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Forêt paisible, de Martine Wijckaert ©Hichem Dahes

Entrer et voir le bar

Grand Angle

Pour son travail de fin d’études à l’INSAS en 2019 accompagnée par Coline Struyf, Alyssa Tzavaras a travaillé sur un projet personnel d’ouverture d’un nouveau théâtre. Elle s’est interrogée sur les liens entre la gestion d’un lieu et le désir personnel de création artistique. Pour alimenter sa réflexion, elle rencontre une série d’artistes-directeur-ices de théâtre en Belgique. Aujourd’hui, nous publions des extraits de sa conversation avec Martine Wijckaert, metteuse en scène, autrice et fondatrice du théâtre La Balsamine (Schaerbeek).

ATJe te rencontre en tant que metteuse en scène-fondatrice d’un lieu parce que j’aimerais avoir mon propre lieu l’année prochaine pour créer mes spectacles.

MWQu’est-ce ça représente pour toi d’avoir ton propre lieu? C’est une aventure que tu ne décides pas comme ça, c’est quelque chose qui te tombe dessus.
Quand tu dis: «J’ai envie d’avoir mon propre lieu?», ça veut dire quoi?
Si c’est pour dire: «J’ai envie d’être seul maître à bord, et de ne pas dépendre de toute une série de contextes et de CADRES dans lesquels je dois rentrer», c’est autre chose, ça c’est un peu ce qu’on a fait nous, les vieux, il y a 45 ans, mais au moment où l’histoire le permettait. L’histoire a terriblement changé, le contexte aussi.

L’histoire nous était extrêmement favorable. Il n’y avait rien.

Moi, je sais qu’à l’époque où je suis sortie de l’Insas, il n’y avait rien. Il y avait le Théâtre National, qui était une institution boulonnée, close, en fonction de laquelle tu te situais: avec, ou à côté. Et à côté, ça signifiait contre. Et donc, l’histoire nous était extrêmement favorable. Il n’y avait rien.
Je pense toujours que par rapport à des gens de votre génération, nous avons eu une chance historique admirable. Nous sortions de la guerre, donc tout, tout était…

À reconstruire…

La guerre, au sens symbolique je veux dire. Tout était à inventer. Il y avait partout des lieux en déshérence laissés totalement à l’abandon, des friches en veux-tu en voilà, plus belles les unes que les autres.
À ma sortie de l’Insas, j’ai été… comment dit-on… Pas convoquée, mais, disons, invitée, par le Théâtre National et sa direction. J’avais déjà fait un spectacle, c’est pourquoi Jacques Huisman m’a dit: «Madame j’aimerais bien que… vous rentriez dans ma maison patati patata en tant que metteuse en scène…». Mais quand je suis arrivée là, rien que pousser la porte de derrière – c’était encore au centre Martini, ce bâtiment n’existe plus – et voir ce concierge derrière sa plaque de verre, et monter dans cet ascenseur… Je ruisselais de gouttes grosses comme des pièces de 5 francs. Je me sentais déjà très mal. Évidemment, je n’étais qu’une gamine, et je lui ai dit non.
Avec mes intestins dans un état! Je me disais: «Wijckaert tu commences ta jeune vie de travail à la scène, et tu scies déjà l’arbre sur lequel tu peux pousser!». C’était une démarche artistique entière qui m’animait. Tu as un univers dans ta tête et tu te dis: «Dans quel décor naturel je vais travailler et quel décor naturel je vais pouvoir commencer à hanter?» Toute ma démarche est fondée là-dessus.

Martine Wijckaert ©Hichem-Dahes.

Tu avais fait des créations dans différents lieux, mais qu’est-ce qui fait qu’à un moment, tu t’es sédentarisée?

PARCE QUE: ICI ! J’AI DIT: ICI! Ici, c’est une gigantesque cité de la fiction. Je peux me sédentariser sans être sédentaire. Il faut se rendre compte ce que c’était que cette caserne, il y avait un parc délirant ici au milieu, en herbes et en arbres sauvages, des bâtiments partout ouverts à tout vent avec des espaces plus improbables les uns que les autres.

Quand tu dis que tu es venue hanter ce lieu-ci, est-ce que tu trouves que ta démarche artistique personnelle, qui passe à travers le lieu, est la même que la direction de ce lieu? Est-ce que c’était deux projets distincts ou est-ce que ça s’est fondu?

Ça s’est fondu en un seul et même projet, parce que pour moi diriger un lieu ça ne signifiait rien. J’ai toujours été un peu… juste à côté du trottoir. Je me suis dit: «Ici il y a de la place, ouvrons les portes, travaillons avec les gens!» J’ai donné le premier coup de marteau pour défoncer un mur qui permettait d’avoir un accès vers des loges de fortune; quand je me suis retournée, il y avait quinze personnes derrière moi qui travaillaient.

