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©Fabrice Melquiot

Tout terriblement, de Fabrice Melquiot: le vertige radiophonique de l’hyper-présent

Grand Angle

Emilie Garcia GuillenQuelle est la genèse du cycle de créations radiophoniques Tout terriblement?

Fabrice MelquiotLe projet est né du travail mené avec Sophie Berger, réalisatrice son et romancière: des performances sur l’hyper-présent, qui allient production de textes et de son en direct. On a associé quatre théâtres: le Théâtre Molière de Sète, les Quinconces et L’Espal au Mans, le Théâtre Le Passage à Fécamp et les Amandiers à Nanterre. Blandine Masson, alors directrice de la fiction à France Culture, a accepté notre projet de fictions radiophoniques créées in situ et sur le vif. Sophie et moi arrivions le lundi dans chaque ville, avec un principe déterminé au préalable. On écrivait pendant la semaine et le samedi il y avait un rendez-vous public: ce que tu entends sur France Culture, c’est la captation du rendez-vous public.

Tu arrives avec une trame, une idée?

Que je définis toujours avec Sophie. Une idée, mais qui va pouvoir bouger. A Fécamp, par exemple, on ne connaissait pas la ville mais on avait lu des choses sur les personnes qui mettent fin à leurs jours en se jetant des falaises. Le théâtre de Fécamp organise un rendez-vous le lundi, à 9h : on se retrouve chez un ancien capitaine de gendarmerie, qui a passé une grande partie de sa vie à monter sur les falaises à la fois pour constater des suicides mais aussi, parfois, dans un espoir de les empêcher. On recueille les récits des habitants et des habitantes. Puis on fomente.

A Sète, où vous avez créé La nuit des temps, vous aviez déjà une idée précise ?

On a demandé à l’équipe du théâtre de nous donner une année, quelqu’un nous a dit : «1989», et l’enjeu de la semaine, c’était de raconter 1989 à partir de Sète. On a mis en place un répondeur téléphonique où des gens pouvaient laisser un souvenir de 1989. Sophie s’est emparée de ça, elle l’a transformé en éléments de narration. Ce principe de La nuit des temps, très simple, on l’avait déjà éprouvé une fois, au Méta, à Poitiers.

On subit chaque jour les effets de l’état d’urgence climatique; mettons nous en urgence sensible.

Je travaille au sein d’un atelier de création où mon travail de directeur artistique, c’est d’imaginer des dispositifs de rencontre entre des territoires (et leurs habitants) et des artistes qui viennent du théâtre, de la musique, du cirque, de la danse, des arts visuels et de la cuisine. Il y a toujours cette notion d’urgence dans ce qu’on invente. On subit chaque jour les effets de l’état d’urgence climatique; mettons nous en urgence sensible.

On perçoit fort, dans Tout terriblement, cette avidité de ce qui arrive…

Parce que tu es pris d’un beau vertige quand tu arrives le lundi, les mains vides ou presque. Tu sais que le samedi soir, tu as un rendez-vous et tout doit être écrit.

Peux-tu me de la performance enregistrée au Mans, Dédicaces?

Dans ma radio associative, quand j’avais une quinzaine d’années, j’animais l’émission «Dédicaces». Ces émissions existent depuis longtemps: tu appelles la radio pour dédicacer à l’antenne un morceau de musique. Le pari, c’était d’imaginer: s’il y avait une émission de dédicaces à France Culture, on ne se contenterait sans doute pas de dédicacer des chansons. On pourrait se dédicacer des trucs fous.

On pourrait se dédicacer des poèmes…

Des paysages sonores, des archives, des bouts d’interviews… Il y a plein d’histoires vraies, dans Dédicaces. C’est la seule performance où des acteurs se sont joints à nous.

Comment se passe le travail pendant la semaine de création?

Quand on arrive, la structure qui nous accueille facilite les rencontres avec les citoyens, les habitants. Je commence à écrire le texte dès le premier soir. Sophie écrit le son en parallèle. On se concerte beaucoup, tout le temps. Par exemple, à Sète, Sophie intègre le répondeur téléphonique made in Sète à l’intérieur de la fiction, pendant que moi je développe toute une fiction à partir de petites histoires que je glane in situ. Sophie travaille avec une base de données de 11 000 sons qu’elle a enregistrés elle-même et avec lesquels elle compose sa musique à elle.

Comment se passe le moment, au bout de deux jours, où vous vous dites «on va raconter ça», une fois que avez recueilli de la matière?

