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Ana Jordao and Vincent Kollar - A BODY and other objects ©Maurice Gemmeke

Cinquante ans de Fêtes Romanes!

En ce moment

Karolina SvobodovaVous fêtez les cinquante ans du festival cette année, c’est une belle occasion de revenir sur les grandes lignes de cette histoire.

France Deblaere, programmatrice Arts de Rue et Art du CirqueAu départ, c’était plutôt une fête locale qui célébrait le 27 septembre et donc qui célébrait la romanité. Il y avait alors beaucoup d’activités autour de la langue, des concours de poésie, de déclamations de chansons françaises. Et progressivement, les fêtes romanes ont grandi avec le secteur qui s’est professionnalisé depuis seulement 25 ans. Notre programmation correspond à l’émergence du secteur des Arts de la Rue en Belgique et donc, on a eu des gens comme Philippe de Coen, qui était un des précurseurs en cirque, et des compagnies historiques en Arts de la Rue qui sont venues tester leurs spectacles, etc. Il y a eu également une grosse période avec le Magic Land Théâtre qui faisait des décors gigantesques avec des parades de centaines de personnes. Beaucoup de gens sont très marqués par cette période-là et y sont encore très attachés!

©Ben Bruyninx
Mais le vrai basculement, c’est au moment où le Centre culturel Wolubilis sort de terre!

On a gardé le fait de célébrer la romanité et de célébrer des pays où on parlait des langues romanes avec, plus tard, un pays mis à l’honneur chaque année. Ça pouvait être le Brésil, la Roumanie, le Congo, il y en a vraiment eu des dizaines. À ce moment-là, on était à cheval entre Musique et Art de la Rue, c’est l’époque où on a commencé à aller prospecter un peu partout pour trouver de la programmation. Moi, je suis arrivée dans les années 2000, au moment où on axait de plus en plus vers les Arts de la Rue. Mais le vrai basculement, c’est au moment où le Centre culturel Wolubilis est sorti de terre! Un ou deux ans plus tard, en 2009, on est venu s’installer ici et on a oublié la partie musicale. C’est devenu un festival des Arts de la Rue.

Au fur et à mesure on va aller chercher des choses un peu plus pointues, l’idée c’était justement d’amener du sens, d’amener des thématiques, d’amener aussi des créations qui ont été réalisées in situ et je pense qu’on est allés vers des choses un peu plus fines. Au fur et à mesure des années, la programmation a pris une autre tonalité. On a grandi avec le secteur, on est vraiment à son écoute et je pense que la programmation est un beau panorama de ce qui se fait en ce moment en Arts de la Rue.

Vous êtes donc la programmatrice de ce festival depuis plus de vingt ans. Comment l’êtes-vous devenue?

Je suis dans le milieu culturel depuis toujours et à Wolubilis depuis presque toujours aussi. J’ai fait des études de communication, j’ai été stagiaire ici – à l’époque c’était Wolu Culture – et, peu de temps après mes études, j’ai été engagée! Les fêtes romanes étaient alors un des projets majeurs du Centre culturel et comme on était une petite équipe, j’ai directement fait de la programmation. Je me suis donc formée sur le terrain en allant voir des tonnes et des tonnes de spectacles.

Paroles en lair ©AiresLibres_LAMINUTERUSSE

Quelles sont les spécificités de la programmation dans le secteur des arts de la rue?

Il y a d’abord la temporalité qui est différente: on travaille plutôt sur avril-octobre, ce qui est hors-saison par rapport au théâtre. Et puis il y a surtout le fait de tenir compte de l’environnement, du rapport au public et de construire des spectacles pour l’espace public. On a donc créé des résidences pour les artistes parce qu’on a tout de suite trouvé que c’était important de créer pour la rue et de ne pas uniquement adapter des spectacles qui fonctionnent en salle et en rue. Il s’agit de vraiment trouver un langage particulier pour la rue.

De quoi est fait ce langage particulier selon vous?

Je dirais que ça évolue, selon les évolutions du secteur. Les spectacles des années 1990 à 2000 travaillaient beaucoup autour du rapport au public et du fait d’intégrer le public dans le spectacle. Ensuite, on est allés dans une direction qui était d’intégrer un propos, une narration, des sujets de société, tout en tenant compte de l’environnement tout autour. C’est pour cela que l’on va parfois avoir du public sur scène, ou modifier le spectacle en cours de route… on travaille pas mal avec des projets en déambulation. Il faut aussi tenir compte du fait que la rue c’est mouvant: il peut y avoir des bruits, des interférences, on va jouer avec tout ça pour construire un spectacle qui tienne compte des conditions dans lesquelles il va être présenté au public. Mais pour certaines formes, on va créer l’inverse: un cocon pour avoir l’écoute nécessaire.