Groupons-nous. Travaillons, posons-nous des questions.

Ça s’est fait comme ça. Je ne voulais pas dire «VOILÀ ICI C’EST CHEZ MOI JE FAIS CECI JE FAIS CELA» – Non. Groupons-nous. Travaillons, proposons des espaces, posons-nous des questions. Ça, ça a vraiment été la période de la Balsamine Sauvage.

Est-ce que tu trouves qu’elle est encore sauvage?

Elle ne peut plus être aussi sauvage qu’avant. D’abord parce que nous sommes devenus une institution qui est subventionnée, ensuite, des travaux ont eu lieu, et enfin, l’époque a changé. Avant, il y avait l’esprit de l’utopie.
Les gens venaient ici parce qu’ils savaient qu’ils allaient RUTSEPOTS, qu’il allait se passer un BROL ou je ne sais pas quoi. Cette époque de l’utopie, elle est morte, l’institution a très très bien fait son travail: les choses se récupèrent, se mettent dans des canaux, il faut se mettre dans des tiroirs.
Le monde est devenu ça: le cadre importe plus que la peinture.
Je lis un modèle de dossier CAPT, j’ai envie de hurler! Vous devez refuser, vous battre, parce que le modèle de questionnaire, ça induit déjà tout un processus qui n’a rien à voir avec l’art. C’est à dire que ceux qui vont réussir sont ceux qui sont capables de fournir un beau cadre, avec une pince qui va bien tenir au mur, des petits mouchoirs, et seulement après ils se disent: et qu’est-ce qu’on va peinnnndrrre? Et généralement, c’est le vide abyssal.
C’est structuré comme un produit, mais nous ne faisons pas des produits. Nous créons des espaces-temps d’échanges, de rencontres et d’interactivité, c’est ça faire de l’art. Créer des espaces-temps où des êtres qui ne se connaissent pas, même silencieux, qui ne se parleront jamais, vont pouvoir établir un terrain de réflexion à la fois individuel et collectif, donc c’est TOUT SAUF UN PRODUIT.
Et là je me dis: l’utopie, putain elle en a pris plein dans la gueule. Moi, je ne vais pas vivre éternellement, dans dix ans je ne suis plus là. Si maintenant, des gens de la jeune génération, ne se décident pas à mettre cette pyramide sur la pointe… NO FUTURE.
Donc, l’histoire qu’on a vécue, ça a été un peu l’histoire de la ré-invention de la RE -présentation du monde dans un espace-temps artistiquement travaillé, c’est un peu ça qu’on a vécu. Les temps étaient propices à ça.

C’est ça que tu ferais en tant que jeune créateur aujourd’hui? J’ai l’impression qu’ouvrir un lieu alternatif aujourd’hui…

Je ne sais pas ce que je ferais, mais je garderais très fort à l’esprit que – qui a dit ça? – que «la fonction crée l’organe». La fonction: notre art/l’organe: eh bien, c’est ce qui va se CRISTALLISER et se construire et outiller la chose. En sachant que des friches, ça n’existe plus, plus du tout. Ou alors…

Bah alors moi justement j’en ai trouvé une!

Oui, où?

Rue de l’Indépendance. À Molenbeek, regarde.

Attends mais on peut trouver ça sur le net? Ah oui beau, BEAU, TRÈS BEAU!
C’est une sorte de Caserne. Magnifique. Et t’as vu l’intérieur?

Non pas encore, mais regarde la vue au-dessus! Mais comment t’as fait toi? Tu as demandé à la commune?

