RECHERCHER SUR LA POINTE :

Je m'amuse à glaner des œuvres à Bruxelles ou ailleurs. Je prends plaisir à alimenter ma bibliothèque intime, méli-mélo anarchique de films et d'arts vivants.  Le bric-à-brac c'est: Assumer pleinement un regard situé ̶ queer, féministe et décolonial ̶ comprendre ce qui me touche, me marque, me questionne et restituer mes notes comme autant de pensées attrapées au vol.
épisode 5/5
5/5
HONDA ROMANCE ©Philippe Jarrigeon

Une lessiveuse extratemporelle

Émois

épisode 5/5

D’abord, le décor semble aseptisé et futuriste, c’est toujours l’effet que me fait une scène toute blanche, immaculée. Un corps est allongé sur le sol, écrasé par un satellite grandeur nature. Les deux s’adressent à nous, nous disent que ceci est la fin de la pièce.

Malgré une voix modifiée quoique inoffensive, un satellite parlant ça ne m’inspire pas confiance. Il dit qu’il est amoureux. J’imagine tout de suite qu’on nous parlera de l’âme des machines et qu’on nous guidera délicatement vers les questionnements transhumanistes dans l’ère du temps depuis un moment: qu’est-ce qui distingue l’humain·e de la machine?

Après s’être déclinée en voitures, motos, bateaux, tondeuses à gazon, Honda, la célèbre marque automobile, enverra un satellite dans l’espace pour 2030.

HONDA ROMANCE, VIMALA-PONS ©DR

En attendant, il est sur la scène des Halles de Schaerbeek, et précisément sur le corps écrabouillé de Vimala Pons qui crache du sang et confie «c’est à ça que ressemble la dépression pour moi».
Moi, je regarde, attentive au moindre geste, que je guette comme le font la dizaine de portables qui capturent la scène. Un petit attroupement de badauds immortalise Vimala, au sol.

Est-ce vrai que nous sommes devenu·es indifférent·es au sort des autres à ce point? que le réflexe de filmer les scènes les plus choquantes est un signe d’une humanité qui se dégrade et devient de plus en plus insensible?

Pour moi, la réponse n’est pas aussi univoque. Je ne sais pas si les machines nous rendent moins humain·es, c’est-à-dire moins nous-mêmes. Mais il est vrai qu’à force de zapper et passer d’horreurs à banalités, on s’habitue à l’inacceptable. C’est peut-être une manière de se protéger plus qu’autre chose, s’anesthésier serait une manière de se prémunir de la violence du monde. Cependant devenir un·e spectateur·ice actif·ve, friand·e de l’inédit, charognard 2.0; c’est autre chose.

On peut le voir dans les différents drames rapportés en séquences courtes par les réseaux sociaux: il existe toutefois des gens qui aident encore les autres, guidé·es par un instinct de survie collective.


Le premier tableau s’achève, place au second. On voit une Vimala Pons aux prises avec différentes émotions parfois contradictoires (entre 150 et 300![1][1] «C’est une écriture qui fonctionne un peu comme Instagram, avec des
séquences extrêmement courtes d’émotions fortes et contradictoires, et qui emmènent en fait parfois à avoir des vraies émotions. Traverser ces émotions, ça a un impact sur l’activité cérébrale – comme la techno, comme les infrabasses ou un tambour chamanique, quand tu vas plus vite que ton cerveau dans n’importe quelle activité physique ou avec la parole, ça provoque un état de transe.» lu ici https://www.comedie.ch/fr/entretien-avec-vimala-pons
), toutes écrites et scénarisées.

HONDA ROMANCE, Vimala Pons ©DR

Je suis scotchée à cette performance de temps à autre hackée par le bruit tonitruant de trois canons à air. Pons est au centre, se prenant ponctuellement des bourrasques aussi fortes que les tempêtes intérieures qui la secouent. Je pense très fort à la prouesse de Greta Fjellman dans Wireless people. Je reste impressionnée par cette capacité à retranscrire aussi vite qu’un scroll, autant d’états émotionnels, de bouts d’histoires inachevées.

Néanmoins, je ne suis pas vraiment touchée, je me demande même avec une certaine inquiétude si la création que j’avais tant attendue se limiterait à ça (je connaissais Vimala Pons comme actrice, j’avais très envie de la découvrir comme performeuse et circassienne dans sa propre création, au titre accrocheur), à un seul en scène qui aurait-même sans le vouloir- de légères allures d’égotrip. Si la technicité est louable, je ne parviens pas à me connecter à ce qu’il se passe, on parle d’émotions et je n’en ressens quasi aucune.

Enfin, arrive le dernier tableau, le plus long, le plus beau et celui qui m’embarque instantanément. Neuf interprètes prennent d’assaut la scène – les photographes à la curiosité malsaine du début – pour nous envoûter avec une chorégraphie hypnotique. La cadence des corps parfois dégingandés et volontairement veules, sur la musique entêtante de Rebeka Warrior, me happe définitivement. Je ne suis plus là, il n’y a plus ni espace ni temps qu’une brève Histoire du Monde dans sa beauté et sa violence. Plein d’images me viennent, je pense au Requiem de Raphaël Pichon et Roméo Castellucci – le seul opéra que j’aie vu de ma vie – mais aussi à Ode de Catherine Gaudet découvert à Montréal. D’autres spectateur·ices évoquent le travail de Maguy Marin (Unwelt). Objets, marche, fluides, voix, cris, grignotages: il y a quelque chose d’aussi organique qu’éthéré.

C’est ce mélange de simplicité grandiose incarnée dans une physicalité exigeante, toutes ces images à la seconde qui me donnent la sensation que mon âme voyage à travers notre histoire commune, usant d’une lessiveuse comme vaisseau temporel.
Je suis particulièrement friande des performances qui montrent les corps qui s’épuisent à force de répétition et de limites dépassées. De ce qui nous mène à une forme de transe individuelle ou collective, comme si la beauté du geste et de l’effort suspendait tout le reste.

Alors je sais bien que c’est faux, que de notre humanité, il n’y avait qu’un tout petit bout qui était interprété et rendu là mais je me suis demandée justement ce que renfermerait la boîte noire de notre Terre si elle venait à se cracher. Comment résumer qui nous sommes si ce n’est à travers la tristesse, la colère, la joie, le désespoir, l’amour, la confiance, l’envie, la jalousie, la violence et tout ce qui nous compose, au-delà des frontières du temps et de l’espace?
Que resterait-il de nous s’il devait rester quelque chose?

Vimala Pons se fait cheffe d’orchestre géniale à la tête d’un chœur exceptionnel et hétéroclite. Géniale parce qu’elle disparaît dans l’ensemble, dans la choralité de toute une équipe. Je ne souhaite pas m’attarder sur la diversité des corps sur scène, ça devrait devenir normal et non un argument de vente ou de publicité quelconque/ si on parle de nos sociétés, autant les montrer telles qu’elles sont, en sachant qu’un plateau de théâtre ne parviendra jamais à être exhaustif. Leurs voix transportent, comme quelque chose qui nous élève au-dessus du charnel et de la fange dans nous sommes aussi fait·es.

Vimala Pons ©DR

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Honda Romance

Conception, écriture Vimala Pons
Collaboration mise en scène et direction musicale Tsirihaka Harrivel
Production : TOUT ÇA / QUE ÇA et Comédie de Genève

Vu aux Halles de Schaerbeek en janvier 2026.

Pour aller plus loin:

Entretien vidéo avec Vimala Pons à la Comédie de Genève.


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