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Claire Lamothe dans «L'oiseau que je vois» ©Kyung-A Ryu

L’Oiseau que je vois

En chantier

De Séoul à Bruxelles

Laurence Van GoethemVous êtes née et avez grandi à Séoul, où vous avez étudié la danse coréenne. Comment vous est venue cette vocation?

Kyung-A Ryu À l’école secondaire d’Art de Pusan, j’ai développé l’étude de la danse classique coréenne et le ballet contemporain. Je voulais devenir danseuse classique. J’ai étudié le ballet, la danse traditionnelle coréenne et la technique de la «Modern dance» de Matha Graham.

Dans quelles circonstances êtes-vous arrivée en Belgique?

Je suis arrivée ici en 2002. J’ai travaillé à l’Ambassade de Corée dans le département culturel. J’avais rencontré le chorégraphe Arco Renz en Corée et avant cela, j’avais eu l’occasion de tourner en Europe. J’y ai découvert la danse contemporaine qui m’a fascinée: Sasha Walz, et toute la scène bruxelloise qui était extrêmement dynamique, avec P.A.R.T.S., entre autres. Je venais d’un apprentissage très technique, et ici il y avait une telle liberté! J’étais comme une enfant qui découvrait un monde tout à fait nouveau.

Vous avez donc décidé de continuer à travailler ici?

J’avais une pièce à l’époque, un travail au sol avec des papiers, très visuel, qui a été présenté à la Maison de la création. C’est là que j’ai rencontré Pierre Droulers, Vincent Thirion[1][1] les responsables de Charleroi-danse. Le spectacle a été joué aussi à la Balsamine, grâce à Christian Machiels et au Centre culturel de Woluculture. Je me suis inscrite en arts visuels à La Cambre tout en continuant à travailler comme chorégraphe.

Le rapport au vivant

Comment vous vient la première idée d’une création à venir? Ici, par exemple, pour «L’Oiseau que je vois», qu’est-ce qui vous vient en premier: une pensée, des images, des sons?

Je dirais que ce sont plutôt des images qui me viennent à l’esprit ou qui s’imprègnent dans mon esprit.

J’observe tous les jours les nuages, leurs formes et leurs couleurs.

Provenant de l’univers qui m’entoure, de la nature. J’habite à Meise, et j’observe tous les jours les nuages, leurs formes et leurs couleurs. Tous les matins et tous les soirs. Et les oiseaux qui volent dans le ciel. Mon environnement direct me donne beaucoup d’inspiration.

Kyung-A Ryu en processus de création pour L’oiseau que je vois. ©DR

Vous aviez travaillé sur les nuages dans «Clouds and thinking» (2017). Peut-on dire que «L’Oiseau» serait comme une suite, basée sur la nature?

Laura Mas SauriIl y a une sorte de continuité, pas vraiment linéaire mais sous-jacente, dans tout le travail d’exploration de Kyung-A avec, en effet, ce travail sur les nuages auquel j’ai participé en tant que danseuse. C’était de grosses masses de nuages qu’on poussait dans l’espace. On y retrouvait déjà ce rapport à la matière qui est très fort chez elle. Dans «Criss Cross» (2015), qui se passait en grande partie au niveau du sol, on touchait des formes géométriques, des cordes quadrillées. Il y a eu «Lion» aussi, (2018) avec ce costume extravagant, et l’oiseau qui est peut-être un peu la suite. Les ailes et les plumes ne sont pas qu’un costume, ils sont comme de la matière vivante, qui recréent cette connexion à la nature qui est très importante dans le travail de Kyung-A.

Criss Cross (Balsamine) ©DR

Kyung-A RyuJe m’inspire aussi beaucoup de l’astrologie et de la science, j’aime bien me renseigner sur le nombre de galaxies, par exemple… (rires) Et je visualise dans mon esprit la place géographique de la Corée par rapport à la Belgique, je m’imagine l’Est et l’Ouest comme dans une boussole, avec les points magnétiques. Je réfléchis beaucoup aux liens et aux différences entre les deux pays.

La forme des maisons

Laurence Van GoethemLe costume en forme d’oiseau, avec ces longues ailes colorées, est particulièrement réussi! C’est vous qui l’avez confectionné?