On pose toutes les hypothèses sur la table et on s’accorde sur celles qui nous semblent les plus probantes. Sophie n’est pas seulement quelqu’un du son, c’est aussi une romancière, avec un sens très aigu de la littérature. On oscille entre abandon et lucidité, en permanence, entre savoir-faire et étonnement. On essaie de se rapprocher de la façon qu’ont les enfants d’être au monde. On imagine des bribes de fictions, des fantômes d’histoire, on se dit «tiens on pourrait suivre cette piste – ou celle-là». Et tu opères sans cesse des choix, tu agences les matériaux et la forme se dessine, par petites touches. Et ça fonctionne à condition qu’il y ait plus d’enfance que d’ego, plus de légèreté que de pression, plus de confiance que d’angoisse.

©Fabrice Melquiot

Comment se déroule la fin de la semaine?

Le vendredi, on met en commun ce qu’on a écrit, on fait une générale entre nous, Sophie a la charge exclusive des enjeux techniques, qui est considérable, elle endosse tout ça et le samedi, on joue. Le public est installé dans le noir complet, le temps de la fiction; c’est le pari: on traverse la forme sonore en ne faisant rien d’autre. On ne fait pas la vaisselle en écoutant.

C’est marrant, parce que moi, j’ai justement écouté Dédicaces, l’épisode du Mans, en faisant la vaisselle. Et au bout d’un moment l’écoute m’a arrêtée. Il y a quelque chose de beau avec la fiction radiophonique dans cette possibilité d’être surpris par la concentration que ça permet, alors même que tu es pris dans un geste tout à fait banal et du quotidien.

J’adore!

Mais je comprends que quand tu écris, tu dois penser que les gens n’écouteront pas en faisant la vaisselle…

Et quand tu rallumes la lumière… ce qu’ils ont vu, entendu… les zones de mémoire où les projette cette infirmité consentie, ce truc : «fermons les yeux, jouons aux aveugles»… On sait que ça exacerbe les autres sens, mais ce n’est pas que la question des sens, c’est la question des empilements de mémoire à l’intérieur de soi. Ça ne va pas connecter les mêmes zones. Et c’est fou.

Comment vivez-vous, de votre côté, cette performance?

un système de pendrillons pour que je ne sois pas à vue. J’ai une toute petite lumière dans le noir, un pupitre, je suis debout. Et je lis en direct. Sophie mixe au diapason.

Ce qui m’a vraiment frappée dans ces pièces, c’est leur côté extrêmement intime. On a vraiment l’impression d’être sur un fil très fragile. C’est à la fois très intérieur et à très relié au monde.

Ce sont des formes qui viennent du noir, du noir complet. Parce qu’évidemment, le texte, tu ne peux pas l’apprendre par cœur, tu en as achevé l’écriture la veille au soir. Et Sophie mixe en direct : ce n’est pas pré-écrit, pré-enregistré, c’est du live.

Des formes qui viennent du noir, du noir complet.

Donc, on est dans une nécessité de s’écouter l’un l’autre de façon hyper aiguë. Ce qui rend l’exercice encore plus délicat, c’est que tu crées chaque forme en cinq jours, tu n’as aucune recul et peu de temps de répétitions. Mais c’est aussi l’une des expériences artistiques les plus puissantes, les plus fortes qui soient.

Ce que je trouve intéressant dans vos fictions, c’est qu’il y a tout ce travail sur le présent et tout ce travail aussi sur une sorte de mémoire collective. Il y une forme de moi éclaté, de porosité. On est dans des échos, un ensemble d’échos qui viennent de partout, du quotidien, du sport, de l’art, mais aussi de la vie…

C’est aussi ce que la radio nous permet : ne pas opérer de hiérarchie dans nos influences, dans ce qui fait notre culture. Moi, je sais que je viens de Bruce Lee, de Stallone. Mes références d’ado sont celles-là bien plus que des références littéraires. Un certain cinéma d’action, des chansons populaires. Et ça s’ajoute à tout ce que j’ai lu depuis.

Est-ce que ce dispositif-là de l’urgence et en même temps de l’attention à ce qui est là ne renforce pas cette liberté, cette spontanéité? Est-ce que ça ne permet pas d’avoir moins à réfléchir à «quel est mon propos»?

Pendant des années, je nourrissais un complexe vis-à-vis d’auteurs qui me semblaient avoir beaucoup à dire. Et moi, je trimballais le sentiment que je n’avais pas rien à dire, mais tout à écouter.

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Je ne peux écrire que si j’écoute, que si j’ai une écoute suffisamment aiguë des autres.

Je pense que moins on se connaît, mieux on se porte ; je ne sais pas grand-chose de moi-même et ça me convient. Cette démarche m’a permis d’éclairer une chose: je ne peux écrire que si j’écoute, que si j’ai une écoute suffisamment aiguë des autres et de la manière dont ils me renvoient à des mémoires ignorées. Je crois au dehors, à ce mouvement du dehors vers le dedans.

