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Obsession de Curry Barker ©Le Pacte

Obsession, Festival et Féminisme

Émois

Une bonne nouvelle d’abord: le film Obsession est sur les écrans, pas celui de Visconti mais celui de Curry Barker (retenez ce nom!).

J’avoue que je craignais un peu cette clôture du Bifff 2026, assez pauvre, malgré un pitch cocasse: un nerd introverti fait le vœu d’être aimé « plus que tout au monde » par sa collègue, sans imaginer qu’elle succombera à lui au-delà de toute limite.  Et puis voilà que surgit Curry Barker et son Obsession à lui!

Jeune acteur, cinéaste et humoriste américain, connu pour ses sketchs absurdes en duo avec Cooper Tomlinson sous le nom «that’s a bad idea», de courtes vidéos centrées sur le duo joyeusement crétin et souvent pathétique. Sur YouTube, ses courts et moyens métrages sont creepy, perchés, mais réalisés avec un vrai soin, loin de la bouillie internet. 

Obsession n’est donc pas un coup d’essai. Le scénario démarre comme un fantasme adolescent classique: la fille dont on rêve tombe follement amoureuse de vous. Tout le film tient dans ce «follement». Quand le fantasme devient réalité, la vision ado-macho et limitée du désir tourne au cauchemar obsessionnel. Le film dérape et l’amour à mort cesse d’être une expression.

Je ne ferai pas de Barker un féministe militant, mais son film montre très clairement ce qui se produit lorsqu’une femme est réduite au fantasme masculin!  Franchement, on est au bord de son siège, l’interprétation est géniale. Cela faisait longtemps que je n’avais plus eu peur au cinéma.

Et cela faisait longtemps aussi que je n’avais plus vu un bon film au Bifff. Cette édition 2026 laisse une impression étrange: peu de fantastique véritable, quasiment pas de science-fiction, mais une succession de films mal écrits, surjoués, souvent prétextes à des scènes gore répétitives. Je me lasse vite des films où des femmes se font massacrer dans des métaphores prétendument politiques ou sociales. L’alibi métaphorique ne tient plus: cela relève souvent d’un voyeurisme macho très pauvre.

On a bien entendu épinglé Marama ou le tourneboulant The Forbidden City. Le premier a été distingué par le jury, et le second n’est pas du tout bifffien, mais fait un super film! Obsession donnait donc une bouffée d’oxygène à la sortie de la mouture 26 d’un Bifff bien fatigué.

J’ai eu l’occasion de discuter du Bifff longuement avec Emma Bozzo, qui travaille au Laboratoire d’anthropologie des mondes contemporains de l’ULB.  Elle est aussi la fille de Freddy Bozzo, l’un des Fondateurs du Bifff, celui que la planète Bifff connait sous le nom de Jésus! Une insider, en quelque sorte, puisqu’elle a grandi à l’ombre du Passage 44 et des «Tuez encore – Jamais plus» et du Magic Land Theatre.

La rencontre avait lieu à la suite de mon article paru dans La Pointe au sujet de la projection plus que houleuse de Love Lies Bleeding au Bifff 2024, il y a déjà 2 ans. Le film de Rose Glass avec Kristen Stewart, un thriller romantico-fantastique lesbien, avait donné lieu à une échauffourée dans la salle. 

Les dérapages sexistes et les appels au viol du public de vieux beaufs avaient suscité une indignation légitime et quelques paires de claques bien méritées de la part d’un groupe de jeunes femmes. L’organisateur avait fait venir la police. Une honte totale dans la gestion d’un dérapage majeur. 

La question était simple: le Bifff est-il capable de se mettre au diapason d’une époque qui a changé depuis les années 1980, et de la « gentille folie potache » des jeunes spectateurs qui faisaient le chœur du public?

Premier élément de notre entretien avec Emma Bozzo, un point de vue sur le cinéma fantastique qui n’est pas très à l’avant-garde des avancées, et particulièrement des avancées d’inclusion ou de genre. Le personnage «fragile», celui qui descend dans la cave avec une bougie, et si possible en nuisette, est rarement un malabar. Le rôle des femmes dans le fantastique n’a pas souvent été très «intéressant», et longtemps, le public acharné du film de genre était plutôt barbu! Tourneur a fait des films aux personnages féminins un peu plus nuancés, Barbara Steele a donné ses lettres de noblesse à un érotisme fantastique aujourd’hui problématique, mais de manière générale, de Dracula à Freddy Krueger, it’s a man’s world ! It was.

Et le Bifff suit les tendances. Il a découvert le cinéma asiatique – coréen, entre autres (et dans la salle les mêmes balourds criaient des insultes racistes). Il explore les cinémas du monde et déniche toujours quelques pépites… Ce n’est pas sa «faute» si la tendance des dernières années va souvent vers des films moins «construits» ou à la violence très répétitive, très souvent sexiste. 

Mais bon. Combien faut-il de femmes violées et battues pour faire un bon torture porn? Pour moi, c’est la limite qui est franchie depuis très longtemps. Et face à laquelle le Festival devrait se positionner.

