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Rose, Markus Schleinzer ©DR

La vie en Rose

Émois

Avant de passer à la réalisation, l’Autrichien Markus Schleinzer a été directeur de casting, notamment pour Michael Haneke (pour La Pianiste, par exemple). Sa filmographie en tant que réalisateur est courte, trois longs-métrages, mais ses mises en scènes sont assez implacables, et il explore les rapports de force, l’aliénation sociale et l’enfermement. Ambiance.

En 2011, son premier film, Michael, a été sélectionné directement en compétition officielle au Festival de Cannes. Il décrit les cinq derniers mois de cohabitation forcée entre Michael, un employé de bureau d’apparence ordinaire et sans histoire, et Wolfgang, un garçon de 10 ans qu’il retient captif dans une pièce fortifiée de sa cave. Pas de spectaculaire ou de traitement hollywoodien. Le film montre la terrifiante normalité quotidienne et bureaucratique de la pédocriminalité.

Avec Angelo, en 2018, Schleinzer s’attaque une première fois à un drame historique. Le film suit le destin d’Angelo Soliman, un jeune garçon africain kidnappé au XVIIIe siècle, puis acheté par une comtesse européenne qui décide, par pur orgueil “humaniste”, de l’éduquer et de le civiliser selon les standards de la haute société viennoise. Colonialisme européen et assimilation forcée. Angelo est traité comme un animal de foire savant, une pièce de décoration pour les salons aristocratiques.

Avec Rose, ce qui frappe d’emblée est le parti-pris du noir et blanc, la matière que nous donne Markus Schleinzer est dense, un noir et blanc profond, qui garde toujours un grain, une texture. Pas de l’hyperréalisme léché et froid, mais un matériau physique. Et le réalisateur nous offre de très belles scènes d’extérieur, avec ou sans pluie, aux ciels architecturés qui reflètent les mouvements des âmes des personnages.

On pense à Wim Wenders et Les Ailes du Désir (1987). Et puis, très vite on évoque Dreyer et à sa Passion de Jeanne d’Arc (1928), qui reste l’un des plus beaux films du monde et dont les images ne vous quittent jamais! Et l’idée de Dreyer nous accompagne d’ailleurs, tout au long de cette chronique de la vie de Rose. Comme Jeanne, pour exister dans ce monde martial et patriarcal, elle se déguise en homme. Elle a compris très vite que pour mener une vie indépendante, ou tout simplement ne pas mourir de faim, il valait mieux être un homme.

Le contexte, c’est la Guerre de Trente Ans. On la mentionnait dans nos cours d’histoire, mais j’ai dû vérifier, la guerre de Trente Ans est un conflit armé majeur qui a ravagé toute l’Europe entre 1618 et 1648. Elle a débuté comme une rivalité religieuse entre protestants et catholiques avant de se transformer en une guerre de pouvoir politique à l’échelle européenne. Trente ans de boucherie, pour démantibuler le Saint Empire Romain Germanique. On estime qu’entre 20% et 50% de la population de certaines régions allemandes ont péri à cause des combats, des massacres, des famines et des épidémies (comme la peste).

Rose débute en 1648, l’année même de la signature des traités de Westphalie qui mettent fin à la guerre. L’Allemagne rurale est exsangue, traumatisée par ces trois terribles décennies.

Or, les femmes n’avaient aucun droit dans cette Europe du XVIIe siècle. «Porter le pantalon» permet un accès plus facile au travail, d’échapper à la guerre ou à la criminalité, d’éviter le viol ou les mariages forcés. Et donc Rose choisit de porter le pantalon et de se faire passer pour un soldat balafré. Sans spoiler le déroulé du scénario, la supercherie n’aura qu’un temps.

Pourtant, le film ne joue ni la carte du suspense, ni celle du film historique à grand spectacle. Markus Schleinzer désamorce toutes ces pistes convenues, par une voix off qui recadre le spectateur, ou par un carton d’entrée qui annule la surprise. On est dans un drame intime, personnel, souvent à huis clos. Les scènes d’intérieur sont sombres, dans tous les sens du terme. L’intimité, les rapports charnels, la partage de nourriture, tout cela se fait dans une pénombre épaisse.

Le sujet n’est pas cette guerre, ni même l’anecdote de cette femme déguisée. Il est le développement de la clarté de vision du personnage, sa volonté opiniâtre de survie, et sa réelle autorité, genrée ou pas. Rose «joue l’homme», elle prend les codes attendus par ses interlocuteurs et les bat à leur propre jeu. Parce qu’elle est juste et vraie.

Rose choisit d’être elle-même, envers et contre tout et tous. Un propos très contemporain, porté par une actrice époustouflante.

Comme Jeanne d’Arc, mais sans Dieu! C’est l’un des thèmes forts du film. Jeanne est animée d’une force et d’une lumière divine, qu’elle ne reniera pas. Les hommes qui la jugeront et la condamneront au bucher lui reprochent surtout de ne jamais abjurer sa foi, de ne jamais se soumettre.

Rose ne se soumet jamais, mais n’a d’autre alibi que la recherche d’une liberté humaine, très concrète et presque triviale. Rose n’est pas une révolutionnaire. Elle n’est pas animée par une idéologie sociale, elle ne cherche pas à montrer l’exemple pour que les choses s’améliorent pour les générations futures. Elle franchit ce pas pour des raisons individualistes, parce qu’elle ne veut pas vivre en tant que femme dans ces conditions. Elle n’est pas une révolutionnaire, mais ses actes sont révolutionnaires. Elle choisit d’être elle-même, envers et contre tout et tous. Un propos très contemporain, porté par une actrice époustouflante.

Sandra Hüller apporte une réelle densité à Rose. Elle était ambigüe et fascinante dans «Anatomie d’une chute» (2023). Et sa présence soulignait l’épouvante de La Zone d’intérêt (2023). Hüller approche Rose avec une honnêteté extrême et une absence totale de vanité dans son jeu. Elle est ce soldat balafré, marqué par la guerre dans sa chair. Elle est concrète, massive. Elle manipule les hommes crétins qui l’entourent, et bafoue leurs règles iniques. Elle ment. Elle triche. Ses seules émotions seront le moment où elle se rend compte, à la fin, qu’elle a également ruiné la vie d’une autre personne en voulant vivre à sa manière. Porter un si gros mensonge en soi est un poids très lourd. Mais Rose, lorsqu’elle est complètement acculée, se défend dans un discours percutant et reste fidèle à elle-même et à sa décision. Et Hüller articule cette force avec nuance et intensité.

Pas de happy end. On le savait. Dans cette logique implacable, on songe bien entendu à Bergman, aussi. Les processions de repentance contre la peste et l’univers en capilotade du 7e Sceau (1957), la survie face à la cruauté humaine.

Et puis, bien sûr, il y a du Persona (1966) dans Rose. Le silence et l’austérité de l’univers de Schleinzer entrent en écho avec l’œuvre du cinéaste suédois. Ce huis-clos des femmes qui communiquent mal, le masque comme refuge et prison. L’intimité complexe entre les deux femmes dans le secret de la maison. Ce rôle de composition de Rose devient une camisole psychologique indispensable à sa survie. Mais encore une fois, pas de spiritualité dans Rose, pas de silence de Dieu. Juste la parole des hommes, qui castrent des femmes pour se rassurer, et inventent Dieu pour défendre la pathétique construction de leur supériorité.

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La bande-annonce de Rose 


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