©Ben Bruyninx

Qui sont les publics qui viennent aux fêtes romanes?

Historiquement, le festival est plutôt familial, donc c’est quelque chose qui est resté, on continue à s’adresser au grand public, aux familles. Mais on au fil du temps, on propose aussi des formes qui s’adressent uniquement aux adultes, avec un propos plus pointu, des sujets moins abordables pour le grand public. Sur le festival, on touche à peu près toutes les tranches d’âge, même si, comme partout dans le milieu des arts vivants, les ados sont toujours un peu plus difficiles à capter.

Que mettez-vous en place pour intéresser ces derniers?

On fait des actions spécifiques. Cette année, pour les cinquante ans des fêtes romanes, on a intégré pendant un an une école dont les étudiant·es vont devenir les petits reporters de l’édition. On les a initiés aux arts de la rue, que ce soit physiquement ou à travers des rencontres avec des artistes, des spectacles, à travers des visites à l’ESAC, à l’école du cirque. Avec ces outils, ils vont nous faire un petit aperçu de ce que sera cette cinquantième édition. C’est une façon dérivée d’arriver à intégrer les adolescent·es. On collabore aussi avec les futurs professionnel·les des arts du cirque, les étudiant·es de l’ESAC, qui vont créer une forme spécifique pour cette année.

Edith Grandjean, directrice du Centre culturel Wolubilis On travaille aussi avec les associations locales qui amènent leurs propres publics. À chaque édition, on essaye de se fixer quelques publics spécifiques. Par exemple, ça fait trois-quatre ans maintenant que l’on travaille avec la Fondation I See pour un public malvoyant. On a donc une série de spectacles qui sont traduits en paysages sonores au travers d’un casque. On a aussi travaillé pour l’accessibilité aux personnes en chaise roulante. Le site est assez sécure, il n’y a pas de voiture, c’est gratuit, l’ambiance est conviviale et donc beaucoup d’institutions proposent à leurs membres de venir.

Ce sont des formes moins codées que les spectacles en salle.

Il faut aussi dire que les arts de la rue, ça reste des spectacles accessibles: on peut quitter le spectacle si on n’aime pas, on peut quand même aussi un peu parler, ce sont des formes moins codées que les spectacles en salle.

Tripotes ©PanRay-Photography

Comment se passent les résidences d’artistes? Comment est-ce que vous accompagnez ces derniers?

France DeblaereJe les accompagne avec le regard de la programmatrice art de rue, qui les conseille sur «ça je crois que ça marche pas», ou «est-ce que tu as pensé à telle piste?»…
On échange beaucoup pendant les résidences, on leur propose aussi des sorties de résidence avec un public lambda, qu’on va chercher soit dans les associations, soit dans le public du Centre culturel Wolubilis, on a un public d’habitués des sorties de résidence! Et ce public leur fait des retours de manière très sérieuse, ça leur permet d’avancer en cours de création.

À quoi ressemble votre travail de programmatrice au quotidien? Est-ce qu’il y a une «journée-type» ?

Je dirais que ça correspond à toutes les étapes du festival. Il n’y a donc pas de journée-type mais plutôt une saison-type. Il y a des périodes où je suis en visionnement de spectacles, puis il y a des périodes où on est beaucoup plus sur les échanges; l’accompagnement des résidences prend beaucoup de place dans mon travail. Tout ceci me permet de pouvoir bien connaître le secteur, de connaître les compagnies qui vont grandir et de découvrir celles qui, au premier projet ne sont peut-être pas prêtes, mais qu’on va accompagner sur le long terme.
Il y a bien sûr aussi le côté purement «monter une programmation». Ce sont des négociations, des contrats, des plannings. Il y a pas mal de logistique: on connaît bien nos espaces, mais il y a beaucoup de choses à gérer avec beaucoup d’équipes différentes, la régie, la logistique, notre équipe en soutien des artistes, l’équipe de bénévoles, c’est beaucoup de personnes à co-gérer! C’est le Centre culturel qui porte le festival, donc on est vraiment à toutes les étapes.