Kyung-A RyuJe l’ai imaginé mais c’est la Maison Maguet qui l’a réalisé. Les ailes de l’oiseau s’inspirent des toits des maisons coréennes, qui ont cette forme un peu élancée et ces couleurs vives peintes en-dessous. Ça symbolise spirituellement l’univers, dans les différentes religions que l’on retrouve en Corée[2][2] La Corée est au croisement de plusieurs spiritualités: bouddhisme, confucianisme, taoïsme, etc.. Chez nous, on dit aussi qu’il y a Cinq Eléments de l’Univers[3][3] eumyangohaeng / 음양오행 en coréen: l’arbre (木), le feu (火), la terre (土), le métal (金) et l’eau (水) et cinq couleurs fondamentales qui ont chacune un animal-totem.[4][4] le rouge, le noir, le bleu, le blanc et le jaune (appelées obangsaek / 오방색 (五方色). Chaque couleur symbolise un des cinq éléments de la nature, un point cardinal et une saison auxquels il faut ajouter un animal-gardien issue de la théorie des Cinq Éléments. Le rouge représente le feu, le sud et l’été. L’animal-gardien correspondant est l’Oiseau.
Mais on ne trouve pas d’aigle en Corée. Or pour le spectacle, j’ai voulu que l’oiseau ressemble à un aigle pour évoquer les peuples amérindiens. Le lion (qu’on ne trouve pas non plus en Corée du Sud), le tigre, et l’aigle sont trois animaux que je trouve particulièrement intéressants.

Kyung-A Ryu en processus de création pour L’oiseau que je vois. ©Laura Mas Sauri
Claire Lamothe dans L’oiseau que je vois.©DR

Laura Mas SauriL’oiseau dans le spectacle représente aussi l’humain, car finalement, il ne décollera jamais vraiment. Les pieds de la danseuse qui porte le costume resteront toujours au sol. C’est à la fois un oiseau et un humain.

L’adresse aux enfants

Laurence Van Goethem«L’oiseau que je vois» est aussi destiné aux enfants, c’est un spectacle «tout public». Vous ne craignez pas que l’interaction avec eux vienne altérer la délicatesse des mouvements et de la musique? Est-ce que le fait de proposer le spectacle à «tout public» a changé votre manière de créer?

Kyung-A RyuOn ne sait pas encore ce qui va se produire avec les enfants! La première c’est mardi[5][5] Mardi 23 avril 2024 à La Raffinerie/Charleroi-danse, mais avant ça on fera un essai avec nos enfants à nous (rires). J’espère qu’ils ne vont pas trop déranger les interprètes!

Lion ©DR

Laura Mas SauriOn a déjà fait une proposition Jeune public avec «Lion», mais c’était à l’extérieur. Kyung-A avait transformé le spectacle exprès pour les jeunes spectateurs. Ici c’est différent, il est pensé dès le départ pour le tout public, il faut s’attendre à ce que les enfants aient des réactions; le défi pour les interprètes sera de rester concentré! Le fait qu’il y ait des moments chantés, ça change l’atmosphère, c’est plus enjoué.
(À Kyung-A) Si tu n’avais pas en tête les jeunes spectateurs et spectatrices, tu aurais sans doute fait quelque chose de plus méditatif?

Kyung-A RyuLa difficulté pour «Oiseau» était de ne pas détourner mon projet initial pour l’adapter aux enfants, mais de joindre les deux. Alléger le plus possible le propos, garder une certaine énergie pour ne pas perdre les jeunes spectateurs.
Dans le passé, on a fait des ateliers pour les tous petits autour de la pièce «Clouds». On est allés dans les crèches et dans les écoles maternelles avec les sacs en forme de nuages. C’était beau de voir comment les petits s’appropriaient les objets, les tiraient, poussaient, sautaient dessus, ça devenait un objet de jeu, ça m’a beaucoup plu de voir cette scénographie se détourner complètement de son aspect initial, et de son esprit un peu méditatif (rires).

Clouds and Thinking ©DR

Laura Mas SauriRéussir à capter l’attention des jeunes tout en gardant la sophistication de la pensée. Que ça reste aussi un spectacle pour tout le monde, que les adultes puissent apprécier aussi.

Laurence Van GoethemEst-ce que vous imaginez pour cette pièce-ci, comme pour «Lion», une adaptation à l’extérieur ?

Kyung-A RyuPeut-être pas à l’extérieur mais j’aimerais jouer dans d’autres lieux que des théâtres. Trouver un endroit qui dispose d’un long passage, comme un couloir dans une galerie par exemple, un musée, ou une école.

La musique

D’où vient la musique, l’ambiance sonore de vos spectacles?

