RECHERCHER SUR LA POINTE :

Copprinellus disseminatus ©André De Kesel

L'appel des champignons

Au large

Les superpouvoirs des champignons ne sont plus à démontrer: exploités depuis longtemps dans le domaine culinaire, pharmaceutique (la pénicilline, entre autres), industriel (à Bruxelles, Permafungi par exemple), textile (les enzymes des Trichoderma reesei sont utilisés pour blanchir les jeans), artistique (le cuir fongique obtenu à partir du mycélium était exposé dans le pavillon FWB à la Biennale de Venise; dans le spectacle Cocon! de Dominique Roodthooft, l’actrice Mieke Verdin se transforme en champignon…), ou encore philosphique et anthropologique (cf. le célèbre essai d’Anna Lowenhaupt Tsing), ils restent cependant encore largement méconnus[1][1] On estime ne connaitre que 10% des espèces existantes, source Blackwell 2013.

Eric Domeneghetti, Clément Papachristou et Mieke Verdin dans Cocon!, le Corridor, 2018. ©Alice Piemme. Dans le fond, on peut lire «matsutaké», le nom du champignon dont parle Anna Tsing dans son essai Le Champignon de la fin du monde.

Pour en savoir plus sur cet être vivant troublant et tentaculaire[2][2] Le plus grand spécimen connu de champignon mesure 965 hectares (l’équivalent de 1350 terrains de foot) et vit actuellement dans l’Oregon aux États-Unis, qui inspire de plus en plus d’artistes, nous avons accompagné Prudence Yombiyeni, mycologue et directrice adjointe de l’IRT (Institut de Recherches Technologiques) de Libreville (Gabon), et Mario Amalfi, chercheur au Jardin botanique de Meise, en exploration au cœur d’une des plus fascinantes forêts du monde. Bravant les insectes, évitant de justesse certains éléphants agressifs et d’autres prédateurs tapis dans l’ombre des arbres monumentaux et de la végétation rampante, nous avons cherché (et trouvé) de nouvelles espèces de champignons.

. Au coeur de la forêt gabonaise. ©LVG

Laurence Van GoethemNous sommes en ce moment en mission dans la forêt, plus exactement aux Monts de Cristal[3][3] L’un des treize parcs nationaux du Gabon, situé au nord est de Libreville. Quel est l’objectif de cette exploration?

Prudence YombiyeniIl nous reste encore beaucoup d’espèces de champignons à décrire. Notre mission va nous permettre d’identifier des espèces endémiques de la région, mais aussi d’affiner nos résultats, de confirmer l’identification de certaines espèces et de récolter des échantillons. Il est important d’aller sur place pour observer l’environnement direct du champignon que nous récoltons, les plantes qui se trouvent dans son territoire, la façon dont il se comporte, etc. C’est pour cela que nous réalisons de nombreux clichés photographiques très précis. Nous avons choisi de retourner aux Monts de Cristal car c’est une zone décrite comme ayant fait partie d’une zone refuge lors du Pléistocène. Les forêts ici sont ce qu’on appelle des forêts nuageuses, légèrement en altitude.
Juste avant, nous avons été dans la zone de Cocobeach[4][4] Située entre l’océan Atlantique et l’Estuaire du fleuve muni, Cocobeach est une petite ville d’environ 2000 habitants. Cocobeach, à l’origine «Koko y Mibitch» en langue Sékiani signifie tronc d’arbre. Son nom anglais (plage de Coco) témoigne que la présence européenne est très ancienne sur cette ville atlantique. Les Portugais sont les premiers à sillonner les côtes gabonaises suivis des Espagnols, des Hollandais, des Anglais et des Français qui colonisent le Gabon à partir de 1839., suite au signalement de la part de collègues botanistes d’un champignon très intéressant qui semblait être nouveau. Nous avons voulu nous rendre sur place pour nous rendre compte par nous-mêmes et pour collecter un spécimen.

Avez-vous trouvé le fameux champignon signalé par vos collègues botanistes?

Oui. Il s’agit d’une nouvelle espèce encore inconnue de la science. Et quand on cherche un champignon en particulier, on a souvent de belles surprises, on trouve d’autres choses aussi intéressantes. Nous espérons avoir assez de données préliminaires, afin de monter un projet plus vaste sur l’écologie et la diversité taxonomique des champignons du Gabon.

Avec votre collègue Mario Amalfi, vous récoltez des échantillons de champignons que vous analysez ensuite en laboratoire, au niveau génétique. À quoi cela sert-il?

Avec la biologie moléculaire, c’est-à-dire l’analyse génétique, les scientifiques se sont rendu compte que l’ADN des champignons est plus proche de celui du règne animal que végétal. C’est l’une de raisons (en plus du fait qu’ils soient dépourvus de chlorophylle) qui a permis de classer définitivement les champignons dans un règne distinct du règne animal et végétal: le règne fongique.

L’ADN des champignons est plus proche de celui du règne animal que végétal.

Sur le plan morphologique, plusieurs champignons se ressemblent tellement qu’il est parfois difficile de les classer. Analyser génétiquement les échantillons récoltés sur le terrain permet de confirmer l’appartenance à l’une ou l’autre famille, et de comprendre leur origine phylogénétique[5][5] l’arbre généalogique du champignon, en quelque sorte.