RECHERCHER SUR LA POINTE :

«Rire (pour en finir avec soi-même» a valu à Sara Selma Dolorès le prix SACD du spectacle vivant et le prix Maeterlinck de la critique de la meilleure autrice. ©Alice Piemme/AML

Respect pour les clowns!

Grand Angle

Sans conteste, les deux saisons écoulées auront été celles du grand chamboulement pour Sara Selma Dolorès. Rire (pour en finir avec soi-même), son premier spectacle pensé pour un plateau de théâtre, a fait sensation. Un événement dont la performeuse – née dans un cirque, dit-elle volontiers d’elle-même – était loin de mesurer l’ampleur. L’adrénaline pure coule dans ses veines, le trac dicte sa loi, le sommeil la fuit. «Je suis dans des états que je commence à apprivoiser, que je ne connais pas bien, en fait. Parce que je n’avais jamais fait ça.»

De la scène oui, car le cabaret lui colle à la peau. Mais de cette façon, non, jamais jusque-là.

«C’est mon dada d’arriver sur le plateau sans savoir ce que je vais dire. Puis d’amener ces numéros disparates vers la nuit.»

Jusque-là, au cabaret – et en particulier au Cabaret Mademoiselle, ouvert en 2017 à Bruxelles et où, en maîtresse de cérémonie, elle «passe les plats, avec ce que ça comporte de plaisir et d’inconscience» –, «c’est quand même mon dada d’arriver sur le plateau sans savoir ce que je vais dire. Et puis d’amener tous ces numéros disparates, sans lien entre eux, dans ce chemin qui mène vers la nuit. Il y avait ce jingle du Cabaret Mademoiselle et moi j’étais dans une sorte de néant: je ne sais ni par quoi ni comment je vais commencer.»

Écrire sans texte

Pour autant, un chemin se creuse à chaque performance, au fil de l’improvisation. Sa manière de respirer, d’avancer en quelque sorte. Et même d’écrire! Sara souligne d’ailleurs l’ironie des récompenses récoltées pour sa pièce créée lors de la saison 24-25 : le prix SACD du spectacle vivant et le prix Maeterlinck de la critique, catégorie meilleure autrice. Consacrée pour son écriture «sans texte», elle s’en amuse, tout en soulignant son lien ancien et puissant à la lecture.

Déployé et détourné dans Rire à partir de celui du Cabaret Mademoiselle, son personnage de maîtresse de cérémonie a en quelque sorte dépassé sa volonté, confie-t-elle. Avec un lien: «Toute ma bibliothèque se mêle avec mes anecdotes. Je lis beaucoup et puis, comme tout le monde, je fais du narratif sur ma propre existence, mon quotidien. Tout ça remontait dans des bulles délirantes au cabaret.»

Joue-le comme Roland

La préparation de Rire s’est ainsi amorcée par un dossier intitulé «Fragments» où l’autrice – eh oui – collectionnait les notes, extraits, mots, «sans lien apparent». À l’instar de Barthes qui lui aussi avait «ce truc du texte qui n’est pas texte, ce complexe d’auteur qui n’écrit pas puisque tout, en somme, passe par le fragment. Finalement, je me suis sentie légitime de le faire comme Roland, de me créer un corpus complètement fragmentaire.»

Parmi les ouvrages qui ont nourri le work-in-progress de son spectacle, Sara Selma Dolorès cite notamment Faire justice d’Elsa Deck Marsault, essayiste et militante queer féministe, et Let’s talk about love. Pourquoi les autres ont-ils si mauvais goût, où le critique musical canadien Carl Wilson analyse sa propre détestation de Céline Dion. Mais aussi Le Goût du moche de la journaliste de mode Alice Pfeiffer, ou encore La Civilisation du rire d’Alain Vaillant, théoricien de la littérature et spécialiste de Flaubert pour qui «on lit les auteurs, quels qu’ils soient, avec un premier degré consternant». Sur la liste des « Fragments » se retrouvent aussi bien des bribes de discussions avec son «vieux comparse» Laurent de Sutter que des notes sur le grand philosophe Georgio Agamben.

