RECHERCHER SUR LA POINTE :

Du 8 au 30 mai 2026 se tient la 31e édition du Kunstenfestivaldesarts. Les plumes de la Pointe s’y aventurent, les sens en éveil, la curiosité en alerte, la subjectivité en bandoulière.
épisode 5/5
5/5
«This resting, patience» d’Ewa Dziarnoswska, présenté à Bodeek. ©Jean-Marc Virgin | RHoK

Le Kunstenfestivaldesarts, une épreuve du temps

Émois

épisode 5/5

Cher journal,

Je me demande parfois si le Kunsten n’a pas un problème avec le temps. Par exemple: début de soirée samedi, douceur printanière, vent de légèreté sur la ville. Mais j’en profiterai peu, puisque commence à Bodeek une performance de trois heures de Ewa Dziarnowska et Leah Marojević, This resting, patience. Certains savent déjà qu’ils n’y résisteront pas – un ami, pourtant aguerri, répondant à mon offre de ticket supplémentaire de dernière minute par un «3h de danse!! Je peux pas, honnêtement!» désolé mais sincère. La performance est présentée comme «durationnelle», et le terme nous dit plusieurs choses: 1. ça va durer; 2. ça va parler de temps et de processus (même si ça ne parle pas); 3. mais rassurez-vous, vous aurez le droit de sortir.

«This resting, patience» ©Jean-Marc Virgin | RHoK

De fait, on sera resté·es presque deux heures, et dans ce temps il y aura eu des répétitions de temps – la reprise en boucle d’une chanson de Dionne Warwick, qui nous aura occupé·es une bonne vingtaine de minutes. Des corps qui s’étirent dans le temps. Je m’étirerais bien, moi aussi, parmi ces spectateurs tantôt assis sur des chaises, tantôt en tailleur, tantôt à demi couchés par terre. Mais le moment où nous prend l’envie de nous étirer est peut-être celui où il est temps de partir, et nous sortons.

Allez hop, on refait le Kunsten

Aux Halles aussi, le temps du Kunsten nous aura laissé perplexe, alors qu’Emmanuel Van der Auwera présente Can you make a hurricane? Et cette fois, mince alors, c’est trop court! On a à peine le temps de rentrer dans cette installation intrigante – un homme confiné dans la bulle que constitue sa voiture, une maquilleuse en train de transformer en blessée par balles une jeune fille presque silencieuse, d’étranges confidences sur une expérience d’obsession complotiste –, que quarante-cinq minutes sont passées. C’est fini, ça salue, et dehors, il pleut. C’est une petite drache bruxelloise, pas l’ouragan Sandy évoqué dans le spectacle, mais c’est frustrant comme ce Can you make a hurricane? qui promettait de nous emporter et a finalement simplement piqué notre curiosité sans la satisfaire. C’est déjà quelque chose, mais pourquoi ne pas avoir continué? Pourquoi nous avoir laissé·es sur le seuil du spectacle? Allez, hop, remettons les pendules à l’heure, parce que le Kunsten est aussi fait pour refaire le Kunsten à tout moment: on inverse; on laisse Ewa Dziarnowska peformer trois quarts d’heure, et on donne trois heures à Emmanuel Van der Auwera pour nous faire cheminer dans tous les recoins de son projet.

Davis Freeman, Malak Atif et la maquilleuse Dominique Binder dans «Can you make a hurricane?» d’Emmanuel Van der Auwera, créé aux Halles de Schaerbeek. ©Sébastien Lacroix | RHoK

«Ce n’est pas toi qui décides!» diraient les artistes – et ils auraient raison. Pourtant, bien des fois, le Kunsten nous laisse décider. Décider quand on peut sortir: je me souviens de cette performance d’Alessandro Sciaronni, en 2014, intitulée Folk-s. Six danseur·euses répétaient en boucle les mêmes mouvements inspirés d’une danse traditionnelle bavaroise et tyrolienne, et les règles étaient claires: ils s’arrêteraient quand tout le monde aurait quitté la salle, sauf s’ils en avaient marre avant. Je ris sous cape: «Ces gens-là sont des petits naïfs qui n’ont pas bien compris à qui ils avaient affaire», pensais-je.

On est alors en fin de festival, ça fait trois semaines qu’on se coltine du temps et qu’on est sage: on a eu l’artiste qui recouvre au fusain une immense feuille sur laquelle un moine taïwanais est immobile pendant 1h20 (ressenti: 3 heures) (The Monk from Tang Dynasty, de Tsai Ming-liang).

On a eu Tim Etchells qui a collé et recollé pendant une heure des mots entre eux, notamment un lancinant I need to to talk you now, I really need to talk you know, et on s’en souvient encore, comme hypnotisée, plus de dix ans après. (A Broadcast/Loopong Pieces, de Tim Etchells).

