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Le cinéma Guimbi en construction à Bobo Dioulasso ©KarolinaSvobodova

«Jouez, jouez, jouez!»

Au large

Ce pourrait être le début d’un film. Une femme est installée sous le auvent d’un kiosque. Elle trempe ses lèvres dans la tasse de thé noir posée à côté d’elle. Derrière le comptoir, la serveuse prépare paisiblement un sandwiche à l’omelette, du poste de radio s’échappe une musique entraînante, parfaite pour débuter la journée. C’est un dimanche matin de décembre, empli de douceur, dans une avenue plutôt chic du quartier Kôkô, à Bobo-Dioulasso, un million d’habitants et une atmosphère de village, à quelques heures de route du Mali, dans l’ouest du Burkina-Faso. Soudain, une moto surgit sur la route, des crissements de pneus dissipent la poussière ocre au bord du goudron. Le conducteur est un petit gars costaud d’une vingtaine d’années, chemise bien coupée, oreillette reliée au téléphone et badge attaché autour du cou à un cordon, qui descend énergiquement de l’engin en pointant devant lui un étrange objet noir, muni d’une poignée supportant un bras d’une dizaine de centimètres: à n’en pas douter, un pistolet ultra sophistiqué au design épuré, que l’inconnu dirige d’un pas décidé vers la fille piquée dans sa curiosité – elle vient de lever la tête de sa tasse de thé. 

Le cinéma Guimbi ©KS.

Un dimanche de cinéma

De fait, ce sera bien un dimanche de cinéma à Bobo, mais pas de ce genre-là: le garçon n’est ni un agent des services secrets ni un gangster mais Rachid, apprenti réalisateur; l’arme dernier cri est en réalité un stabilisateur de téléphone portable; et la fille, c’est moi, qui viens observer un des derniers tournages de l’année de l’équipe du «hub» de Jiguiya Production, aujourd’hui au jardin Renaissance, à deux pas de l’institut français et du marigot Houet, le tout petit cours d’eau qui traverse la ville.   

Rachid, vingt-cinq ans, c’est le coordonnateur des hubiens de Bobo, cette trentaine d’ados et de jeunes adultes qui se retrouvent le dimanche pour tourner les scénarios travaillés collectivement en amont, au fil des rencontres et des conversations WhatsApp. Le hub, réunissant une centaine de membres entre ses différentes implantations à Ouagadougou, Bobo et Dori, dans le nord du pays, constitue le volet laboratoire de la toute récente maison Jiguiya Production. Le pan du projet qui touche peut-être le plus profondément le cœur d’Abdoul Salam Koussoubé, le fondateur de la structure, trente ans et déjà une solide expérience dans le secteur culturel et audiovisuel; pas encore un aîné, mais déjà un mentor, aux yeux des coordonnateurs locaux du projet. 

Si le hub, qui a commencé ses activités il y a moins d’un an, n’est pas encore tout à fait une communauté, ses promoteurs y aspirent. À Bobo, certains hubiens se connaissaient – ils se sont croisés au cours d’ateliers d’initiation au cinéma ou dans les compagnies de théâtre universitaires – d’autres sont arrivés par des copains, d’autres encore on ne sait trop comment, au gré des réseaux sociaux. Tous les hubiens partagent un goût certain pour le cinéma – «depuis tout petits», disent-ils, c’est-à-dire quelques années pour les plus jeunes – aucun n’est passé par des études dans le domaine (il n’y a pas de formation supérieure à Bobo et l’ISIS, à Ouaga, six heures de bus, est loin d’être accessible au plus grand nombre). Et tous sont pressés: ils veulent jouer, fabriquer des films, apprendre en faisant. Alors, à côté des études en informatique, du lycée ou du boulot, à côté des autres rêves – devenir basketteurs ou traders – ils ont rejoint l’entreprenant Rachid. Lui et Abdoul Salam Koussoubé, son aîné de quelques années et initiateur du hub, se sont rencontrés autour d’une envie commune, celle de faire naître un réseau. En effet, s’il a les yeux rivés sur le long-métrage qu’il s’est juré de réaliser en 2022, Rachid sait bien qu’on ne fait pas un film seul. Alors le hub, pour s’entraîner, constituer un réseau, tourner beaucoup, s’améliorer, tracer sa route dans le domaine; et vite! Le hub accepte tout le monde, n’exige aucune compétence préalable. Il y en a à chaque tournage, des petits nouveaux qui viennent de rejoindre le groupe WhatsApp et passent pour la première fois derrière ou devant la caméra, découvrant sur place le scénario. 

