater dolorosa/femme de ménage moderne et tragique à la fois, interprétée par Candy Saulnier, autour de laquelle gravite un chœur de 5 danseuses et danseurs menés par Serge Aimé Coulibaly.

Ingrid von Wantoch Rekowski et Serge Aimé Coulibaly ©Michel Boermans

C’est la première fois que tu travailles avec un chorégraphe, et en particulier avec Serge Aimé Coulibaly?

Virginie Demilier, du CDN de Namur, nous a mis en contact, et ça a tout de suite été comme une évidence. Au début du travail sur Miserere, je me suis dit que la figure centrale, comme une tragédienne, devait être suivie d’un chœur, mais pas un chœur musical, puisque c’est la femme qui détient toutes les voix.
Serge est venu assister à une étape de travail, il a beaucoup aimé. La collaboration artistique s’est mise en place naturellement, avec une entente, une écoute, un respect, y compris avec toute l’équipe.

Par quoi ont commencé les répétitions?

La première étape, avec Candy Saulnier et Sébastien Schmitz, se concentrait sur la musicalité. Candy et moi travaillons régulièrement ensemble, depuis plus de vingt ans. Actrice au départ, elle a développé une fibre musicale. Mais c’est toujours théâtral, c’est ça que je trouve tellement beau: ce n’est pas que musical, elle a une force d’ancrage et d’incarnation, et de la musique en particulier. Elle sait nous toucher. Elle me bouleverse toujours.

Miserere ©Michel Boermans

D’où vient ton envie d’adapter le Miserere de Zelenka?

J’adore le film de Peter Greenaway, The Cook, the Thief, his Wife & her Lover (Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant): c’est shakespearien, c’est de l’opéra. C’est sublime esthétiquement, mais tellement cru. On est sans cesse entre la cruauté et le sublime, c’est troublant. C’est du théâtre par excellence. Et la musique de Michael Nyman là-dedans est somptueuse. Dans une des scènes, il y a ce petit garçon tout blond qui chante un Miserere. C’est donc un psaume, et j’ai voulu savoir de quoi il parle. Puis j’ai commencé à écouter tous les Miserere qui existent. Je découvre celui de Zelenka, avec ce début magnifique qui me transporte. Et là, je me demande ce qu’il y a moyen de faire à partir de ça. Voilà le point de départ.

Dans le spectacle, le psaume de repentance de Zelenka sert de métaphore au «nettoyage» de la misère du monde. Il explore la nécessité d’absoudre et de purifier. C’est ce qu’incarne la figure de femme de ménage?

Le psaume évoque des termes d’un langage pour moi lointain mais aussi abstrait tels que «péché» ou «purification», que j’ai voulu intégrer une trame actuelle et très concrète: c’est quoi, au fond, nettoyer, s’autonettoyer, nettoyer le monde… Et tout à coup, avec l’idée de cette femme de ménage, cela devenait un contrepoids trivial et théâtral à ce psaume. On est à la fois en présence d’une œuvre sacrée et dans une histoire très concrète. Mais cette femme de ménage a aussi une intuition très forte, et devient comme une Sibylle. Ces œuvres sacrées qui nous viennent de loin, comment peuvent-elles exister et signifier de nos
jours; cette langue dont on a perdu le sens, comment peut-on la réinterpréter, comment la
revisiter?

Candy Saulnier dans Miserere ©Marie Strobbe

Son intuition, ce sont aussi les témoignages de guerre que contient le livret (signé Éric Brucher)?

Oui, on a mené une recherche sur les témoignages de guerres, en s’inspirant principalement mais pas seulement de l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature 2025) et de ses œuvres, un travail presque journalistique. Elle récolte des récits, surtout de femmes, de mères qui perdent leurs fils, mais aussi de ceux qui ont été au combat. Dès lors qu’on tue, où est l’humain? Et la femme de notre Miserere entend ces témoignages, elle est comme une caisse de résonance pour nous les partager. Tous ces témoignages ont été réécrits et interprétés ou récités dans quantité de langues par des personnes de nos connaissances.