Mais pas à la commune! PAS À LA COMMUNE! C’est la Société Nationale du Logement! C’était miraculeux, c’est ce qu’on appelait l’agent immobilier de l’ÉTAT. En fait, j’avais déjà joué un spectacle sur un monument 14-18, le monument des Grenadiers, dans la caserne Prince Baudouin qui se trouvait rue des Petit Carmes, c’est le fameux Leopold II.
Je m’étais demandé à qui ça appartenait. Les militaires, à ce moment-là, se débarrassaient de toutes leurs propriétés militaires sur la ville de Bruxelles.
Après Leopold II, je voulais monter Les Grâces et les épouvantails ou la pilule verte de Witkiewicz, et il me fallait une très grande profondeur, des enfilades. Et je demande à Mademoiselle Argot: est-ce que c’est la seule caserne? Ah bé non! Y a la caserne Dailly qui vient de se vider. Je demande si on peut la visiter, et elle: Ah oui oui, je viens avec vous…
On a passé UN jour dans ce lieu mais HALLUCINANT et AHHH mon enfilade magnifique était là, avec pièce à feu ouvert où tu pouvais encore faire du feu dedans, enfin tout, des cuisines, t’avais un truc qui faisait mais toute l’Avenue Charbeau, ça faisait 200m de profondeur, un point de vue… Et j’obtiens l’autorisation pour La Pilule Verte.
Et à ce moment-là, FIOU – mon dossier est refusé au ministère. Le dossier Les Grâces et les épouvantails est refusé. Je me retrouve donc avec un lieu gigantesque, un texte de Witkiewicz en main, et plus rien. Et j’ai commencé à écrire à partir de ça, j’ai convoqué Jean-Jacques Moreau, Alexandre von Sivers; j’ai dit: est-ce qu’on se lance dans cette aventure? Pouf. On a investi ce lieu sans pognon.
On travaille, on commence à jouer des mois durant à bureaux fermés, ça nous a permis de financer tous nos travaux et de nous payer. On vivait ici pour ainsi dire. On se chauffait avec du bois dans le feu ouvert, on chauffait nos marmites, notre soupe, une gamelle qu’on faisait réchauffer sur le feu qui servait pour le spectacle. Et par une belle nuit, il neigeait mais le dégel commençait à s’amorcer, on part avec torches électriques et tout le bazar. Et y’avait une porte sur le côté et puis on s’est dit merde, c’est fermé et puis Jean-Jacques a dit: écartez-vous… RATATATA PAAMMM!!! Il a fait voler cette porte en éclats. On est entrés là-dedans…

Et là on a pensé: c’est un théâtre ici.

Et là, y avait une scène, et une salle à l’Élisabéthaine, avec des cartes d’état-major gigantesques qui flottaient dans le vent, une longue table de conférence, des sièges avec tablettes pour mettre des notes, en amphithéâtre et Tip Tip, les plafonds qui perçaient et qui faisaient des gouttes sur la scène élisabéthaine en chêne massif, et là j’ai eu un réflexe fatal – je dis toujours ça parce que ça a fondé tout – j’avais vu qu’il y avait des vieilles bassines dehors. Je me suis précipitée pour aller en chercher et j’ai placé des bassines sous toutes les fuites. Sans dire un mot. Et là on a pensé: c’est un théâtre ici.
Et c’était parti.

Comment ferais-tu pour qu’on puisse obtenir le lieu là, par exemple?

Bah déjà je me renseignerais. Est-ce que ça va être démoli, est-ce que c’est un bien communal? Si ça se trouve, c’est une propriété privée, qui appartient à quelqu’un, qui est en indivision! Va au cadastre de Molenbeek-Saint-Jean, tu commences par ça. Mais sache aussi que tout est compliqué.
Comment est-ce que tu chauffes ça, et attention acoustiquement, il faut inventer.
Et ensuite les mécanismes artistiques se mettront en place en fonction de cet édifice.
Il faut garder confiance en l’édifice, qui va te faire inventer la bonne chose…
C’est comme un peintre. Il sélectionne ses outils en fonction de ce qu’il est en train de
peindre.

Revenons-en à la Balsamine.

Bon, nous sommes devenus une institution subventionnée, patati patata. Mais la chose la plus importante est restée: le fait que c’est une maison ici. Il faut s’interroger sur l’esprit «maison». Une maison, c’est un endroit où tu peux t’asseoir, au chaud, ou au frais quand il fait chaud dehors, manger, cuisiner, te reposer, dormir, travailler, te croiser, passer du temps… Ce n’est pas un théâtre ici, c’est une maison.
Pendant les travaux de ré-aménagement, j’ai dit à l’architecte: «Le truc le plus important: les gens rentrent et ils doivent trouver un bar.» Parce que partout ailleurs tu arrives: «Oui, vous avez réservé?» HORREUR.
C’est très important cet aspect. Tu entres, tu as des cons qui boivent et t’as des culs sur les tabourets. Tu vois, pas de vestiaires, tu mets un porte-manteau d’école, c’est un vieux porte-manteau de la caserne, les gens se démerdent, y’a pas de places réservés, y’a pas de vestiaire, et quand tu entres tu tombes sur un bar, pas sur une caisse.
Il y a beaucoup de théâtres où les gens ne se croisent jamais! C’est monstrueux.
À la vieille Balsamine, tout communiquait ensemble: pour aller au bureau tu devais traverser les loges, une espèce de grand pentagone étiré, une espèce de local en long nez, donc tu allais à ton ordinateur pour faire ta compta, tu passais dans une loge, tu croisais un type à poil! Ou une femme, qu’importe! Ça, ça doit rester! Et ici, tu peux partir d’un point et sans jamais te retourner, tu peux faire le tour complet de tout le théâtre. Mais de tout! Petite salle, grande salle, cave, bazar et tout, sans jamais avoir à revenir sur tes pas. Ça pour nous c’était essentiel: les gens entrent et voient un bar.

La Balsamine (Schaerbeek) ©Hichem Dahes.


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