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La place du village, de nuit. ©LVG

Le Paradis sur les Monts Sicani

Au large

Il faut s’imaginer ce petit village, appelé Palazzo Adriano, de 1600 habitants, sur les Monti Sicani. Un village perché au milieu de collines, entre deux fleuves asséchés dont les lits sont creusés de vallées escarpées jalonnées de gorges profondes, de fines cascades surgissant sur des roches sédimentaires, de forêts de chênes ou de pins, de bosquets de lauriers roses, de fleurs d’hibiscus ou de frangipaniers. Un village comme il en existe beaucoup dans cette région, mais qui a plusieurs particularités.

Une cascade proche du village de Palazzo Adriano, sur les Monti Sicani. ©LVG

D’abord, il abrite une importante communauté Arbëresh, des Albanais qui s’y sont installés au XVᵉ siècle. Cette population parle toujours un peu sa langue d’origine, le arbërisht, en plus du sicilien et de l’italien, mais elle a surtout gardé sa religion orthodoxe et certains de ses rites greco-byzantins, comme la procession du Saint Crucifix, qui commémore l’arrivée des Albanais au village.

La place de Palazzo Adriano de jour, où l’on aperçoit les deux églises, catholique et orthodoxe. ©Markos90, wikipedia

Le village possède d’ailleurs en son centre une grande place exceptionnelle, bordée de deux églises, l’une orthodoxe et l’autre catholique. Cette place est tellement belle qu’elle fut choisi par Giuseppe Tornatore pour tourner un de ses films, le pluriprimé Cinema Paradiso.

Souvenez-vous de ce film très touchant, sorti en 1988, avec Philippe Noiret, qui met en scène la vie d’un homme, Salvatore, issu d’une famille pauvre d’un village sicilien avant de devenir un cinéaste célèbre. Dans son enfance, il est fasciné par le cinéma qu’il découvre dans la salle paroissiale du village, une petite salle appelée Cinema Paradiso, le nom du film. Salvatore, ou Toto de son petit nom, finira par abandonner définitivement la Sicile pour aller vivre et faire carrière à Rome.

Choisir de partir étudier ou travailler ailleurs, choisir de revenir ensuite, de fonder une famille à l’endroit où l’on est né, ou au contraire, s’en éloigner, c’était une des thématiques fortes de cette 7ᵉ édition du Paradiso Film Fest, qui a programmé une quarantaine de court-métrages siciliens et internationaux. Une dizaine d’entre eux ont été primés par un jury international (voir en fin d’article).

Plus que jamais, les jeunes Siciliens se posent la question du territoire, des racines, de leur place ici ou ailleurs.

On comprend qu’il s’agit là d’une thématique encore très actuelle. Plus que jamais, les jeunes Siciliens se posent la question du territoire, des racines, de leur place ici ou ailleurs. Certes, la Sicile n’offre peut-être pas énormément de perspectives professionnelles par rapport au Nord de l’Italie ou de l’Europe, mais elle est un magnifique terrain d’expérimentation pour les initiatives locales, culturelles, artistiques, sociales. C’est ce qui fait sa richesse: les associations qui se bougent pour faire changer les choses, les artistes qui proposent un regard original et loin des modes.

Car c’est parfois dans des réalités modestes qu’on trouve une grande ouverture d’esprit. C’est le cas de ce village porté dans les années 1980 par le film de Tornatore, qui a connu ensuite des décennies difficiles, avec un exode massif vers les villes environnantes, mais qui est repris aujourd’hui par les jeunes originaires de la région. Ils et elles sont, pour la plupart, partis étudier ou travailler dans le reste de l’Italie ou ailleurs, mais ont choisi de revenir.

Parmi eux, les membres de l’association Sikanamente, qui s’occupe de promouvoir la culture et les traditions de cette belle région des Monts Sicani, ou encore le collectif Maghweb qui fait un excellent travail de communication autour du festival, et plus généralement un travail de diffusion de la richesse culturelle et artistique de la région. Le festival lui-même est coordonné par Ingegni, une autre association de soutien aux initiatives locales. Et il n’existerait pas sans l’aide de nombreux citoyen·nes, habitant·es du village, jeunes bénévoles, ni sans le soutien inconditionnel du maire du village, Nicolo Grana.

Enfin, citons encore un dernier collectif, Cori the project, qui offre de la visibilité, des espaces de dialogue et une représentation aux personnes LGBTQIA+ dans les zones rurales et intérieures où ces espaces sont rares. Elle organise chaque année dans un village avoisinant, Cammarata, une PRIDE magnifique, touchante, essentielle.

Paesello Pride, photo de 2025 ©DR

Toutes ces merveilleuses personnes sont profondément ancrées dans leur territoire tout en étant extrêmement ouvertes sur le reste du monde. C’est cette riche ambivalence qui m’a marquée, à l’image des deux églises représentant les deux rites, orthodoxe et catholique, sur la place du village.

