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Memo Akten: Seeing like a Machine ©Hanna Radek

Notre futur a-t-il de l’avenir?

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Le KIKK est un festival international annuel consacré aux cultures numériques et créatives, qui explore les liens entre l’art, la science, la technologie et la société. Le KIKK a quinze ans. Et un festival de technologie qui tient quinze ans, c’est presque suspect. La technologie, d’habitude, ça se périme en six mois. Et pourtant.

Retour en 2011. Namur n’a pas, à l’époque, une réputation de capitale du numérique. Il y a des talents, une génération d’entrepreneurs qui a grandi sur place. Il manque une étincelle. L’étincelle, ce sera Gilles Bazelaire. Il dirige l’agence Dogstudio, se décrit lui-même comme un entrepreneur hyperactif, et il a une idée: offrir à Namur son propre rendez-vous des arts numériques. Ses modèles sont inspirants: OFFF à Barcelone, Resonate à Belgrade, Ars Electronica à Linz.

La première édition se tient au Palais des Congrès, place d’Armes. Cinq cents personnes. C’est un événement local, très belge. Mais ça grandit vite. En 2017, 18 000 personnes, et le Théâtre de Namur doit refuser du monde aux conférences. Dans les années qui suivent, on tourne autour de 25 000 visiteurs. Pour une ville de 110 000 habitants, c’est un sacré rapport de force.

Numérique d’hier et d’aujourd’hui

Il y a quinze ans, le numérique était déjà en train de transformer nos vies. Mais nous n’avions pas encore ChatGPT ou Claude dans la poche, les images générées par intelligence artificielle n’avaient pas envahi nos écrans et les machines ne prétendaient pas encore tenir lieu de collègues, de conseillers, de professeurs, de confident·es ou d’amant·es.

Aujourd’hui, la technologie ne se contente plus de nous fournir des outils. Elle intervient dans notre manière de communiquer, de travailler, de créer, de nous informer, parfois même de décider. Et pourtant, une question demeure: savons-nous mieux regarder les technologies qui nous entourent? Savons-nous mieux comprendre ce qu’elles changent, ce qu’elles nous apportent, ce qu’elles nous prennent aussi? C’est là que le KIKK trouve sa raison d’être.

Le KIKK, ce n’est pas un salon de l’innovation où l’on viendrait admirer les derniers gadgets. C’est un lieu de rencontre entre l’art, le design, les sciences et les technologies: plus de 40 conférences, des installations, des expériences interactives. Pour son anniversaire, le festival a choisi de ne pas s’enfermer dans un thème unique. Il propose plutôt une rétrospective vivante de quinze années de rencontres et d’expérimentations.

Ce qui m’intéresse dans le KIKK, ce n’est pas tellement de savoir ce que les technologies vont nous permettre de faire demain. C’est justement de voir comment des artistes, des designers et des chercheurs nous invitent à les regarder autrement.

Parce qu’entre la fascination pour la nouveauté et l’inquiétude devant les machines, il existe un espace où l’on peut prendre le temps d’observer, d’expérimenter, de s’interroger. Un espace où la technologie n’est plus seulement un outil, mais devient elle-même un sujet.

Voir comme une machine

Parmi les conférences annoncées, celle de l’artiste Memo Akten porte un titre qui mérite qu’on s’y arrête: Seeing like a machine. Voir comme une machine. Nous parlons beaucoup de la capacité des intelligences artificielles à voir. Elles reconnaissent des visages, identifient des objets, analysent des images, détectent des formes. Mais voir, est-ce simplement reconnaître? Une machine interprète le monde à partir de données, de modèles et de catégories. Elle repère ce qu’elle a appris à repérer. Elle produit des résultats qui peuvent être étonnants, parfois troublants, mais son regard n’est pas le nôtre. Le nôtre n’est d’ailleurs pas neutre non plus. Nous regardons avec notre histoire, notre culture, nos habitudes, nos préjugés. Nous sélectionnons, nous interprétons, nous donnons du sens. La différence, c’est que nous oublions souvent que les images produites par les machines sont elles aussi le résultat de choix, de constructions et de limites. L’art peut rendre cette différence sensible. Il peut nous montrer ce qu’un système fait apparaître, ce qu’il laisse dans l’ombre, ce qu’il déforme ou ce qu’il invente.

