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Rinko Kawauchi, Untitled, série As it is [Tel quel], 2020. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. ©DR

Grand tout et petits riens

Au large

Et si faire surgir la beauté des scènes les plus ordinaires était un choix actif et politique en offrant une résistance au tumulte du monde?

L’exposition From Our Windows a vu le jour lors de l’édition 2024 du Festival International de photographie Kyotographie[1][1] Premier festival international de photographie au Japon, le duo franco-japonais Lucille Reyboz et Yusuke Nakanishi fonde Kyotographie après le séisme de Tōhoku et l’accident nucléaire de Fukushima qui ébranlent violemment l’archipel nippon. Kyoto offre un terrain idéal pour favoriser la fusion entre tradition millénaire et innovation culturelle et renouveler les nouveaux modes de pensée: les photographes sont exposé.es dans les lieux phares de la ville, les œuvres en dialogue immersif avec les édifices historiques ou modernes. Devenu un rendez-vous incontournable du médium photographique, le festival Kyotographie sert de tremplin entre la scène japonaise et le reste du monde.. Un festival fondé en 2013 dans l’ancienne capitale impériale du Japon et qui s’invite pour la troisième année aux Rencontres photographiques d’Arles, à la galerie Vague – ouverte par le designer et architecte d’intérieur japonais Teruhiro Yanagihara avec Fanny Pellegrin (qui l’avait assisté à Kyoto). Un espace intermédiaire dédié à la création et un laboratoire d’idées expérimentales.

             Cette année, ce sont les œuvres de Rinko Kawauchi et Tokuko Ushioda qui habitent les murs épais de l’ancien hôtel de Grille, un bâtiment historique du XVIIᵉ siècle, dont l’exiguïté contraint le dispositif scénographique à l’économie. L’installation centrale s’articule autour d’un axe rotatif aux bras desquels sont suspendues de grandes reproduction de la série As it is de Rinko Kawauchi, imprimées sur toile souple, qui offrent une légère résistance à l’air chaud de l’été arlésien. Une circonvolution lente qui impose un tempo contemplatif. 

Rinko Kawauchi, Untitled, série As it is [Tel quel], 2020. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. ©DR

Joies modestes, petites disputes, moments partagés

Son grand-père, dont la prochaine disparition lui semblait irrémédiablement proche, devient le premier sujet de la photographe. La conscience ainsi aiguisée par l’impermanence des choses, elle étend son regard à ses proches et les saisit au cœur des paysages ruraux qui entourent sa maison. (La série complète du même projet est projetée dans le tout petit espace qui jouxte cette première pièce).

Et si faire surgir la beauté des scènes les plus ordinaires était un choix actif et politique en offrant une résistance au tumulte du monde?

Au fil des saisons, Kawauchi observe le cycle des événements familiaux: naissances, croissance, mariages, deuils. Elle se fait témoin d’un quotidien composé de joies modestes, de petites disputes et de moments partagés. En captant la tendresse et la fragilité des rythmes paisibles de l’existence, elle a l’impression de «comprendre pour la première fois quelque chose de l’ordre du monde». 

C’était avec sa consœur Tokuko Ushioda, de 32 ans son aînée, qu’elle avait choisi de partager son espace à Kyoto, puis à São Paulo l’année suivante. C’est avec elle aussi qu’elle expose à Arles. From Our Windows réunit les images de leurs familles respectives, à une génération d’intervalle. 

Le point focal (réfrigéré) du foyer 

La série Mai hazubando [Mon mari] est consacrée à la chronique intime de la vie quotidienne du jeune ménage de Tokuko Ushioda, au tout début de leur parentalité. Disposant de peu de moyens, le couple loue un vieux studio quasi vide, à l’exception d’un énorme frigo d’occasion: «une grande boîte blanche dont le moteur vibrait et ronronnait comme un animal». Dans cet espace (une pièce unique d’une superficie de 15 tatamis – environ 25 m2), immense mais défaillant, ce protagoniste inattendu qu’elle compare à un ours polaire abrite bientôt aussi la vaisselle, les brosses à dents, le dentifrice, les jouets. Pourvoyeur providentiel de glaces ou de bonbons, il suscite la confusion chez leur fille de 2 ans: «Est-ce que ma maman est un réfrigérateur?». Ouvert et fermé, il devient le sujet d’attention photographique privilégié d’Ushioda. Elle immortalise ensuite celui de son propriétaire, celui de sa mère, de leurs amis et de leurs proches. Le projet Reizōko/ICE BOX révèle les intimités familiales, parfois idiosyncrasiques. Il permet d’observer le passage du temps à travers son contenu, les souvenirs aimantés sur ses portes. Le point focal (réfrigéré) du foyer, comme aurait pu l’être autrefois, un âtre.

Tokuko Ushioda, Setagaya, Tokyo, 1983, série Reizōko/ICE BOX [Réfrigérateur]. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de PGI. ©DR
Tokuko Ushioda, Setagaya, Tokyo, 1983, série Reizōko/ICE BOX [Réfrigérateur]. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de PGI. ©DR

La sobriété éphémère de Kawauchi rejoint la vie frugale d’Ushioda. Ces deux figures majeures de la photographie japonaise racontent l’ordinaire, l’éternel recommencement de la vie et de la disparition, dans une célébration sincère et poétique de la banalité de l’existence. 

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Pour aller plus loin:

Kyotographie, le festival qui sert de tremplin entre la scène japonaise et le reste du monde.

Sur Tokuko Ushioda.

Sur Rinko Kawauchi.


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