Tout sera filmé au téléphone portable, sans aucun dispositif de prise de son.

Ce dimanche, dans les allées verdoyantes du jardin Renaissance, ils sont une dizaine, dont deux filles, entre dix-sept ans et la petite vingtaine, la petite vingtaine pour la plupart, à attendre Rachid. Il n’y a pas de temps à perdre: les nouvelles recrues sont mises dans le bain sans attendre, on va tourner. «Trouve un coin pour te changer!» lance Rachid à Yasmine, une des protagonistes du premier court-métrage de la journée. On vérifie les rôles du jour: Arthur, encore lycéen, sera cadreur; Ismaël hérite de la fonction assez peu claire de script; les autres joueront. Rachid, qui ne se reposera pas un instant, coordonnera l’ensemble du processus, dirigeant les acteurs, déterminant la structure du tournage. Tout sera filmé au téléphone portable, sans aucun dispositif de prise de son; actuellement pour le hub, disposer d’une caméra est un horizon dont on ne parle même pas. Acquérir des smartphones de meilleure qualité, avoir de quoi prendre le son –à Ouaga, ils ont un micro Zoom, qu’on scotche à un manche à balai pour constituer une perche acceptable – ça, oui.

Les grandes lignes du scénario du jour sont rappelées à l’équipe. Nous sommes en décembre, et c’est un mois particulier au Burkina: celui où les gars essaient d’échapper aux gos (?)» – les filles. Parce qu’en décembre, m’expliquent Yaya, Drissa et les autres, c’est terrible: la go réclame son dû. En ce temps de fête, tu dois payer pour l’habiller, lui offrir des cadeaux, la sortir. C’est simple, m’expliquait en riant une hubienne de Ouaga lors d’un précédent tournage, en décembre les mecs se cachent, comme par hasard ils n’ont plus de réseau, on les voit réapparaître en janvier comme par magie. Ici à Bobo, je n’aurai accès qu’au point de vue des garçons: parfois donc, et c’est de cela que parlera le film d’aujourd’hui, la go te trahit, elle se barre avec un autre, alors même que tu t’es saigné aux quatre veines pour être à la hauteur des promesses de décembre, et que tu n’as pas d’argent. «La fille considère le gars comme une entreprise», poursuit Yaya, vingt-deux ans. Le film d’aujourd’hui est donc inspiré par cette inquiétude, qui semble habiter le groupe; impossible de savoir si c’est vraiment du vécu, mais il semblerait que non. 

Deux gars trompés, une go vénale

Synopsis: un type croise la copine de son ami dans un maquis (comme on désigne les petits cafés en extérieur d’Afrique de l’Ouest), assise à côté d’un inconnu dont elle a l’air très proche. Ni une, ni deux: il prévient l’ami en question, qui déboule alors et surprend en flagrant délit la traîtresse. Il exige qu’elle lui remette illico tout ce qu’il lui a payé, des clefs de la moto au sac à main en passant par le téléphone, jusqu’à la perruque et la robe. Si le ton est léger, on ne plaisante pas avec cette situation: «Tu investis dans la fille et elle part avec un autre, mais c’est très grave, ça provoque des arrêts cardiaques, tu peux en mourir!» affirme avec conviction Yaya. Je me tourne vers Yasmine, qui pour son premier jour au hub interprète le rôle de la vipère profiteuse. Elle garde les yeux baissés, souriant timidement face aux taquineries des garçons gouailleurs et prend bien soin d’insister sur l’écart entre son personnage et elle-même: «Moi je suis pas comme ça, hein! Je ne suis pas une fille matérialiste». «C’est une enfant, elle sait pas comment ça marche», lâche un des comédiens, tandis qu’elle s’éclipse pour aller enfiler sa robe moulante de fille «légère».

