RECHERCHER SUR LA POINTE :

La première d'Hernani. Avant la bataille. Peinture d'Albert Besnard, 1903.

Le théâtre, on aimait ça pourquoi, déjà?

Émois

Et donc, on s’est demandé en sortant du théâtre, l’autre jour: on aimait ça pourquoi, déjà? On aimait quand ça nous ouvrait en nous des espaces qui s’étiraient vers les autres. Quand ça déplaçait des choses. Quand quelque chose se troublait en nous, qu’on avait du mal à comprendre et à nommer. Quand, à la fin, on n’était plus tout à fait sûr d’être d’accord avec nous-mêmes.

On aimait au théâtre l’espace pour suspendre, flotter et se perdre […]. Pour poser autrement qu’on l’aurait fait les questions qui nous tracassent, pour les faire glisser sur un autre plan, pour en poser d’autres.

On se disait que dans un monde qui nous surexpose à des messages et des déclarations en lettres capitales, le théâtre frayait pour nous des chemins à arpenter en tous sens, broussailleux, obliques. Des chemins en forme de formes qui tournaient derrière nos paupières quand on clignait des yeux, dans le sommeil d’après spectacle. Dans un monde réclamant sans cesse qu’on décline nos identités, on aimait au théâtre l’espace pour suspendre, flotter et se perdre – et pour trouver des choses qu’on cherchait pas, pas ici et pas comme ça. Pour poser autrement qu’on l’aurait fait les questions qui nous tracassent, pour les faire glisser sur un autre plan, pour en poser d’autres. Pour le mouvement qui naissait en nous à la sortie de la pièce: ça nous avait étonné.

Ça nous avait intrigué: ça déposait en nous une intrigue, qui continuerait à travailler en nous – le théâtre comme compagnon des saisons. Et donc on s’est redemandé ça, l’autre jour, en sortant de Rire (pour en finir avec soi-même), de Sara Selma Dorlores, au Rideau de Bruxelles, et de La Fête, de Joëlle Sambi et Anne-Cécile Vandalem, au Théâtre national: le théâtre, on aimait ça pourquoi, déjà?

Les deux spectacles débutent, eux aussi, avec des questions. Avec du malaise.

L’une y va, les autres pas

Anne-Cécile Vandalem veut écrire une pièce à partir du procès des étudiants impliqués dans le baptême au cours duquel le jeune Sanda Dia est mort en 2018 après avoir subi des traitements dégradants, et certains déconseillent à la metteuse en scène de s’emparer de cette histoire qui n’est pas la sienne. Sara Selma Dolorès, elle, veut comprendre pourquoi le camp qu’elle considérait comme le sien – en gros, le milieu artistique de gauche – s’est soudain mis à lui expliquer que ce qu’elle faisait sur scène n’était plus tout à fait «OK».

Posture courageuse, dans les deux cas: braver les avertissements, et y aller quand même… Ou pas: et c’est là que décidément, on a un problème avec La Fête.

L’idée d’Anne-Cécile Vandalem et Joëlle Sambi est prometteuse: après le décès d’un jeune homme belge d’origine sénégalaise durant le baptême d’un cercle étudiant, elles imaginent la rencontre entre la famille de la victime et celle de deux jeunes gens ayant participé à la cérémonie, dont un a été condamné. La fiction est inspirée de l’histoire de Sanda Dia et du procès des membres du cercle, qui a mis en lumière des mécanismes racistes et classistes sous-tendant l’institution judiciaire.

La Fête, de Anne-Cécile Vandalem et Joëlle Sambi. ©Christophe Engels
Plutôt que de jouer une tragédie terrible et épaisse, La Fête ne cesse de nous expliquer qui sont les méchants, qui sont les gentils, et quoi penser de tout ça.

Ça aurait pu être passionnant, d’autant plus que Anne-Cécile Vandalem a suivi le procès. On imagine qu’un procès, précisément, laisse perplexe et que c’est certainement ça qui est fascinant: tout y est plus complexe et plus contrasté que de simples illustrations de thèses; s’y entremêlent les contextes et déterminations sociaux et politiques et la singularité des trajectoires. Mais cette complexité, La Fête ne cesse de la déjouer. Plutôt que de nous donner à voir par où ça passe, concrètement et en détails, une justice de classe ou de race; plutôt que de nous faire ressentir ce que ça pourrait être, des gens qui tentent de rencontrer d’autres gens, bref: plutôt que de jouer une tragédie terrible et épaisse, La Fête ne cesse de nous expliquer. De nous marteler, à grands coups de voix off, qui sont les méchants, qui sont les gentils, et ce qu’on devrait bien penser de tout ça. Plus rien ne trouble La Fête, même quand on mime le débordement:  les messages et l’illustration de thèses finissent par la recouvrir.

