Que nos enfants soient des géants
Au large7 novembre 2022 | Lecture 1 min.
Karolina SvobodovaComment as-tu rencontré les Récréâtrales?
Sèdjro Giovanni Houansou J’en avais entendu parler par un metteur en scène qui s’appelle Kocou Yêmadjè avec qui j’ai commencé à travailler en sortant de l’université. Ensuite, en 2010, Étienne Minoungou, le fondateur des Récréâtrales, est venu au Bénin. Avec un ami, Sèdoha Nassègandé, nous étions en train de monter une pièce de théâtre qui s’appelait Tu bandes. Quand il a appris qu’Étienne Minoungou venait à Cotonou, il voulait qu’on lui montre notre spectacle. J’ai dit non, parce que j’estimais qu’on n’avait pas le niveau. Mais lui, il a dit «pourquoi pas, il faut qu’on lui montre!» Il était plus grand que moi dans la tête, moi j’étais trop timide… Comme on n’avait pas de logistique, on n’avait rien, on avait construit notre décor nous-même, à la main. Et on a invité Étienne. Il est arrivé à l’université, sur une voie quasi publique, on a installé les décors en plein milieu de la rue et on a commencé à jouer sans lumière, mais il y avait des étudiants qui se sont arrêtés avec leur moto et ils ont allumé les phares, ça a bien éclairé la scène. En partant, il a dit: «Votre spectacle me plaît, j’ai envie de vous accueillir sur la plateforme. Mais j’ai besoin que vous le travailliez davantage. Je vais vous envoyer un metteur en scène qui va travailler avec vous.» Kocou Yemadje est venu travailler avec nous. Deux mois plus tard, Étienne Minoungou est revenu à Cotonou pour revoir le spectacle. Mais pour lui, il avait perdu l’amusement qu’il avait apprécié dedans. Donc, on n’a pas été aux Récréâtrales. Ce fut mon premier contact avec les Récréâtrales, un faux contact !
En, 2018, mon texte Les Inamovibles a eu le prix RFI et a été lu aux Récréâtrales dans le cadre des Langues d’Afrique. Et puis en 2021, Aristide Tarnagda m’a appelé pour créer une pièce pendant pour le festival.
Quand as-tu écrit ce texte?
Entre janvier et juin 2021. Ce texte a été commandé par le festival Afrique-Cologne qui m’a demandé de proposer un texte sur le pouvoir. Je n’avais pas envie d’aborder les aspects généraux du pouvoir, je voulais travailler sur la manière dont les pouvoirs peuvent détériorer les vies au niveau minimal, c’est à dire au niveau des petites unités comme la famille, et comment ils peuvent ensuite détériorer nos vies à l’intérieur de nous. Il y a ces trois dimensions de pouvoir que j’ai exploré dans ce texte: le pouvoir financier, le pouvoir politique et le pouvoir social. À travers les personnages, on voit comment le fait de ne pas détenir l’un ou l’autre de ces pouvoirs ou d’être malmené par eux peut amener à la désestime de soi et, finalement, à la mort, la mort physique, la mort spirituelle, la mort morale.
Comment as-tu abordé la mise en scène dans le cadre des Récréâtrales, c’est-à-dire dans une cour d’habitation familiale, à ciel ouvert?
Je suis arrivé la tête vide, je n’ai pas voulu penser à la mise en scène, à l’espace, avant. Je me disais: «Je verrai dans l’espace, ce que ça me donne.» Donc, je suis arrivé comme ça, j’ai rencontré les acteurs et les actrices, et on a commencé le travail. J’ai fait le chemin le plus classique: découverte du texte, mise en espace, direction d’acteur, et, enfin, scénographie. On a fait deux semaines de travail de table, une semaine de mise en espace, une semaine de pause et une semaine de retour sur la mise en espace et puis une semaine avec tous les éléments. J’ai voulu créer un spectacle qui donne envie aux spectateurs et spectatrices de revenir au théâtre. Depuis quelques années, c’est ma vraie motivation, j’ai envie que les gens passent de bons moments. Il faut que nous, les artistes, on arrête de faire fuir les spectateurs ! On fait ça tout le temps, on entre dans des choses sophistiquées inutilement. Si c’est sophistiqué et utile, c’est bon, mais si c’est sophistiqué inutilement, là les gens s’en vont et ils ne reviennent pas. Aujourd’hui, le chalenge est énorme, les gens préfèrent passer toute la journée sur Tiktok qui a explosé le facteur création. Tout le monde crée, pour déclencher un rire par-ci par-là. Ça a déclenché la fabrication de la vitesse, du manque de concentration et du refus de rester calme un instant pour partager un moment silencieux.
Quelles stratégies as-tu mobilisées pour développer ce rapport aux spectateur·ices?
J’ai commencé le travail depuis l’écriture. Je n’aime pas la victimisation. Les gens savent déjà que les choses sont difficiles, ils n’ont pas besoin de l’entendre dire encore. Donc quand je commence à écrire, c’est souvent dans un genre qui mêle du sérieux et du moins sérieux. Dans la thématique et dans la forme, il y a une ou deux scènes qui apportent le rire, qui décontractent et déstressent pour mieux relancer le public. Quand les gens traversent ces scène-là, ils se disent: on va encore rire. Sauf qu’ils ont encore une ou deux scènes très sérieuses à traverser. Et en faisant ça, ils ne sont pas mécontents d’avoir passé une heure ou deux au théâtre.
Parce que les gens qui viennent au théâtre, ils ne viennent pas pour revivre leur dure journée. Ils viennent pour se décontracter un peu, tout en apprenant de nouvelles choses. Si on les stresse tout le temps, ils vont partir en se disant «j’ai perdu la deuxième partie de ma journée». On travaille sur cette adresse, c’est un travail minutieux. Mais je ne conçois pas de spectacle comique, je conçois des spectacles qui posent des questions en utilisant des techniques pour que les gens soient contents d’avoir passé du temps au théâtre.
Pour aller plus loin:
Les Inamovibles dans Ça va, ça va le Monde ! #1
Texte de Sèdjro GIOVANNI HOUANSOU (Bénin), lauréat du «Prix Théâtre RFI» (2018): l’histoire de Lamine et Malick, deux migrants qui ont traversé la Méditerrannée. Mais surtout l’histoire de leurs parents qui attendent, espèrent et désespèrent…
— Une lecture dirigée par: Armel Roussel, assisté de Koumarane Valavane
Lu par: Tom ADJIBI, Alvie BITEMO, Julien MABIALA BISSILA, Louisia NGOLO-AME, Lamine DIARRA Et Serge YERONE KOTO.
— En partenariat avec l’Institut français de Cotonou
Une coproduction Festival d’Avignon, RFI et Armel ROUSSEL / [e]Utopia 2
Avec le soutien de la SACD dans le cadre de son action culturelle radiophonique.
Sur La Pointe: L’art face à la violence: Ouverture des Récréâtrales à Ouagadougou.
Déplacer l’espace du théâtre dans les cours familiales, entretien avec Étienne Minoungou.
Donner sa place au public, entretien avec Aristide Tarnagda.
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