Sara Selma Dolorès dans sa loge à la Balsamine. ©Vivien Ghiron

C’est chargée de ces éclats et de ses obsessions qu’elle monte ensuite sur le plateau. «Avec Stéphane Olivier [comédien, pédagogue, membre de Transquinquennal, dramaturge], on avait mis en place des stratégies d’improvisation.» S’engage alors un processus fait d’allers et retours, d’élans et d’impasses, de refus d’obstacle, de digressions et d’obstinations, d’essais et d’erreurs, d’enregistrements («le directeur technique laisse toujours traîner un micro») et de prise d’air.

Un processus intensif, instinctif, introspectif

Un processus intensif, instinctif, introspectif, qui l’a fait «sortir de [ses] gonds» – voire d’elle-même. «Je ne pensais pas que ça allait m’instruire autant sur moi, en fait», confie Sara Selma Dolorès. Par exemple? «La question du rire de classe, la question de la culture populaire, je ne les avais pas identifiées comme telles. Parce que moi, j’ai pas choisi.»

Le cabaret, chez elle, jaillit bien avant la vague-vogue actuelle, bien avant même le Mademoiselle. «J’ai 20 ans, j’habite dans un squat à Genève. C’est à la fois merveilleux et compliqué. La première chose que je fais, c’est un cabaret dans la cave de ce squat.»

«Pas étonnant que j’adore les travelottes et les paillettes. Mon père, Tunisien immigré en Suisse, était fan de Dalida, née au Caire et exemple d’intégration.»

Dans sa famille, son père tunisien, informaticien, «était l’intello de l’équipe, plutôt côté mathématiques». «Finalement, pas étonnant que j’adore les travelottes et les paillettes, parce que lui il était fan de Dalida, et que Dalida c’était la chanteuse née au Caire qui faisait aussi exister le monde arabe pour un type qui avait renoncé à toute sa culture pour bien s’intégrer.» En parallèle, son oncle et sa tante avaient un cirque éphémère. «Si j’étais née dans une famille de chasseurs, ça aurait produit autre chose.»

La maîtresse de cérémonie et ses acolytes se jouant des clichés sur le grand escalier. ©Alice Piemme/AML

«Bad trip de classe»

En attendant, la première ébauche de Rire, à l’invitation de la Bellone, a valu à son autrice-performeuse «un bad trip de classe» qu’il a fallu digérer. Là où le processus puis le spectacle l’ont sortie d’elle-même, ils l’ont également poussée à creuser, dans un double mouvement à rapprocher de l’instabilité dans laquelle Rire peut plonger son public.

«Je me méfie toujours de la fiction qu’on peut faire sur soi.»

«Mon réel est fait d’une certaine violence, mon parcours un peu cabossé, mais je me méfie toujours de la fiction qu’on peut faire sur soi. En même temps j’ai tellement refusé le statut victime… Ayant perdu mon père à 15 ans, mon angoisse absolue était qu’on me voie comme la fille orpheline de père. Et bien plus tard encore, j’ai combattu cette idée de victime. Jusqu’à ce qu’un jour j’entende Caroline Lamarche dire, dans une interview: Si on ne dialogue pas avec ce mot de victime, on reste une proie. Ça a ouvert des vannes et m’a permis d’accepter des choses de mon passé. Pour les gens qui me connaissent, pour mes proches, ce spectacle ce sont les chroniques de mes dix dernières années.»

Habiter l’inconfort

Quoi de mieux que cet opus inclassable et grinçant pour ouvrir une saison placée sous le signe d’«Habiter l’inconfort», au Rideau? Si l’hybridité dans les arts de la scène fait son chemin dans les habitudes et les envies du public, celle de Rire (pour en finir avec soi-même) se révèle singulière, potentiellement dérangeante autant que réjouissante. L’art du clown y tutoie les grands shows à la Maritie et Gilbert Carpentier, le stand up et les numéros de drag ou de chanson, la bouffonnerie et le burlesque, la transgression et l’autodérision. L’artiste se joue des clichés, détourne les codes, les démonte, les pulvérise, tout en revendiquant «une envie de beauté, sincère».