Emma Bozzo émettait l’idée judicieuse que les réactions du public de vieux effarouchés du Bifff face à Love Lies Bleeding était suscitées avant tout par le fait qu’ils se sentaient exclus du film. Que le scénario de Rose Glass ne donnait pas de place à leur habituel «male gaze», et qu’il s’agissait peut-être, pour cette horde d’hommes primaires, de «se réapproprier un film et une sensualité» qui ne leur était pas destinés. Un mini-backlash masculiniste dans une salle obscure d’un Festival devenu rétrograde dans ses codes, dans son encadrement, dans sa programmation et dans sa gestion.

L’hypothèse d’un renouvellement brutal du Bifff, avec un management plus ouvert, féminin, un autre service d’ordre, une autre présentation et un autre présentateur, nous semblait à la fois un rêve et une idée très affriolante. 

Le Nifff de Neuchâtel ouvre d’autres volets de programmation et ne se fossilise pas. Il y a mieux à faire que d’approcher le Bifff en gestionnaire-marketeur. Freddy Bozzo avait envie de «donner à voir des films peu accessibles aux gens, de partager des passions et des découvertes». Cet idéalisme original pourrait insuffler un air de nouveauté à notre vieux Bifff, qui est resté mascu dans l’âme.

Ces questions traversent aussi le passionnant livre d’Hélène Fiche, Ce que le féminisme fait au cinéma, paru chez Agone. Hélène Fiche est chercheuse associée au Centre d’Histoire Sociale des mondes contemporains. Elle a étudié les 362 films français qui ont attiré plus de 700 000 spectateurs entre 1969 et 1982! Une décennie qui a vu par ailleurs des avancées réelles des droits des femmes: la pilule en 69, la loi Veil en 1975, l’autorité parentale conjointe en 1970, le divorce par consentement mutuel en 1975, la mixité scolaire et l’accès aux grandes écoles pour les femmes…

Le travail d’Hélène Fiche est riche d’échos avec les interrogations sur le cinéma post-#MeToo. 

Premier constat, dans les années 1970, c’est surtout le cinéma dit « populaire » ou «commercial » qui s’empare des thèmes portés par le féminisme. À l’inverse, le cinéma d’auteur, héritier de la Nouvelle Vague et persuadé d’échapper aux logiques commerciales, demeure largement un cinéma d’hommes, porté par un regard masculin assez nombriliste souvent plus réactionnaire sur les questions de genre. Là où ce cinéma peine à sortir d’un point de vue à la première personne, certains cinéastes et producteurs commerciaux s’en éloignent, poussés par la volonté de toucher un public plus large.

Et puis, on ne parle pas assez d’Annie Girardot! C’est la seule femme qui a totalisé un nombre d’entrées de cinéma égal à celui de Belmondo et Delon ensemble ! Pas mal. Avec une filmographie qui couvre des drames populaires et des sujets forts, et des comédies pas forcément progressistes. 

Audiard n’est certes pas féministe, mais Germaine, dans Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais… elle cause! est ce que Hélène Fiche appelle une «femme agissante». Et Girardot en est l’incarnation à travers la décennie. Elle a tourné 32 films pendant les années 70, et Mourir d’aimer ou Docteur Françoise Gaillant, voire Tendre Poulet, lui ont donné des rôles de femmes qui prennent la maîtrise de leur destin… Comme par hasard, Hélène Fiche précise que peu d’études sont consacrées à l’actrice, qui a «disparu» des radars après le backlash des années 1980.

En effet, femmes fatales, adolescentes fougueuses, hommes en crise ou patriarches déclassés, l’autrice dessine avec précision une galerie de personnages qui traversent le cinéma de cette époque, où une violente réaction affleure sous un vernis progressiste. Hélène Fiche n’est pas naïve et démontre que la domination masculine résiste. Il ne suffit donc pas qu’une femme tienne le rôle principal pour qu’un film devienne «féministe». Il ne suffit pas non plus que soient mis en scène des hommes en proie au doute et à l’introspection pour qu’advienne un cinéma post patriarcal. 

Au cours de la période, une part du cinéma français érige la provocation et le politiquement incorrect comme mots d’ordres. Les revendications très légitimes des féministes, comme la libération sexuelle, sont parfois utilisées comme prétexte pour légitimer des humiliations des personnages féminins à l’écran. On pense à Blier, le fils, dont le cinéma est essentiellement misogyne et qui ouvre le bal avec Les Valseuses en 1974, qui a été un véritable triomphe (le film a fait plus de 5,7 millions d’entrées en salle lors de sa sortie). Patrick Dewaere y rôde son personnage de «type à problème», et Depardieu celui de «type problématique». 

Hélène Fiche n’est pas dupe, donc, elle dit «J’espère que ce livre donne des outils pour faire face à ces représentations qui reviennent. Nous sommes en post troisième vague du féminisme et tout cela est cyclique». 

Et sa conclusion frappe juste: l’antiféminisme fonctionne par cycles. Décoder le cinéma des années 1970 permet aussi de comprendre celui d’aujourd’hui. Une lecture que l’on conseillerait volontiers au management du Bifff.

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Ce que le féminisme fait au cinéma, Les années 1970, de l’émancipation à la contre-attaque patriarcale, Hélène Fiche, Agone, 2026.

Retrouvez cette chronique de Carl dans notre émission La Pointe du Jour du 21 mai 2026 sur Radio Panik.


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