
«T’inquiète pas, je te rattrape»
Grand Angle30 mai 2022 | Lecture 4 min.
épisode 2/3
Bien qu’il existe quelques situations où les artistes de cirque travaillent dans un cadre hiérarchique (formation, remplacement, etc.), le fonctionnement le plus répandu dans le milieu circassien est un fonctionnement en collectivité, non hiérarchisé, ce qui limite fortement les relations de pouvoir dans le travail, et donc les abus – en théorie. En réalité, ce système horizontal, présenté comme preuve d’un cadre de travail sécurisant, est à double tranchant. Les limites floues entre le professionnel et le personnel et entre les moments formels et informels peuvent au contraire engendrer des situations d’insécurité. Les rapports de force s’en retrouvent plus souterrains, et donc moins contrôlés. La prédominance d’une ambiance «en famille» peut être vue comme un environnement social protecteur, mais malheureusement le cercle familial peut aussi être le berceau de relations toxiques et dangereuses. Par conséquent, se conforter dans l’utopie populaire du milieu circassien sympathique et inclusif, c’est engendrer un défaut d’attention vis-à-vis de potentielles situations problématiques.
Dans un métier plus conventionnel, si votre collègue vous attrape une fesse brusquement, il s’agit d’une agression sexuelle répréhensible et condamnable. Dans la pratique d’une discipline circassienne, cela peut être un geste nécessaire à la réalisation d’une figure, un geste de sécurité pour amortir une chute, ou encore tout simplement un faux mouvement. La frontière entre «toucher» et «attoucher» tient alors d’un ressenti impalpable, aucune règle générale ne pouvant être énoncée. Le contact, inhérent à la pratique, est ainsi très peu questionné. Le confort de celui-ci peut dépendre de l’autre, de la relation avec l’autre, du contexte, ou encore du confort dans son propre corps – autant d’éléments qui sont variables et surtout très personnels. Les considérer dans toutes leurs variations est un exercice nécessaire dans le quotidien, afin que la proximité physique et l’échange par le toucher restent des choix et non des conditionnements ou des habitudes prises par défaut. Il est primordial que les artistes n’aient pas à mettre leur intégrité physique dans les mains d’un∙e partenaire condescendant∙e, désagréable ou aux mains baladeuses (c’est-à-dire un∙e agresseur∙e). Dès la formation, iels doivent être encouragé∙e∙s à cette prise de conscience afin de ne pas considérer par défaut le corps de l’autre comme ouvert au contact, et sortir enfin des carcans du vieux monde et de sa culture du viol. Tant que cette sensibilisation au consentement n’est pas établie, les difficultés relationnelles dans la pratique sont fréquentes, et peuvent inciter les femmes à davantage se tourner vers des disciplines solitaires, avec les conséquences que l’on connaît[1].
Il faut bien comprendre que l’artiste de cirque entretient, à l’instar des danseur∙euses et acteur∙ices, une relation particulière avec son corps. La conception traditionnelle et distancée du corps comme outil de travail s’est éloignée peu à peu pour laisser place à une vision plus humaine d’un corps qui ressent la pratique et qui est marqué par elle, un véritable partenaire. On peut néanmoins repérer certaines disparités entre hommes et femmes dans la façon de considérer l’entretien de leur corps. Des études [2] ont montré que durant la formation, les circassiennes auront notamment tendance à faire appel à des ressources informelles et non-académiques (lectures personnelles, pratique supplémentaire, visite de médecins externes à l’école), contrairement à leurs pairs masculins, qui vont se satisfaire des ressources disponibles au sein de l’école. Cette disparité résulte en grande partie d’une grande méconnaissance des spécificités corporelles féminines au sein des écoles, les femmes se voient alors forcées de développer leur connaissance corporelle de façon indépendante et externe à l’école, ce qui requiert un temps de travail plus conséquent, et parfois également des dépenses financières supplémentaires.
Si le corps féminin sur scène est parfois hypersexualisé et objectivé, en coulisse, ces phénomènes sont complétés par une méconnaissance et un tabou puissant. Un paradoxe qui résulte en une mise en danger des femmes dans un cas comme dans l’autre. L’injonction au corps léger va pousser les jeunes circassiennes à surveiller leur alimentation, jusqu’à provoquer des troubles alimentaires, l’anorexie en particulier est un fléau très présent dans les écoles professionnelles. Certaines femmes témoignent également de l’impact de leur pratique intensive sur leurs menstruations, qui deviennent très irrégulières, et dans certains cas, de troubles d’incontinence passagers durant l’exercice. Certains rythmes physiques intenses peuvent aller jusqu’à provoquer des déplacements ovariens, diminuer la fécondité, augmenter les risques d’avortements spontanés et les naissances prématurées[3]. En l’absence d’accompagnement et de soutien, les femmes sont pénalisées dans l’apprentissage et la recherche de performance technique, tout comme dans leur vie professionnelle en général.
Une grossesse peut aussi être une grande source de stress pour les circassiennes, qui prennent notamment le risque de dire adieu à leurs abdominaux, des muscles fondamentaux pour toutes les disciplines. Ainsi, l’impact d’une grossesse est souvent synonyme d’une chute des compétences techniques acquises par de longues années de travail. Cela s’avère être une grande prise de risque à l’échelle d’une carrière. Dans l’absolu, c’est le cas de beaucoup de femmes dans bien d’autres professions, la parentalité étant un des facteurs d’influence principaux de l’écart salarial entre les hommes et les femmes [4]. Mais dans ce cas particulier – et en vous épargnant toute la question de l’organisation sociale collective qui n’est pas réglée sur les rythmes désynchronisés des artistes – les modifications engendrées par une grossesse sur le corps de l’artiste décuplent les discriminations de base. Pour beaucoup de circassiennes, penser une grossesse est terrifiant, car cela s’associe souvent à un changement de discipline, voire même un point final à leur carrière.
D’une part, la pratique tactile des techniques circassiennes reste encore à interroger en termes d’inclusivité et de consentement. D’autre part, si la centralité du corps dans ce métier pourrait laisser espérer que les artistes bénéficient toustes d’un soutien approprié dans la compréhension et l’acceptation de celui-ci, c’est encore loin d’être le cas pour les femmes.
Lors de l’exploitation d’une œuvre, le corps de l’artiste se retrouve souvent abandonné, sacrifié à l’art de la prise de risque [5]. Pour aller plus loin dans notre questionnement sur le corps de la femme circassienne, il est donc nécessaire d’interroger le rapport intime que cette discipline entretient avec le risque, face auquel les genres sont en déséquilibre.
NOTES
1. Dans «Démontage du chapiteau patriarcal», est évoquée la tendance des femmes à investir des disciplines solitaires et la conséquence que cela implique sur leur carrière, au vu de la dévaluation artistique des formes solo sur le marché du travail.
2. LEGENDRE, Florence. 2016. «Devenir artiste de cirque : l’apprentissage du risque.» dans Travail, genre et sociétés. 2016. Vol. 36, n° 2, p. 115 131. DOI 10.3917/tgs.036.0115.
3. DEJOURS, Christophe. 2000. «Différence anatomique et reconnaissance du réel dans le travail.» dans Les Cahiers du Genre. 2000. Vol. 29, n° 1.
4.2007. L’écart salarial entre les femmes et les hommes en Belgique – Rapport 2007. En ligne. Disponible ici. p.335.
5.GOUDARD, Philippe. 2002. «Esthétique du risque : du corps sacrifié au corps abandonné.» dans WALLON, Emmanuel, Le cirque au risque de l’art. Paris : Actes Sud.
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