RECHERCHER SUR LA POINTE :

©Mireille Roobaert

Spéculer l’histoire personnelle et collective

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Implantée dans un quartier anciennement industriel, la Fondation A Stichting est un lieu phare de la photographie à Bruxelles. À l’aune des écarts sociaux qui se creusent et de la difficulté à œuvrer en harmonie, la fondatrice Astrid Ullens de Schooten Whettnall fait du partage de prises de vues documentaires un outil d’émancipation politique et visuelle. L’exposition Repose ExPose CouterPose, sous le commissariat de Sonia Voss, présente les séries majeures de Tarrah Krajnak. Cette chercheuse et performeuse, née à Lima au Pérou et adoptée par un couple pennsylvanien, vit actuellement à Los Angeles. Anthropologue dans l’âme, elle questionne l’identité féminine et latino-américaine et développe une pratique photographique attachée aux milieux naturels qui nous entourent et déterminent nos conditions d’existence.  

©Mireille Roobaert

On est directement saisi par l’expérience esthétique que stimulent ces différents clichés pensés minutieusement: la finesse du noir et blanc, les cadrages impeccables, les formes ingénieusement juxtaposées et la danse souple de l’artiste qui agite le décor. Sans être forcément connaisseur, on y lit une subtilité et une acuité graphique pointant un savoir-faire remarquable. Mais pas seulement, car l’affect vient se mêler au visuel et son œuvre devient indissociable de son parcours personnel. 

El Jardín de senderos que se bifurcan (2018-2021) – nom tiré d’une nouvelle de l’écrivain Jorge Luis Borges – est une structure poétique mêlant images d’archives, écrits et clichés personnels. On peut connecter les images à la voix de l’artiste qui récite un texte grâce à des casques audios. Une tentative de comprendre sa place transraciale, notamment grâce à l’évocation d’un séjour à l’orphelinat où elle a habité avant d’être adoptée, se lit dans cette superposition, mais il s’agit avant tout d’une reconstruction psychique et non d’une recherche d’exactitude concernant son autobiographie.

©Mireille Roobaert
Loin d’être autocentré, ce travail entend parler aux personnes issues de l’immigration, ayant vécu des traumatismes de guerre ou à tout individu en quête de sens.

Loin d’être autocentré, ce travail entend parler aux personnes issues de l’immigration, ayant vécu des traumatismes de guerre ou à tout individu en quête de sens. Il questionne les récits familiaux et leurs discordances ainsi que les carences individuelles.

Dans la Série Body Configurations (2025), l’artiste épouse les angles du squelette architectural de Lima en s’insérant dans différentes structures, les formes géométriques structurent l’espace, le ciel, la matière et lui offrent un ancrage. Le noir et blanc dessine des lignes subtiles et nettes à la fois; l’absence de couleur permet de faire des photographies non émotionnellement distrayantes. Mais on ne peut s’empêcher de chercher les symboles à l’origine de cette chorégraphie. Un peu absurde, le jeu y a aussi sa place; on décèle derrière ces images sa pratique de performeuse. Dans ces paysages vides – elle y est seul modèle – l’intensité se produit par ellipse. Une dynamique s’instaure entre architecture et corps humain. 

Les Épreuves gélatino-argentiques de ses autoportraits où elle pose nue, les 𝘞𝘦𝘴𝘵𝘰𝘯’𝘴 𝘕𝘶𝘥𝘦𝘴, forment une série inspirée de son expérience en tant que modèle, mêlée à des photographies de mode vintage. Sans critiquer radicalement le male gaze qui dompte les lignes et les postures de la morphologie féminine, l’artiste se met en scène pour affirmer l’image qu’elle veut renvoyer au spectateur. L’autoportrait, miroir de l’âme? Cette supposition édulcorée s’évapore pour laisser voir un moyen de donner chair aux engagements féministes. Portant un regard créatif et distancié sur la relation ambigue photographe/modèle, revisitant l’histoire de la photographie, chacune des propositions évoque une relation particulière à soi et au regard de l’autre. La tension entre l’œil et le corps y est cruciale.  

©Mireille Roobaert

Ces photos laissent une impression de contrôle: du regard, des dessins urbains, de la biographie et de ce que peut laisser transparaître la nudité. Mais pas au sens strict du terme, il s’exprime plutôt comme une affirmation de l’individu en réponse à un canevas imposé. Face à l’impermanence de son identité, ces prises de vue apparaissent également comme le témoignage d’une quête : la quête de soi, du territoire, de la reconnaissance. La rencontre entre biographie et enjeux actuels est au cœur de cette rétrospective, sous l’ère trumpiste, ces prises de vues sont plus que pertinentes. 

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Repose ExPose CouterPose

Jusqu’au 17 mai 2026

A Foundation 
304 Avenue van Volxem
1190 Brussels


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