Pour «Clouds and thinking», c’était une composition originale (de Slavek Kwi) que j’ai remixée. Ici pour «L’Oiseau», j’ai donné des idées, mais c’est Baudouin de Jaer qui a composé les trois chansons et Gabriel Séverin les environnements sonores. Au départ, on avait pensé à un solo mais finalement Nel, le musicien, fait partie intégrante du spectacle, c’est devenu un duo. C’est la première fois que je mets un musicien sur scène! Je préfère créer d’abord la chorégraphie et les images et ensuite y apposer le son, pour éviter qu’il influence sur les mouvements.

Danser avec la matière

Vos scénographies sont assez mouvantes, l’espace se transforme beaucoup durant les performances…

En général oui, mais moins pour ce spectacle-ci. Il y a quelques longs cylindres blancs qui bougent un peu. Ce sont plutôt les lumières qui modèlent beaucoup l’espace.

L’interprétation

C’est votre première collaboration avec Claire Lamothe, la danseuse. Comment l’avez-vous choisie?

Par des auditions. En général, j’ai une idée assez précise de ce que je cherche, et je fais des tests. Je cherche surtout une qualité de mouvements, une certaine présence. Mais mon idée de départ est modulable au fur et à mesure des répétitions, je laisse beaucoup de place à la personnalité de l’interprète, nous co-créons ensemble parfois à partir d’improvisations.

Vous ne souhaitiez pas danser vous-même?

Non, je ne souhaite plus danser dans mes propres créations, mais j’aimerais reprendre la danse traditionnelle coréenne. Retourner en Corée pour créer là-bas autour du Salpuri, avec des musiciens coréens.

Une physicalité intense

Vos pièces ont une caractéristique commune, c’est une certaine lenteur qui se dégage. Ça fait partie de votre philosophie?

Oui, la dynamique n’apparait pas forcément mais elle est bien présente à l’intérieure. On peut dire que ça fait partie de la culture coréenne, en effet.

Laura Mas SauriMais même si ça peut sembler lent, zen, pour le danseur, ça ne l’est pas du tout! C’est très physique, il faut tenir, en plus les costumes sont lourds. Il faut garder le rythme à l’intérieur.

Laurence Van GoethemOn arrive à la conclusion de notre entretien, y a-t-il encore une chose importante que vous souhaitez dire?

Kyung-A RyuTout est important et rien n’est important! Je suis contente de créer «L’Oiseau» mais avec le stress de la première, je n’ai pas bien dormi. J’ai repassé cette nuit dans ma tête toute ma carrière, depuis mon arrivée ici. Les contacts avec mes amis et les artistes coréens me manquent, je voudrais mieux connaitre ce qui se passe là-bas, dans la scène contemporaine coréenne. Je suis constamment tiraillée entre ma vie ici en Europe et l’envie d’être là-bas.

À l’image de cet oiseau qui, de ses grandes ailes, relie les deux pays?

Oui, il y a une chanson dans le spectacle avec cette idée-là justement, des ailes de l’oiseau qui feraient le pont entre les deux cultures!

Laura Mas SauriDans l’histoire, l’oiseau cherche une clé pour ouvrir sa propre maison. Il cherche où se trouve sa maison. Est-elle là où on habite, là où on est né?

Kyung-A RyuCette idée est aussi reflétée dans les costumes traditionnels coréens, qui s’élargissent au niveau des bras ; et dans les mouvements dansés, les bras se tendent mais ne descendent jamais le long des jambes. C’est tout à fait l’image des ailes de l’oiseau et des toits des maisons. Une forme qui revient toujours. J’aimerais continuer à explorer cette symbolique.

Maison traditionnelle coréenne, par Tae Hoon Kang (originally posted to Flickr as 불국사 계단에서, CC BY 2.0) https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=4286904

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L’oiseau que je vois, du 23 au 26 avril 2024 à Charleroi-danse.

Interprète de l’oiseau: Claire Lamothe

Musicien de scène guitare et chant: Nel Platiaux

Chorégraphie, scénographie, dramaturgie: Kyung-A Ryu

Assistante: Laura Mas Sauri

Conseiller à la création lumières: Filipe Dos Santos

Environnement sonore électro-acoustique: Gabriel Séverin

Régie générale: Léopold Nève

Composition et paroles des chansons: Baudouin de Jaer

Costume d’oiseau: Conception Kyung-a Ryu/Fabrication Maison Maguet

Une production Cie ECHOINTHEDREAM de Kyung-a Ryu/mouvement et arts visuels. Coproductions: Charleroi danse, Pierre de Lune et NOODIK productions, avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de la Maison de la création Centre Culturel de Bruxelles Nord pour les quatre résidences, et le soutien du Centre Culturel Coréen à Bruxelles pour la communication.


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