Né à la Balsamine en 2024 et plusieurs fois repris, de Bruxelles à Rennes, de Paris à Charleroi, Rire séduit et dérange, captive le public et intrigue les pros. Succès intense pour le premier spectacle de théâtre d’une artiste venue du cirque, des arts forains, de la rue, du cabaret.

Le grand saut

«J’étais sur le point de faire le grand saut, à la Balsa où j’allais me retrouver face à des gens à haut capital culturel. Ce qui m’inquiétait, c’était la citation du cabaret au théâtre. Je pense sincèrement que le cabaret au théâtre, ça ne marche pas. Or ça revenait, comme une étiquette qu’on me collait par besoin de classer. Alors j’ai enquêté. Le théâtre, c’est un endroit qui a été ordonné vers le XVIIe siècle, mais qui n’a pas toujours été rangé. Longtemps, c’est le parterre qui donnait le la en jetant des tomates, en huant, en réclamant des pantomimes. Puis à un moment, on a pris tous ces gueux, on les a envoyés au paradis, puis on a mis les bourgeois au parterre, et réclamé du calme et du sérieux. Or quand tu joues dans dans l’espace public – comme au cabaret –, tu ne fais pas comme si les réactions, les éléments extérieurs n’existaient pas.»

«Ça m’intéresse beaucoup de malmener le spectateur»

Ces univers se percutent ici, les énergies se transforment sans cesse, provoquant un état d’alerte, un qui-vive, une inquiétude positive, une instabilité. «Ça m’intéresse beaucoup de malmener le spectateur», s’amuse la performeuse. Avec toujours à l’esprit les hiatus qui zèbrent la société, ses classes, ses sphères culturelles, savante ou populaire. Entre lesquelles le clown fait le lien. «Comme le duo de fossoyeurs dans Richard III de Shakespeare. Ou dans le fait que, si le clown joue de la scie musicale, ce n’est pas parce qu’il trouve ça joli mais parce qu’on lui a interdit le violon, qui est un instrument de conservatoire…»

Son personnage, frange rousse et robe verte, le clame d’ailleurs de sa voix flûtée, comme une prière, comme une harangue: «Respect pour les clowns!»

Mi-maîtresse de cérémonie, mi-bouffonne de la fête. ©Sarah Brunori

Rire (pour en finir avec soi-même), du 16 au 25 septembre 2026 au Rideau, Bruxelles – infos & rés.: lerideau.brussels

Ensuite du 14 au 16 octobre aux scènes du Grütli Genève, le 11 décembre à la Maison de la culture de Tournai, du 26 au 30 janvier 2027 au Théâtre de Poche à Bruxelles.


Vous aimerez aussi

2/7
«Este Mundo», création de la chorégraphe Bouchra Ouizguen (Marrakech) et de la compagnie Dançando com a Diferença (Funchal), l’un des spectacles d’ouverture du 31e KFDA. ©Paulo Pimenta

Ce que nous dit ce monde

Émois

épisode 2/7

Yasmine Yahiatène (à l’avant-plan) et les quatre participantes de l’installation «Les châteaux de mes tantes », à découvrir à l’Espace Magh. ©Pauline Vanden Neste

Les châteaux de mes tantes

En ce moment
Sandrine Bergot, artiste, créatrice, cofondatrice en 2007 du Collectif Mensuel, prendra le 1er septembre la direction du Théâtre des Doms, vitrine de la création belge francophone à Avignon. ©Barbara Buchmann-Cotterot

Sandrine Bergot, cap sur les Doms

Grand Angle
Spectacle: DISCOFOOT , Chorégraphie: Petter Jacobsson et Thomas Caley. Avec les 24 danseurs du CCN – Ballet de Lorraine, un arbitre et trois juges artistiques DJ: Ben Unzip, Dans le cadre du Festival Montpellier Danse, Lieu: Place de la Comédie, Montpellier , le 30/06/2024

Discofoot, Roller Derviches et leçons tout public

Au large
À gauche, Daniel Blanga-Gubbay et Dries Douibi, codirecteurs artistiques du Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles, et, à droite, Jessie Mill et Martine Dennewald, nouvelles codirectrices artistiques du Festival TransAmériques (FTA) à Montréal | © Bea Borgers et Hamza Abouelouafaa

Diriger un festival: à deux, c’est mieux

Grand Angle