On a l’impression que cette femme est dans sa tour d’ivoire, et qu’elle ne se rend pas vraiment compte du monde qui l’entoure. Il y a une sensation de verticalité très forte et en même temps, avec les danseurs et danseuses, on retombe dans l’horizontalité. Quelle est l’interaction entre Candy et le chœur?

Oui, elle est entourée d’un chœur, comme dans une tragédie grecque. Ce chœur l’accompagne, la secoue, la révèle à elle-même. On ne sait s’ils sont réels ou pas. Ils représentent peut-être ses pensées, hantises ou démons, ou peuvent être des images en elle de corps meurtris par ces guerres. C’est pourquoi à la fin, quand elle déblaye les corps et les rassemble, soudain on la revoit seule, les corps ont disparu. Mais est-ce ce qu’elle imagine, est-ce la réalité? Donc oui, il n’y a pas de contact visuel. C’est comme si ça fait partie d’elle.

Miserere ©Marie Strobbe

Monter ce Miserere aujourd’hui, ce serait une façon de parler de notre monde actuel?

Certainement. Et au moment d’imaginer ce projet, je n’imaginais pas que ce le serait ou le deviendrait autant. Les informations nous submergent chaque jour d’horreurs, les guerres que l’on pouvait croire derrière nous sont revenues de plus belle. L’art peut nous en extraire, mais il faut tenir compte de ce contexte-là, extrêmement perturbé. Est-ce qu’on peut porter un Miserere contemporain en tenant compte de ces voix-là?
Je me dis toujours que je suis impuissante politiquement, mais s’engager dans l’artistique, via la musique, via le théâtre, c’est une façon d’agir, de résister aussi. On doit faire avec le monde qui nous entoure, mais au moins, engageons-nous pour nous bousculer, pour nous donner envie de lire, d’écouter et, par-là, pour tenter de mieux se comprendre les uns les autres. Aller à contre-courant et ne pas baisser les bras, ne surtout pas ne rien faire ni se retirer dans une forme d’indifférence désabusée.

Quel est ton rapport au public?

Je dirais que je n’y pense pas pendant la construction du projet mais le but ultime, quand même, c’est cette rencontre-là. Dans la construction, j’essaie de chercher une matière qui bouleverse, et d’en faire théâtre. C’est là-dedans que va ma concentration. C’est marrant, souvent on me demande après «Est-ce que tu es contente?» Mais ce n’est pas être content, c’est comme si on faisait un marathon, comme si, avec les interprètes et l’ensemble de l’équipe, on avait développé un corps commun, en fait. Ensuite il s’agit de communiquer avec le public. Des maladresses, il y en a toujours, ce n’est pas le principal. On cherche le contact, la communication. Le pire, ce serait de ne pas avoir cette confrontation. Nous avons eu d’ailleurs, après la générale, une rencontre avec plus de 200 techniciennes et techniciens de surface: ce furent une rencontre et des échanges magnifiques et poignants!

Pour en revenir à la partition musicale – cette dimension présente dans chacune de tes pièces –, qu’est-ce qui t’a menée à collaborer avec Sébastien Schmitz, et comment avez-vous procédé?

Il y a les compositeurs qui ont du mal à accepter l’intrusion du théâtre dans leur musique. Pour moi, au contraire, celle-ci est toujours de la matière pour faire du théâtre. Ça veut dire qu’on peut la pervertir, la malmener en quelque sorte, vraiment tordre les choses pour qu’elles ne soient pas uniquement jolies. Le but, ce n’est pas la perfection de la musique, c’est d’en faire théâtre et donc accepter que ce soit contradictoire. C’est ce qui me passionne théâtralement. Il faut donc trouver les collaborateurs qui acceptent ce processus-là.
C’est une amie éclairagiste qui m’a suggéré de rencontrer Sébastien.
En plus d’être compositeur, il fait de la radio, il sait raconter des histoires ou embarquer dans un voyage.
. Je savais que Sébastien avait envie de cette aventure. Il connaît bien le baroque, mais il fait du rock, du pop. Travailler avec lui a été passionnant tout du long. Après un temps concentré sur la partition où il a cherché à injecter de la pulsation, on s’en est éloignés en allant dans tout à fait d’autres registres afin de créer du corps avec les danseur·euses, et en imaginant le lien avec Candy. On a fait des dizaines d’improvisations. Il a fallu mettre tout ça ensemble, trouver une logique, un scénario.
Puis revenir à la partition de base. Suivre la structure donne un chemin, une dramaturgie musicale, même si on ouvre ailleurs.