Dans les différentes pièces, on a en effet le dehors qui rentre : les choses arrivent, pénètrent cet espace de l’intime et de l’écoute intime et de la relation intime que tu crées, toi qui écoutes, avec celui qui parle. C’est le monde qui te percute et c’est ça qui est très beau. Pour revenir à la création de Tout terriblement, tu disais que tu as l’habitude de travailler avec des dispositifs de contrainte…

J’ai l’impression que la contrainte est toujours fertile. Il y a un rapport à l’écriture qui devient très ludique.

Dans un temps où on fait tout mentir, c’est très important de se le rappeler: parler, c’est agir.

C’est pour ça que j’aime écrire pour le théâtre: le théâtre nous rappelle à quel point le langage est à la fois un lieu à habiter et un moyen d’action. Dans un temps où on fait tout mentir, c’est très important de se le rappeler: parler, c’est agir.

Dans Dédicaces, par exemple, je vois aussi du jeu: de la divagation mais en même temps, et c’est ce qui nous tient aussi quand on écoute, une intrigue. On est pris à la fois par des associations et par un plaisir presque enfantin: qu’est-ce qui va se passer?

Michel Vinaver a émis l’hypothèse qu’il y a deux types de structures d’histoires majoritaires: la pièce machine et la pièce paysage. La pièce machine, c’est celle qui fait l’essentiel de la fiction aujourd’hui: exposition, enchaînement de scènes, rapports de causalité, tension dramatique, climax, dénouement. Il y a heureusement des exceptions, je pense à Atteintes à sa vie de Crimp, pour évoquer une pièce de théâtre ou bien encore à la série The Leftovers par exemple, qui est assez paysagère: l’identité des personnages est instable, on a l’impression de tableaux davantage que de scènes, on assume la discontinuité, une chronologie aléatoire. Il n’y a pas forcément une intrigue, mais des narrations modulées, les cercles de sens sont plus flous… Comme la plupart des auteurices, j’espère une fusion entre les deux modèles, une alliance, un équilibre entre la machine et le paysage, ou pour le dire autrement entre la promenade et l’enquête. L’enquête fait de toi cette sorte de détective qui (se) pose des questions.

Entretenir le paysage dans la machine.

Et puis soudain, lassé d’enquêter, tu accroches ton imperméable au porte-manteau et tu vas «fumer une clope », comme le font régulièrement certains personnages dans The Leftovers, ce que j’adore. Je trouve ça toujours salutaire d’entretenir le paysage dans la machine. Dans la pièce-machine, on te tient par la main: «Mène l’enquête avec moi!». Dans la pièce-paysage, on te lâche la main: « Va faire un tour!».

D’où vient ce titre : Tout Terriblement?

Il vient d’Apollinaire:
«Homme / vous trouverez ici une nouvelle représentation / de l’univers / en ce qu’il a de plus poétique / et de plus moderne / homme / homme / homme / homme / homme /
Laissez / vous / aller / à cet art où le sublime / n’exclut pas le charme et l’éclat /
ne brouille pas la nuance / c’est l’heure ou jamais / d’être sensible / à la poésie /
car elle domine / tout terriblement.»

Vivez tout terriblement, sentez tout terriblement.

Ces semaines de travail mettent dans un état d’intensité. Tout Terriblement, ça disait l’urgence. Au fond, c’est ce qu’on cherche quand on va au théâtre, quand on écrit, quand on joue : une autre intensité de présence au monde. Implicitement, dans ce titre, j’entends une invitation, une injonction bénéfique: souvenez-vous de tout terriblement, vivez, revivez tout terriblement, sentez et inventez tout terriblement.

Ces pièces sont en effet traversées par du tout. Et finalement, l’impression de n’avoir rien à dire dont tu parlais est peut-être ce qui permet ce débordement par le tout, cette déferlante du tout…

Moi je n’ai jamais été aussi en paix…

Avec le fait d’avoir rien à dire?

Oui! Et c’est la collaboration, le travail collectif, l’échange, qui enrayent la peur, le besoin de sécurité ou le désenchantement ambiant. Je crois primordial, en ces temps où une menace d’ordre idéologique pèse sur la culture, de renforcer la coopération et le dialogue, la différence et le dissensus, au cœur du travail artistique.

Une solitude surpeuplée de voix.

Certes, l’écriture est œuvre de solitude, mais c’est une solitude qui est toujours surpeuplée de voix. Je n’ai jamais été témoin d’une faillite de cette opération élémentaire et pourtant nécessaire à tout: celle qui consiste à asseoir plusieurs personnes autour de la même table afin qu’elles habitent, pour un temps donné, des réalités, des rêves, des doutes. Et qu’ensemble, elles donnent une forme aux questions qui les nourrissent. Être ensemble, pour faire ensemble, à l’écoute.


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