La matinée avance, l’équipe se disperse: Ousséni et Fleur vont s’installer sur un banc à une bonne dizaine de mètres du tournage; Yaya, qui joue le serveur, observe pendant un long moment le tournage depuis le comptoir de la buvette. Pendant ce temps-là, sous le kiosque, on reprend sans cesse, Arthur filme, Rachid à quelques centimètres derrière lui le guide par gestes, tout en orientant les acteurs dans leur jeu – encore une fois, Daouda a oublié de faire tinter la clochette pour appeler le serveur, qui aura droit à un gros plan pendant qu’il prendra les commandes – «Un Coca, ok, un Fanta, combien?» «C’est super!» encourage Rachid, avant de soupirer: «Quand je dis “Action”, tu filmes.» Le vocabulaire technique n’est pas toujours maîtrisé, occasionnant des confusions: «J’ai pas dit “Action”, revenez!» «Mais tu as dit “Ҫa tourne”, ose Arthur. «Ҫa tourne à la caméra. Quand je dis “Action”, c’est pour les acteurs», explique patiemment Rachid. «Tu aimes le Coca, on dirait», ose Daouda, qui peine visiblement à faire la conversation à sa go.

Les dialogues, un vrai casse-tête.

Les dialogues, un vrai casse-tête pour le hub de Bobo: il n’y a pas de micro, les tournages ont lieu en extérieur. Autant dire que, même si les acteurs gonflent leurs voix, le son n’est pas toujours propre, malgré les efforts des monteurs. C’est un petit sujet de tension, aujourd’hui, entre Rachid et Drissa, qui joue le petit ami trompé: lui fait du théâtre, sa voix porte, et en plus il campe aujourd’hui un amoureux très fâché, qui a envie d’en découdre et de le dire. Pour sa scène d’humiliation de la go, il a plein d’idées, se met à improviser en se plantant devant Yasmine :«Aaah, je vois qu’en vrai, tu n’es pas malade!». Rachid le coupe: «Drissa, tiens-toi à ce qu’on a dit, pas besoin d’en rajouter, c’est pas une impro. L’image parle!» Montrer, ne pas dire puisqu’on le montre (c’est redondant, selon Rachid): la patte artistique du hub est intimement liée aux contraintes techniques. «Moi j’ai une question…» risque Ismaël, le script figurant. Soupir de Rachid: «On peut rien modifier.» Il interpelle ses acteurs: «Soyez choqués. Si on sent pas la peur, ça sonne faux!»

Le garçon qui souriait trop

Action. Le petit ami trompé, Drissa, s’approche du couple d’un pas décidé, mais sa rage feinte ne fait pas disparaître le sourire de Daouda. «Tu ne joues pas!» s’emporte Rachid. «Arthur, fais la mécanique!» c’est-à-dire: montre-leur. Arthur quitte sur le champ son poste de cadreur, prend la place de Daouda face à Drissa: «Regarde juste son expression faciale», conseille Rachid. Et de fait: en un instant, Arthur se coule dans la peau du jeune amoureux, les traits de son visage s’animent, ses yeux s’ouvrent tout grand de stupéfaction, il s’accroupit à côté de Drissa et lance: «Ah, vraiment, les filles d’aujourd’hui!» puis le supplie, d’une voix forte et bien posée, de donner des explications. Face au spectacle, Daouda se marre comme les autres, et le reconnaît: ça joue. Rachid renchérit: «Tu vois, le jeu d’acteurs! Si toi tu joues pas, Drissa peut pas jouer.»

«On doit sentir la peur!»

Action, mais ce n’est toujours pas ça: Rachid agite ses bras en tous sens, Coupez, encore. « Ҫa sourit trop! Faut que ton visage parle, tu dois avoir peur!» Yaya, Ousséni, Ismaël et les autres suivent maintenant attentivement la scène, massés sur des chaises en plastique à quelques mètres des acteurs, et confirment: «Ҫa sourit, ça sourit! Or, on doit sentir la peur!»