Carlos Martorell, Jaume Vidal et Lauren Moffatt: Mapping the Invisible ©KIKK 2026

Rendre visible l’invisible

Cette question du regard traverse aussi Mapping the Invisible, une œuvre qui nous emmène dans le monde des diatomées, ces algues microscopiques qui jouent un rôle essentiel dans les écosystèmes aquatiques et la photosynthèse. Les artistes Carlos Martorell, Jaume Vidal et Lauren Moffatt combinent réalité augmentée, données scientifiques et création sonore pour nous faire découvrir ce monde imperceptible. Le projet s’intéresse notamment au delta de l’Èbre et au confluent de la Meuse et de la Sambre, à Namur. Voilà une utilisation de la technologie qui ne nous détourne pas du réel, mais nous ramène vers une réalité que nos sens ne suffisent pas à percevoir.

La technologie peut nous aider à franchir ces limites. L’art peut nous donner envie de le faire.

Qui décide de ce que nous voyons?

Le regard est aussi une affaire de représentation. C’est ce que rappelle Moritz Stefaner, avec une conférence intitulée Beyond the bar chart, au-delà du graphique en barres. Nous accordons volontiers aux chiffres une forme d’autorité. Mais une donnée ne se présente jamais spontanément sous la forme d’un graphique. Il faut décider de ce que l’on compare, de l’échelle que l’on adopte, de ce que l’on montre et de ce que l’on laisse de côté. La représentation influence donc notre compréhension. Ce n’est pas une raison de se méfier des chiffres. C’est une raison de regarder aussi la manière dont ils nous sont présentés.

À l’heure où les algorithmes sélectionnent une partie des informations que nous recevons, où les plateformes organisent notre attention et où les intelligences artificielles fabriquent des images toujours plus convaincantes, cette question devient essentielle. Irréductiblement humaine.

Le design, l’animation et le pouvoir des histoires

Le programme accueille aussi des intervenants issus d’univers plus familiers: Marina Willer, de chez Pentagram, référence internationale du design, et Gavin Strange, du studio Aardman, celui de Wallace et Gromit.

Le design décide comment les choses vont être vues, comprises et mémorisées. L’animation, elle, nous ramène au récit. Les personnages d’Aardman sont faits de matière, manipulés image après image. Ils ont leurs imperfections, leurs manies. Ils nous touchent parce qu’ils racontent quelque chose de nous. Si l’IA produit des images en quelques secondes, les conférenciers rappellent qu’il y a une différence entre disposer d’un moyen de produire une image et avoir quelque chose à exprimer à travers elle.

Dominic Kießling: The Life Cycle of a Plastic Tube ©KIKK 2026

Le numérique a aussi un corps

Dernier aspect, qu’on oublie: le numérique a un corps. Un fichier circule, une réponse est générée, tout semble immatériel. Derrière, il y a des machines, des centres de données, de l’énergie et de l’eau. L’installation The Life Cycle of a Plastic Tube, de Dominic Kießling, nous invite à regarder le cycle de vie d’un objet matériel. Elle peut servir de rappel: le numérique ne flotte pas au-dessus du monde. Il en fait partie, avec ses ressources, ses coûts et ses conséquences.

Le KIKK pose une question à la Philip K.Dick. Notre futur a-t-il de l’avenir?

Alors, que retenir de ces quinze années de KIKK? Peut-être que les technologies ne sont jamais seulement des outils. Elles sont aussi des manières de représenter le monde, de l’organiser et de lui donner du sens. L’art, le design, la science et l’animation nous aident à sortir de l’alternative un peu paresseuse entre la fascination et la peur. Et à nous réapproprier ces technologies de manière imparfaitement humaine. C’est la question du regard. À mesure que les machines apprennent à produire des images, des textes et des réponses, notre enjeu n’est peut-être plus seulement de savoir ce qu’elles font. C’est de préserver notre capacité à regarder, à interpréter, à discerner. À distinguer une image convaincante d’une représentation juste, une réponse plausible d’une réponse fondée.

Les machines apprennent à produire des réponses. À nous de continuer à cultiver l’art de poser les bonnes questions. De regarder les réponses avec du recul. Et de ne pas se comporter aveuglément comme l’IA nous le prescrit si volontiers !


Le Kikk, du 22 au 25 octobre 2026, dans toute la ville de Namur.
Le programme détaillé est évidemment sur le site: kikkfestival.be

Cette chronique est également à retrouver en version audio, dans notre émission mensuelle La Pointe du Jour (épisode du 15 octobre), chaque 3e jeudi du mois sur les ondes hospitalières de Radio Panik.


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