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Théâtre 140, "Les singuliers du pluriel" ©Marc Lamote

Le Singulier des Pluriels

En chantier

On le sait, le nombre de chorales a plus que doublé en 20 ans en Fédération Wallonie-Bruxelles. D’un autre côté, on peut déplorer le fait que, récemment, les Académies de musique ont supprimé leur gratuité, et que le chant n’est toujours pas systématiquement inscrit au programme des écoles primaires, alors que de nombreuses études en vantent les mérites.

La Pointe a envie de se pencher sur ce phénomène des choeurs et des chorales, afin d’appréhender ce qui pousse autant de personnes, pas toujours connaisseuses de musique, à investir leur temps dans une pratique de chant collectif.

Et qu’est-ce que ces chœurs, de plus en plus nombreux, disent de notre société actuelle?

Pour commencer cette enquête au longs cours, nous avons rencontré Olivier Thomas, comédien de formation, musicien autodidacte et chef de choeur. Avec son projet Thomassenko, il réunit plusieurs chorales pour créer des spectacles-événements rassemblant en chantant des centaines d’amateurs et d’amatrices, qui, pour la plupart, se frottent à la scène pour la première fois lors d’une ou deux représentations, uniques et mémorables.

L’entretien a eu lieu au Marni en amont d’une création intitulée Le Singulier des Pluriels.

Laurence Van GoethemComment se fait-il que, de comédien de formation, tu sois devenu musicien et chef de chorale?

Olivier ThomasC’est vrai qu’au début de ma carrière, j’ai été comédien de théâtre pendant plusieurs années, tout en faisant de la musique sur le côté, mais sans aucune formation musicale.
J’ai toujours aimé la musique, mais j’étais en amateur, je ne savais pas comment jouer. J’ai essayé plein d’instruments, le saxophone, la guitare, les percussions… Et puis à un moment, j’ai dû vraiment décider.

C’est à ce moment-là que tu as créé ton trio, Tomassenko?

Oui, pour faire des spectacles qui allaient pouvoir réunir mes trois points d’intérêt: la scène, l’écriture et la musique, avec des professionnels. Pendant une quinzaine d’années avec Laurent Rousseau, maintenant avec Louis Evrard à la guitare, et Catherine Delaunay, clarinettiste qui fait aussi des arrangements pour des fanfares. Moi, j’ai amené mon écriture, la composition des morceaux. On faisait les arrangements ensemble.
On a pas mal tourné, avec «Antifreeze Solution», «Daisy Tambour», etc. Mais puisque je ne savais pas vraiment jouer ni écrire la musique, il fallait que je chante ce que je voulais qu’ils jouent. À la fin, il manquait juste une chose, c’était le chanteur. Donc, je me suis retrouvé chanteur un peu malgré moi, en fait! Maintenant c’est mon métier.

Le Singulier du Pluriel au Théâtre 140 ©Marc Lamote

Comment en es-tu arrivé à monter une chorale?

C’est quelqu’un qui m’a demandé un jour: tu n’as pas envie de monter une chorale? Je me suis dit pourquoi pas… maintenant j’ai une chorale qui répète tous les lundis, à Schaerbeek. On travaille sur base de mes compositions, sur des arrangements vocaux à partir de morceaux de Tomassenko.
J’aime l’idée que cette petite formule à trois peut fonctionner avec un grand groupe.

Vous jouez avec des grandes chorales dans des lieux très divers, avec des publics pas forcément amateurs de théâtre?

On a joué dans des festivals très différents. Comme c’est un mode de spectacle un peu singulier, ça peut autant fonctionner pour des gens de cirque que pour des gens qui font de la musique pointue, voire même du jazz contemporain. La forme en elle-même, qui n’est donc pas toujours facile à cerner, correspond à plusieurs schémas.

L’idée qu’il y ait 120 personnes qui se taisent pour écouter juste une personne qui chante et qui n’a pas l’habitude de le faire.

Par exemple, ici, au Marni, l’idée, c’est qu’il y ait 120 personnes qui se taisent pour écouter juste une personne qui chante et qui n’a pas l’habitude de le faire.

Pour une seule représentation ou presque, c’est beaucoup de travail et de mobilisation?

Oui, mais tout ce travail en amont est passionnant, tout ce que ça crée comme rencontre entre les gens, ça n’a pas de prix! et ces deux dates uniques qu’on va jouer, on s’en souviendra toujours.

Pour «Le Singulier des Pluriels», la création que tu prépares en ce moment, tu as invité quelles chorales?