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Aperçu des courts-métrages primés

ROCHELLE

Doux et plus profond qu’il n’en a l’air de premier abord, plein de tendresse envers ses trois personnages principaux, « à la marge », dont un absent pour cause de suicide. Un set original: un garage, un derby de démolition, une vieille voiture nommée Rochelle. Un film qui montre plus qu’il ne dit sur la difficulté de faire le deuil d’un ami. Une bande-son originale, beaucoup d’humour et des interprètes inoubliables.

Rochelle, est le lauréat du concours organisé par le Paradiso Film Fest. Il a reçu les prix du Meilleur court-métrage, Meilleure production et Meilleur son. Réalisé par Tom Furniss, avec Benjamin Sawyer et Roxie Mohebbi, Nouvelle Zélande, 2024, 19’.

RHUBARB RHUBARB

Une tragédie moderne au cœur d’une société capitaliste qui écrase sans pitié les travailleurs. La photographie tout en clair obscur transmet à la fois une sensation de profonde mélancolie et une certaine fascination de la magie de la nature. Intemporel.

Rhubarb Rhubarb a reçu les Prix de la Photographie et de la Direction d’acteur. Réalisé par Kate McMullen Avec David Hargreaves, Eiry Thomas, Patricia Tindale, Royaume-Uni, Angleterre, 2024, 16’.

A FRIEND OF DOROTHY

Une histoire simple sur une amitié intergénérationnelle, la solitude de la vieillesse mais aussi d’une certaine jeunesse, la difficulté d’oser être soi-même, de se dé-couvrir, de s’affirmer, de s’accepter, de trouver sa voie, poser sa voix. L’importance de respecter et de nourrir à tout âge l’âme humaine.

En filigranes, un film qui parle subtilement d’homosexualité, d’art, de théâtre, de créativité. Un court-métrage qui rassemble en peu de temps tout un panel de thématiques qui se rejoignent, se recoupent, sans jamais s’alourdir les unes les autres, avec une touche pétillante d’humour british.

Une actrice principale magnifique, un beau visage ridé et un regard profond et espiègle, qui expriment toute une vie d’amitiés et de joies simples.

A friend of Dorothy a reçu le Prix de la meilleure actrice pour Miriam Margolyes. Réalisé par Lee Knight. Avec Miriam Margolyes, Stephen Fry, Oscar Lloyd, Alistair Nwachukwu, Royaume-Uni, Angleterre, 2025, 21′.

CHOICE

Un dialogue de sourds entre une jeune femme souhaitant avorter et une clinique soumise à des réglementations injustes. Une Andromaque moderne qui se heurte à l’inhumanité des lois, à la raideur des institutions.

Choice a reçu le Prix de l’engagement social. Réalisé par Marko Crnogorski, avec Sara SandevaEva VelicSara Anastasovska, Macédoine du Nord, 2025, 17′.

BIFURCATION

Un jeune danseur évolue avec ou contre son double mystérieux. La danse pour se fuir soi-même, pour s’incarner ailleurs, dans un autre corps, dans une autre vie. Très belle photographie en noir et blanc et magnifique musique originale.

Bifurcation a reçu le Prix de la musique originale. Réalisé par Jul Lignarska, avec Jan Stasiczak and Wojciech Kozak, Pologne.

ADORER

Un homme apparemment banal s’immisce dans la vie privée d’une femme rencontrée sur une application. Un jeu parfaitement dangereux, un regard qui glace.

Adorer a reçu le Prix du meilleur acteur pour Samuel Pock. réalisé par Krystian Kuzański avec Samuel Pock, Autriche, 2025, 24’.

WHAT IF THEY BOMB HERE TONIGHT?

Une plongée dans l’intimité d’un couple pris dans une guerre plus grande qu’eux. Une dénonciation subtile des bombardements israéliens, par ceux qui les vivent directement, dans leur lit, au cœur de leur foyer. Un scénario original et percutant, des dialogues dont la teneur prosaïque contraste avec le drame qui se trame. On est au plus près de l’angoisse des deux protagonistes, dans une montée en tension extrêmement bien jouée.

What if they bomb here tonight? a reçu le Prix du meilleur scénario. Réalisé par Samir Syriani, avec Nadyn Chalhoub, Samir Syriani, Liban, 2025, 17’.

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Le Paradiso Film Fest, début du mois d’août à Palazzo Adriano, Sicile.

Direction artistique de la programmation “musique”: Pietro Vaiana,
Direction artistique de la programmation “cinéma”: Davide Gatti

Vers la page Instagram du festival.

Retrouvez cette chronique dans notre émission mensuelle La Pointe du Jour sur Radio Panik.


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