Miserere ©Michel Boermans

Ce chemin fait aussi des détours…

En effet, c’est comme si on reparcourait la partition, la déconstruisant et reconstruisant, en faisant des détours incroyables, des labyrinthes, explorant des registres tout à fait autres, justement, du jazz à la techno ou à la samba… On peut faire confiance à la forme musicale pour ouvrir le sens, proposer une logique, même si elle peut être déstabilisante car sans véritable histoire. Et puis il faut ramener ça sur scène, l’articuler.

Comment fait-on, justement, pour articuler tout cela?

On a réalisé une première étape de 20 minutes avec Sébastien. Étape qui a été déployée ensuite pour en faire une traversée d’une heure (la version actuelle de Miserere). Sébastien a vu les propositions des interprètes, il s’en est inspiré avec l’idée d’établir un cheminement musical, de proposer à toute l’équipe une partition. Un jeu d’ajustement s’est fait entre les danseur·euses et la musique. On ne voulait pas d’une bande-son figée: Sébastien travaille et mixe en direct, sur le plateau, en connivence avec Candy et les danseur·euses.
C’est vivant, organique. Sébastien est comme un orchestre, un instrument de musique qui dialogue avec les interprètes et le public.

Plusieurs langues sont chantées. Un écho aux témoignages de guerre?

Le psaume est en latin. Mais on ne voulait pas rester dans le carcan religieux du psaume. Et nous voulions une forme d’universalité, car le propos est universel. Nous avons donc opté pour, à côté de parties en latin, dire le début de ce psaume en anglais, arabe, hébreu, français, néerlandais, allemand, russe, ukrainien, italien, swahili, espagnol, chinois…

Miserere ©Michel Boermans

Cette pièce est moins dans l’humour que tes spectacles précédents…

Oui, il n’y a pas moyen de rire avec les atrocités et le pire de l’humanité.
L’ambition est de secouer. Comme le dit si bien Roland Barthes: on est dans une logosphère, emprisonné, empoissé, et on doit, dans l’écriture, dans les projets, créer des «secousses». J’aime bien les œuvres dans lesquelles, parfois, je n’arrive pas à entrer. Elles résistent, sont plus tenaces, ça t’oblige à sortir d’un confort, de tes habitudes.
Et puis, tout de même, puisque le rire vient souvent du contraste, la fin du spectacle (que l’on ne dévoilera pas) apparaît en net contraste, avec une joie réelle, ou peut-être même quelque chose de grinçant.

On pourrait parler d’un inconfort volontaire et fertile? Ludique aussi?

Oui, et qui te donne envie de lire ou relire tel texte, te donne à voir ou à penser un sujet sous un angle neuf. C’est la fonction de l’artiste, je crois. Ce que j’ai adoré avec Serge Aimé, c’est qu’il y avait de la joie dans le travail, mais avec exigence. Comme dans la pratique sportive: c’est très sérieux, mais quand tu es dans la détente, ça devient jouissif. La création c’est tâtonnant, pas facile, mais joyeux, et toujours en valorisant l’avancement et la créativité de chacun·e. Cela se fait vraiment en collaboration. Je lance la première balle, j’observe, j’anticipe, j’apprends, je suis surprise, je découvre où et comment ça rebondit. Quelle joie quand le jeu au sein de toute une équipe fonctionne bien!

Créé fin janvier au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, Miserere est aussi à découvrir au Central de La Louvière (2-3/4), au Théâtre de Namur (9-11/4) et au KVS à Bruxelles en collaboration avec la Monnaie (14-15/4).


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