On aura eu Maria Hassabi dont les danseurs ont, en une heure quinze, esquissé un micro-mouvement sur eux-mêmes, en silence (Première, de Maria Hassabi) – personnellement, j’ai souffert, mais d’autres non.

Ce n’est pas quelques pas de danse traditionnelle bavaroise qui allaient nous faire peur, tout durationnels qu’ils soient.

Bref: en 2014, au bout de presque trois semaines de Kunsten, on avait appris à vivre avec la durée, et ce n’est pas quelques pas de danse traditionnelle bavaroise qui allaient nous faire peur, tout durationnels qu’ils soient. Fin mai, on était prêt·e: on pourrait tenir six heures, et les interprètes d’Alessandro Sciaronni se lasseraient avant nous (ça a été effectivement le cas, ce jour-là). Et ce qu’ils ne savaient pas, c’est que c’est aussi ça, le Kunsten, quand on le pratique à haute intensité: un voyage dans le temps, dans ses dilatations et ses impatiences, dans ses fulgurances et son ennui, dans ses vertiges et ses coupures tranchantes.

Un apprentissage du temps – de ce qu’on fait de notre temps, de ce qu’on veut en faire. Parce que le Kunsten, c’est parfois décider que ce soir, on renonce au Kunsten; que ce soir, on sort avant la fin (on culpabilise moins quand a le droit); que ce soir, il est temps de faire autre chose que le Kunsten.

Dans son roman Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal parle de jeunes artistes en formation pour devenir peintres en décor, étudiant à l’Institut supérieur de peinture décorative Van Der Kelen Logelain, à Saint-Gilles (tiens!). Paule, la jeune étudiante, comprend notamment cela: que parfois, «peindre c’était d’abord ne pas peindre, mais sortir dans la rue et aller boire une bière». Il y a des fois où aller au Kunsten, c’est aussi ne pas aller au Kunsten, mais décider de regarder autre chose — s’enivrer du monde à portée de main qui l’enveloppe, par exemple. Car oui: on a déjà zappé le Kunsten pour aller boire un verre avec des copains. Et c’était bien.



Kunstenfestivaldesarts, partout à Bruxelles, jusqu’au 30 mai. Programme complet, derniers billets sur www.kfda.be

Billetterie, resto, rencontres, fêtes: le QG du festival est installé cette année aux Tanneurs. C’est là que, chaque mercredi, Habib Ben Tanfous propose une déclinaison de son spectacle Orchestre vide – Longing for you sous forme de soirée aux accents de karaoké (les 13, 20 et 27 mai, à partir de 22h30).

La Pointe s’écoute aussi, chaque 3e jeudi du mois, à 18h, en direct sur les ondes de Radio Panik (105.4) et en différé en ligne. Le prochain épisode de La Pointe du Jour, le 21 mai, parlera évidemment du Kunstenfestivaldesarts en cours.


Dans la même série

2/5
«Este Mundo», création de la chorégraphe Bouchra Ouizguen (Marrakech) et de la compagnie Dançando com a Diferença (Funchal), l’un des spectacles d’ouverture du 31e KFDA. ©Paulo Pimenta

Ce que nous dit ce monde

Émois

épisode 2/5

Vous aimerez aussi

2/5
«Este Mundo», création de la chorégraphe Bouchra Ouizguen (Marrakech) et de la compagnie Dançando com a Diferença (Funchal), l’un des spectacles d’ouverture du 31e KFDA. ©Paulo Pimenta

Ce que nous dit ce monde

Émois

épisode 2/5

Yasmine Yahiatène (à l’avant-plan) et les quatre participantes de l’installation «Les châteaux de mes tantes », à découvrir à l’Espace Magh. ©Pauline Vanden Neste

Les châteaux de mes tantes

En ce moment
Sandrine Bergot, artiste, créatrice, cofondatrice en 2007 du Collectif Mensuel, prendra le 1er septembre la direction du Théâtre des Doms, vitrine de la création belge francophone à Avignon. ©Barbara Buchmann-Cotterot

Sandrine Bergot, cap sur les Doms

Grand Angle
Spectacle: DISCOFOOT , Chorégraphie: Petter Jacobsson et Thomas Caley. Avec les 24 danseurs du CCN – Ballet de Lorraine, un arbitre et trois juges artistiques DJ: Ben Unzip, Dans le cadre du Festival Montpellier Danse, Lieu: Place de la Comédie, Montpellier , le 30/06/2024

Discofoot, Roller Derviches et leçons tout public

Au large
À gauche, Daniel Blanga-Gubbay et Dries Douibi, codirecteurs artistiques du Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles, et, à droite, Jessie Mill et Martine Dennewald, nouvelles codirectrices artistiques du Festival TransAmériques (FTA) à Montréal | © Bea Borgers et Hamza Abouelouafaa

Diriger un festival: à deux, c’est mieux

Grand Angle