Autour de mon trio Tomassenko, il y aura la chorale Les Estourdions (le chœur de l’Académie d’Etterbeek dirigé par Véronique Ravier), ma petite chorale qui s’appelle la NKORAL et un orchestre assez atypique créé pour le spectacle, réunissant amateur.ices et professionnel.les, avec des pianos jouets, cloches jouets, glockenspiel, ukulélés, guitares acoustiques et électriques, organettas, trombone, tuba, trompette, clarinettes, sax baryton, caisse claire, percussions… et des invité.es surprises. Cet été, on a même enregistré le disque de cette musique!

Tes compositions sont donc parfois chantées par d’autres chorales!

Oui, l’idée du «Singulier», c’est que ce n’est pas forcément toujours ma chorale, mais des chorales de tournée. On peut proposer à un programmateur une chose qui soit ancré dans son territoire; ce ne sera pas une pièce qu’il va acheter, qui débarque, et qui repart après, c’est un projet qui va se vivre sur place.

Comment se passent les répétitions dans ce cas?

J’envoie des partitions au chef de chorale, je passe une fois ou deux, ça dépend, pour essayer que les manières d’apprendre coïncident. Tout le monde a accès à un lien internet sur lequel se trouvent toutes les partitions, tous les audios, toutes les lignes. Celui ou celle qui peut lire la musique apprend avec la partition, sinon, il ou elle peut écouter et travailler en amont. Mais pendant les concerts, je ne veux pas de partitions, je demande que tout le monde apprenne par cœur, en tout cas pour les voix, les instruments, qui ne s’appuient pas sur des mots.

Comment te situes-tu par rapport à l’injonction «d’inclusivité» qui est beaucoup demandée (voire imposée) aux artistes aujourd’hui?

Quand j’ai participé à «La Cerisaie d’après nous» de Coraline Clément (créée au Varia en 2025), j’ai travaillé le chant avec des patients d’une maison de soins. J’y ai rencontré Huguette, l’une des patientes, et je lui ai proposé de venir chanter au 140. C’était super questionnant, beaucoup de gens me disaient: mais tu dois la présenter, qui est-elle, d’où vient-elle? etc. Je disais: Mais non, si je vous la présente, tout est raté, justement!
Toute cette question sur l’inclusif, le fait qu’il faille le mettre en avant, mais non… Le jour où on arrêtera d’en parler, ce sera vraiment inclus. Huguette sera là pour le concert au Marni – elle vient avec sa thérapeute parce que c’est quelqu’un qui ne peut plus se déplacer seule – et effectivement, elle ne sait chanter qu’une seule chose et donc elle va chanter cette chanson-là. J’aime bien ces assemblages qui surprennent un peu tout le monde. On n’est pas dans un truc établi.

Le Singulier du Pluriel au Théâtre 140 ©Marc Lamote

Comment travaillez-vous la présence scénique avec ces personnes qui n’ont pas forcément l’habitude d’être sur un plateau?

Avec Catherine, qui est musicienne professionnelle, on se connait depuis 20 ans, on a beaucoup travaillé la théâtralité musicale, le passage entre les morceaux. Dans un concert, quand un morceau est fini, on marque un temps d’arrêt et on passe au suivant. Je ne veux pas qu’on applaudisse à chaque fois entre les morceaux, il faut que ce soit comme un spectacle de théâtre, d’une traite. Donc, travailler les intermèdes et la narration sur la longueur. On réfléchit aussi beaucoup à la question de comment on se positionne sur le plateau. Ici, avec le Singulier des Pluriels, il s’agit plutôt d’un agencement des morceaux et des interludes qui crée du mouvement et de la surprise. Avec autant de personnes, et en si peu de temps, c’est difficile de faire plus. Chacun, chacune, peut se réfugier dans le groupe, et…soutenir celui ou celle qui s’avance, c’est le principe des singuliers dans le pluriel.

Comment diriges-tu pendant le spectacle/concert?

Je ne sais pas diriger de manière classique, je fais comme je peux, avec des gestes, des mouvements, ils essaient de me suivre (rires). Je fais ça un peu à l’instinct.
Je dirige le chœur et en même temps je chante, c’est une position pas facile parce que si je leur tourne le dos et me mets face au public, ils ne me voient pas. Il y a des moments assez inconfortables. Parfois, je coupe mon micro, et je chante, parce que ces chanteurs ont besoin de m’entendre ; mais si le public m’entend chanter comme je le fais pour eux, ça ne va pas, parce que c’est trop fort et pas forcément très juste, donc mentalement de temps en temps ça fait un peu court-circuit…

Comment les participant·es amateur·ices vivent l’expérience de ces concerts publics?