Les garçons s’approchent du héros du jour. «Pourquoi tu souris?» lui demande Drissa. Yaya et Drissa, pédagogues, proposent alors à Daouda un exercice: «Moi je vais rire, et toi tu vas serrer la mine» – c’est-à-dire te mettre en colère, prendre un air renfrogné. Ҫa ne donne pas grand-chose, alors Drissa développe: «C’est comme en vrai, c’est la réalité. C’est ta copine, tu dois avoir honte, tu sors avec quelqu’un que tu n’as pas habillé, et celui qui lui a offert des vêtements arrive. C’est la honte, mais tu peux rien faire.» Yaya l’appuie: «Mets-toi dans le rôle d’un fou et joue!» Ce n’est pas si difficile, encourage Drissa: «Moi j’ai joué le rôle d’un garagiste, je suis pas garagiste!» «Quelle situation te mettrait la honte?» tente-t-il à l’intention de Daouda, qui fouille en vain dans sa mémoire… Yaya essaie autre chose: «Imagine, tu es avec ta belle-famille, tout le monde est là, et toi, tu pètes. Devant ton beau-père!» Rire embarrassé de Daouda, à qui la scène n’évoque de toute évidence pas grand-chose. Rachid et les autres reviennent, et on reprend. 

La dureté du cinéma, les hubiens l’éprouvent avec leur corps. Les acteurs fatiguent: «Ҫa fait mal», confie Yaya. «Le fait de reprendre à tout moment…» complète Ismaël. Maintenant, on va refilmer les mêmes scènes depuis d’autres angles pour diversifier les points de vue au montage. Le garçon qui sourit trop prend enfin un peu d’assurance, s’affirmant face à l’investisseur en furie qui réclame les chaussures, le sac, la perruque de Yasmine: «Vous allez pas lui prendre tout, quoi! Non mais monsieur, quand même!» «Toi, reste en dehors de tout ça, ne me pousse pas à bout», s’emporte l’inflexible Drissa. «Ta robe, enlève ta robe!». Regard contrit de Yasmine, dénudée de sa robe, humiliation maximale, dernier plan sur Yaya le serveur qui, en silence, lui passe un châle sur les épaules pour couvrir sa honte. Coupez.

«Vous avez tous très bien joué !»

Les hubiens se rassemblent autour du kiosque. «Vous avez tous très bien joué!» les félicite Rachid. Jusqu’à seize heure personne n’aura rien mangé ni bu – à l’exception des deux sodas achetés pour donner un air de semblant de maquis à la scène. Forcément, lorsque Rachid pousse le groupe à faire part de ses remarques à l’issue de la journée, les réactions sont plutôt faibles: Drissa pique du nez, Yaya plonge le sien dans son téléphone. Le seul qui en redemande est celui qui est arrivé en fin de tournage, et qui a certainement, lui, encore quelque chose de solide dans l’estomac. On se tourne vers les nouveaux pour de brefs retours: Daouda «a aimé», Fleur, dont le niveau d’énergie est proche de zéro, murmure un «oui» du bout des lèvres, Ousséni fanfaronne un peu – «Même pas j’ai l’impression que c’était ma première fois!» Yasmine, qui n’a plus ni sa perruque ni sa robe moulante, ne dit rien: on a oublié de lui donner la parole, et elle ne la prendra pas.

La lumière de fin d’après-midi s’installe peu à peu sur le jardin Renaissance. Ici et là, des petits groupes se sont formés, rires et éclats de voix, on commence à finir le dimanche. Les mains des hubiens se serrent, quelques bavardages encore, leurs motos vrombissent et leurs mots s’éloignent sur le goudron. Rachid, lui, n’en a que pour le hub: il évoque les tournages à venir, un décor à trouver pour faire croire à une auberge… Et puis comment faire en sorte que le prochain dimanche ne finisse pas encore une fois écrasé par la faim et la soif, comment ne pas tous les épuiser? Il jette un regard vers le ciel au-dessus de Bobo, pensif: «Des choses vont devoir changer.» 


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