Et ce qui disparaît, dans tout ça, c’est la place de l’autre: l’autre qui est nous, spectateurs et spectatrices.

Depuis quand le théâtre fait-il si peu confiance à notre capacité de penser par nous-mêmes, sans qu’il faille nous montrer le chemin?

Depuis quand a-t-on ainsi l’impression qu’on assiste à la pièce, mais aussi aux sous-titres, et au commentaire de la pièce par celui ou celle qui écrit la brochure de présentation? Depuis quand le théâtre fait-il si peu confiance à notre capacité de penser tout seuls, sans qu’on ait besoin de nous montrer le chemin? Le mot «perplexe», étymologiquement, renvoie au latin plectere, qui signifie tresser, plier, entrelacer: depuis quand le théâtre refuse de nous laisser dans ces belles positions de perplexité depuis lesquelles on peut douter, et penser, s’emmêler et se mêler?

Et l’autre qui est l’autre, celui qu’on essaie d’approcher quand on fabrique une histoire. Car finalement, La Fête est tellement obsédée par l’idée de faire le spectacle adéquat que ce ne sont plus les autres qui battent en son cœur – ces personnages de coupables et de victimes, inspirés qui plus est de vrais coupables et de vraies victimes. La pièce finit essentiellement par tourner autour des problèmes de légitimité de gens de théâtre qui se demandent indéfiniment ce qu’ils ont le droit de faire. Parler de l’autre devient apparemment si suspect qu’à force de prendre des précautions pour ne pas le faire, on finit avec un théâtre qui ne fait que parler de lui… et on commence à se lasser.

Metteurs et metteuses en scène, comédiens, comédiennes: un peu de courage, et un peu d’humilité. Faites-le, ou faites autre chose; allez-y ou n’y allez pas, mais par pitié cessez de vous excuser de faire quelque chose avec vos moyens, ceux de la scène, qui valent ce qu’ils valent, mais personne ne vous a forcés, si?

Rire (pour en finir avec soi-même), de et par Sara Selma Dolorès ©Alice Piemme | AML
Le théâtre, pour rester perplexe

Parler d’elle et de ce qu’elle a le droit de faire, du théâtre et de ses limites, c’est pourtant ce qu’assume de faire Sara Selma Dolorès tout au long de Rire (pour en finir avec soi-même). Mais en y allant de tout son corps, elle fait tout vaciller: les certitudes, les identités, les gentils et les méchants. Le malaise devient sa matière première et nous l’habitons avec elle – «Habiter l’inconfort», c’est d’ailleurs la belle devise qu’a choisie le Rideau pour sa saison.

Et là, soudain, dans ce décor kitsch de cabaret mélancolique, se déploie un l’espace où on touche de l’autre, où on ouvre des portes vers l’altérité qui est en nous – un espace pour du trouble, pour du jeu avec des limites, pour de l’ambiguïté, pour penser contre nous-mêmes et pour se demander qui sont les nôtres. Un espace dont nous avons urgemment besoin, où le théâtre se regarde en face pour se demander ce qu’il peut, et pour continuer à nous demander: pourquoi on y a va, déjà?

On sort de Rire avec la sensation d’avoir été un peu mordu, et avec une petite envie de mordre – et bon sang que cette sensation est bonne. On allait peut-être au théâtre pour ça: pour sortir dans la nuit pensants et perplexes – entrelacés au monde autour de nous.


Pour se faire sa propre idée, on peut voir La Fête du 7 au 9 octobre au Théâtre de Liège et du 10 au 12 décembre au Théâtre de Namur. On peut voir Rire (pour en finir avec soi-même) du 14 au 16 octobre aux Scènes du Grütli à Genève, le 11 décembre à la Maison de la culture de Tournai, du 26 au 30 janvier 2027 au Théâtre de Poche à Bruxelles et le 17 février 2027 à Central à La Louvière.


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