RECHERCHER SUR LA POINTE :

Je m'amuse à glaner des œuvres à Bruxelles ou ailleurs. Je prends plaisir à alimenter ma bibliothèque intime, méli-mélo anarchique de films et d'arts vivants.  Le bric-à-brac c'est: Assumer pleinement un regard situé ̶ queer, féministe et décolonial ̶ comprendre ce qui me touche, me marque, me questionne et restituer mes notes comme autant de pensées attrapées au vol.
épisode 6/6
6/6
©DR

Reste(s) - ou repose en paix

Émois

épisode 6/6

En pénétrant dans la salle de l’Atelier 210, on est tout de suite pris·es par l’odeur de café qui embaume tout l’espace. Au début, seules les personnes héritières d’une histoire de colonisé·es sont invitées à entrer en priorité dans la salle de représentation. Chacun·e peut librement se définir et puisque l’Histoire du monde est faite en grande partie de conquêtes sanglantes et de dominations, en tous temps et en tous lieux; je trouvais la question posée oralement aussi subtile qu’inclusive. Cette question nous pousse à réfléchir d’emblée: «De quelle histoire j’hérite bon gré, mal gré?» et «Comment je porte ce qui m’est transmis?». Encore faut-il avoir conscience de ses privilèges et de ce dont nous sommes chargé·es, parfois même avant la naissance.

Les trajectoires personnelles et nos identités sont pleines de fils et de nœuds, et il est parfois difficile de se définir pleinement comme appartenant à tel camp ou à tel autre. De plus, selon les contextes, les rapports de force peuvent changer et nos statuts s’en trouvent parfois impactés.

Comme femme noire d’origine congolaise, je me joins au premier groupe et m’installe sur une des banquettes du dispositif quadrifrontal. Alphonse, l’autrice et performeuse, est au milieu, nous jouons un rôle de soutien pour elle, qui s’apprête à nous livrer son histoire familiale. Après quelques directives, c’est le silence. Le second groupe entre, complète le quadrilatère que nous formons, mais reste debout.

Alphonse porte le nom du frère de sa mère, assassiné durant le génocide de 1994 au Rwanda. Alphonse aurait pu vivre encore 33 ans. Son histoire se déroule en une suite de chiffres dont je tente de tenir le compte pour ne pas me perdre. L’arithmétique presque enfantine tranche avec la charge émotionnelle de la tragédie qui nous est rapportée.

Je sens que je reste toutefois à bonne distance de l’émotion, sans me l’expliquer. C’est comme si je restais étrangère à ce qui se déroule sous mes yeux, sans pourtant être insensible au drame familial et humain partagé par Alphonse. Je veux peut-être me protéger a priori de la charge de recevoir une histoire traumatique. Aujourd’hui, les récits de drames personnels abondent sur les scènes, se juxtaposant à une actualité toute aussi violente. Nous sommes quotidiennement noyé·es par le nombre de mort·es qui disparaissent derrière les rafles, les noyades de migrant·es, les guerres, les manifestations réprimées de façon sanglante, les génocides indécemment contestés, les affaires de pédocriminalité.

Comme face à mon filtre instagram, je me blinde…

Comme face à mon filtre instagram, je me blinde, le virtuel donnant l’illusion d’atténuer la dimension humaine et tragique de ce qu’il nous rapporte: la mort et le chaos sont presque devenus, en surface, d’une triste banalité.

Je trouve néanmoins très beau qu’on puisse réinviter le sacré dans un espace performatif. Transformer ces espaces et y créer l’opportunité de rendre hommage aux défunt·es, d’exorciser, de guérir mais surtout, de s’accorder un moment de suspension. Les deux étant selon moi, inextricablement liés: le théâtre comme les religions sont pleins de rituels.

Je pense aussi que notre époque convoque le sacré de toutes ses forces, alors que nous nous sommes évertué·es pendant longtemps à le tenir à l’écart de la vie publique. La pièce me fait penser que le sacré pourrait redevenir une ressource, une solution au cœur d’une actualité chaotique qui fait écho aux épisodes les plus traumatisants de notre Histoire collective.

Alphonse et Alphonse se confondent et, d’un coup, cette obscurité teintée de lueurs bleue et rouge, change d’aspect: il fait nuit noire dans une forêt, on entend des pas sur de la terre sèche, des tremblements et des mouches. Le sang coule mais ça sent le café. L’odeur émane des monticules terreux qui serpentent sur le plateau sur lequel le corps se meut, pris de spasmes calibrés. Je suis sensible à ces sons secs qui me téléportent 33 ans auparavant, sur la scène du crime. La barbarie humaine prend toute son ampleur quand j’imagine Alphonse apeuré et seul, aux abois.

L’artiste n’ajoute aucun effet pour souligner la dimension tragique de l’assassinat de son oncle. C’est presque aussi froid qu’une enquête mais ces sons et les quelques mots lancés, suffisent.

Tout pousse à la communion. Peut-être pour libérer l’esprit d’Alphonse, condamné dans ces bois.

Reste(s) (offrande au million) n’est pas une tentative d’expiation en direct, on perçoit que la danseuse a fait en amont ce travail si essentiel d’expiation traumatique. Nous ne sommes pas pris·es en otage d’un processus intime mais convié·es à poser les premiers jalons d’une reconstruction commune.
Reste(s) m’a paru être une invitation à une cérémonie de purge des fardeaux transgénérationnels.

Si Alphonse erre encore entre deux mondes, l’autre Alphonse nous offre un espace pour nous délester de nos propres fantômes comme elle semble avoir exorcisé les siens.
Les spectres nous habitent parfois à travers la charge d’un nom qui nous a été attribué. Comme si le corps avait dès la naissance, la lourde mission de continuer un récit, de faire vivre au-delà de la disparition, des esprits dont nous n’avons pas idée. À défaut du repos, le corps offre un réceptacle pour les âmes errantes.

Mais on peut refuser. Et toute la force de cette création est dans ce refus. Porter le chagrin sans porter le poids des morts. C’est tout un art du soin et du laisser partir que nous traversons ensemble.


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