©Patrimoine à roulettes

La thématique de cette édition ce sont les frontières. Comment avez-vous élaboré cette dernière?

Les frontières, c’est un terme qui regroupe plein de choses: les frontières psychologiques, les frontières physiques, etc. Ça s’est dessiné à travers la programmation, comme un fil rouge assez évident entre les spectacles: on a des spectacles qui parlent vraiment de la biculture, ou des frontières physiques qui coupent les gens, les familles en deux, d’autres spectacles traitent des gens qui se mettent des barrières dans la vie, et qui doivent les combattre pour avancer, ou encore des limites physiques que l’on se met.

Edith Grandjean Il y a des tendances qui se dégagent dans les créations. On soutient la jeune création, la création émergente et les jeunes travaillent naturellement sur des sujets de société. Il y a des thématiques actuelles qui ressortent spontanément. Les frontières, l’exil, c’est quelque chose de très présent depuis quelques années.

France DeblaereLe contexte sociétal actuel influence évidemment les créations. Se lier au contexte territorial, c’est très présent en arts de la rue et nous, en tant que Centre culturel, notre enjeu, c’est de travailler les liens, les passerelles, les ponts. Cette thématique nous rassemble.

Be flat CUISTAX ©Nikita Van Weydeveldt

Vous disiez que vous aviez parmi vos missions le soutien aux jeunes compagnies. Jusqu’à quand parle-t-on d’une jeune compagnie en arts de rue?

Moi, je dirais jusqu’à la deuxième-troisième création de la compagnie. Après, c’est elle qui commence à donner des formations pour les plus jeunes.

Edith Grandjean Oui, c’est assez rapide. Il y a une grosse question pour les artistes circassiens, c’est le corps qui vieillit vite… Ça, il n’y a rien à faire. À 40 ans, c’est la fin… Après, ils peuvent former et intégrer d’autres jeunes dans leur compagnie. Mais ça ne se fait pas encore en Belgique francophones parce qu’on n’a pas de grosses compagnies. Je n’aime pas dire ça mais la durée de vie en arts de rue est limitée. Mais ça évolue. Il y a des spectacles maintenant qui intègrent des artistes un peu plus âgés mais c’est moins performatif. Et la performance, c’est quand même un des enjeux du secteur. Ça nous permet de nous poser la question: qu’est-ce que nous aussi, en tant que spectateur·ices, on recherche en venant voir ça? Et souvent, on veut quand même du spectaculaire. L’année passée, on avait justement un dernier spectacle autour de cette question: une ode à la vie de circassiens qui se demandaient, alors qu’ils étaient encore jeunes, ce qu’ils allaient faire après.

Joan Catala_Idiofona ©Martynas Pelpys

Vous disiez qu’en Belgique, on n’avait pas beaucoup de grosses compagnies. Quelles sont les spécificités du secteur en Belgique francophone?

France DeblaereOn a tendance à avoir des plus petites compagnies, des solos, des duos, des trios. Au-delà, c’est à l’international car ça ne vit pas suffisamment ici, en Belgique. On a heureusement toute une génération qui est sortie de l’ESAC, qui a fait son bonhomme de chemin et qui a un peu semé autour.
On commence aussi à avoir des gens qui viennent des Conservatoires alors qu’avant, on avait beaucoup d’autodidactes ou de gens qui venaient de l’impro. Aujourd’hui, on a également une fédération qui est plus solide qu’avant, Aires Libre, qui comporte 200 compagnies. Mais on est encore à l’époque de la débrouille pour plein de choses.
Il y a encore énormément de compagnies qui ne se financent pas au moment de la création et se rémunèrent seulement quand le spectacle est fini. Ce qui manque vraiment en Fédération Wallonie Bruxelles, ce sont des financements pour la production. Il y a très peu de lieux, d’institutions qui sont capables de soutenir les compagnies financièrement. C’est un secteur qui a vingt ans de reconnaissance officielle, mais qui est encore jeune et qui doit encore trouver des ressources pour l’avenir.

Les fêtes romanes auront lieu le 26 et 27 septembre 2026. Toutes les informations sont disponibles sur le site du Centre culturel Wolubilis: Fêtes Romanes ’26 I 50e édition – Wolubilis.

Plus dinfos sur Aires Libres, la Fédération des arts de la rue, du cirque et des arts forains ici.


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