Ça change entre le début des répétitions et la fin parce que quand j’arrive avec mes textes un peu bizarres, par exemple chez Véronique Ravier à l’Académie d’Etterbeek, ils ont plutôt l’habitude des partitions, d’une direction un peu stricte, moi je viens avec mes machins, je leur fais répéter des textes dans des langues inconnues, ils se demandent un peu ce que c’est! Au début, il y a une petite lutte, beaucoup de questions: mais qu’est-ce que ça veut dire ce morceau? Je leur retourne la question: qu’est-ce que tu penses que ça veut dire? On va discuter et à la fin ils ont la banane jusque-là parce que ça a été une aventure, ils s’amusent comme des fous. Tout le monde arrive chargé à bloc au concert, c’est un événement hors du commun pour eux, c’est un truc qu’on fait ensemble. Souvent, ils ont envie de recommencer.

Tu enseignes à des jeunes comédien·nes de l’IAD. Comment abordes-tu cet aspect très musical du texte?

Oui, je donne un cours de chant et de musique aux jeunes acteurs et actrices. Je leur dis: votre travail dans le texte, c’est du rythme et c’est des mélodies. Après ça, les intentions, c’est autre chose. Je ne dissocie pas les deux, la langue et le chant. Alors que très souvent, dans leur esprit, c’est dissocié, l’investissement intérieur se place à un autre endroit. Dans un spectacle de théâtre, si à un moment ça chante, ce n’est pas un interlude. Ce n’est pas juste une petite chanson et puis on va reprendre où on en était. Ça fait partie d’un tout. À quoi vous pensez quand vous chantez et comment vous êtes quand vous êtes dans le rôle et que vous allez vous mettre à chanter? Qu’est-ce qui se passe à ce moment-là?

Et tes textes, tu dirais que ce sont des sortes de poèmes? Il y a un fil narratif?

Dans le théâtre, j’avais l’impression de parler beaucoup pour ne rien dire. Et ça ne m’allait pas. Je voulais construire des silences qui racontent. Donc, j’ai d’abord fait de la langue inventée, c’était des sons écrits que j’arrangeais pour faire semblant que c’était une langue et j’y mettais des intentions.

Je voulais construire des silences qui racontent.

Dans mes spectacles, j’ai un fil narratif, pas forcément le même d’ailleurs que celui qui sera perçu par les spectateurs, l’idée est qu’au final chacun puisse se raconter sa propre histoire. Sauf que là, en cours, je les sors de leur contexte, donc on ne le saisit pas forcément tout de suite. Le fil, propre à chacun, est à inventer, pour que l’histoire sans histoire puisse se raconter.

Peux-tu donner un exemple?

Par exemple, je leur demande chaque fois de répéter la phrase: «Parfois, je me demande est-ce là que ça se passe? C’est ça que je me demande.
Est-ce là que ça se passe? Et c’est ce que tout le monde se demande. Est-ce là que ça se passe? Oh, je ne sais pas, mais je me demande, est-ce là que ça se passe? Et parfois, tu as envie de dire c’est là que ça se passe. Mais ce n’est pas pour ça que c’est là que ça se passe.
C’est d’ailleurs quand des gens disent que c’est là que ça se passe qu’il faut se poser la question. Est-ce là que ça se passe? Mais si tu poses trop la question est-ce là que ça se passe, ça ne deviendra jamais c’est là que ça se passe. Mais si tu ne te poses pas assez la question est-ce là que ça se passe, tu ne risques pas que les gens qui disent c’est là que ça se passe, se demandent un jour est-ce là que ça se passe non plus.» Donc en fait, dans ce petit extrait, il y a «c’est là que ça se passe» et «est-ce là que ça se passe.» Et pour moi, ça raconte tout. Mais pour des chorales par exemple, c’est un peu…inhabituel.

C’est vrai que ça doit surprendre quand même les gens qui ont l’habitude de textes plus classiques.

Oui, c’est sûr.
Ceux qui ont l’habitude des trucs bien rationnels ont parfois du mal. Il faut se lâcher un peu. Il y a des gens chez qui ça ne va pas, qui se sentent bousculés, qui disent: Moi, je travaille trop sur le sens. Je ne peux pas chanter ça. Je leur dis mais ça a du sens. Mais ce n’est pas celui que tu entends.

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Le Singulier des Pluriels
TOMASSENKO invite l’Extra Ordinaire Orchestra, la chorale les Estourdions, la NKORAL et des surprises!

Les 27 et 28 octobre 2026 au Marni (Bruxelles).


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