RECHERCHER SUR LA POINTE :

En Fédération Wallonie-Bruxelles, on observe une augmentation flagrante des demandes de soutien pour des créations artistiques, dans un contexte global de durcissement des politiques et une enveloppe budgétaire qui fond comme neige au soleil. Dans ce climat, comment soutenir durablement les désirs artistiques des porteurs et porteuses de projet, toujours plus nombreux·ses? Cette série tente d'apporter des éléments de réponse, en allant à la rencontre de personnes qui travaillent dans des structures de «première ligne».
épisode 6/6
6/6
Angles morts, de Joëlle Sambi, un spectacle produit par MoDul ©DR

Travailler, créer… s’acharner et s’épuiser

Grand Angle

épisode 6/6

Jour de grève. Je suis attendu par Meryl Moens et Anne Festraets dans leurs locaux situés à Forest. Un peu perdue dans une zone de verdure de Bruxelles, la Chocolaterie accueille différentes structures, dont MoDul qui bénéficie de plusieurs bureaux, d’un salon et d’une salle polyvalente.

Lorsque je présente la série d’entretien, Anne réagit tout de suite: «J’entends première ligne, ça me fait penser aux travailleur·euses sociaux. La première ligne, c’est vraiment l’urgence, ceux qui sont sur le terrain et pas ce que visibilise le politique. Ceux qui se prennent les trucs de front. Je ne nous avais jamais identifiés de ce point de vue-là, mais en fait, oui!» La comparaison m’apparait comme flagrante sans que je n’y aie vraiment pensé avant. Cette série d’entretiens rencontre ces structures qui sont au contact direct des envies et des désirs créatifs et qui sont, effectivement, au plus proche des artistes.

Une séance de travail chez MoDul ©DR

Cette réaction d’Anne préfigure les thèmes qui vont traverser notre entretien: la fatigue qui traverse un secteur à tous les niveaux, à l’instar des premières lignes sociales[1][1] On se souviendra des premières lignes durant la crise sanitaire, mais aussi des appels récurrents et dramatiques des premières lignes psychiatriques qui depuis 2020 sonne le signal d’alarme sur les conditions d’accueils et les états psychiques des jeunes. débordées et sous pression. Comment accompagner ces porteur·euses de projets sous pression constante, sans s’épuiser soi-même?

Sortir de la position de sélection

MoDul est pensé comme une structure «bicéphale», selon Meryl Moens, coordinatrice générale et à l’initiative du projet. À côté d’une structure de production qui «se pense de la première idée d’un spectacle à sa dernière tournée», MoDul est un centre de formation/recherche. L’objectif de cette double casquette est de conserver une porosité entre des questions de fond qui se posent durant la production et des activités qui interrogent les pratiques et les habitudes de production.

En tant que structure de production, MoDul reçoit en permanence des demandes d’accompagnements. «Juste après le COVID, me partage Meryl, on avait une soixantaine de dossiers par mois. Ce qui reste très raisonnable par rapport à une institution, mais pour notre structure, c’était beaucoup.» Le chiffre est assez impressionnant. Sur une année, cela signifie environ 720 projets ou désirs artistiques reçus par MoDul. Ce constat amène la petite équipe à réfléchir aux modalités de sélection des projets. «C’est épuisant, au bout d’un moment, de répéter cette même phrase: “oui, ça a l’air superbe, mais en fait, on n’a pas le temps”. C’est hyper difficile d’échapper à cette position de sélection. Et pour l’artiste, de prendre du temps à répondre à des appels à projets avec un formulaire plus ou moins complexe selon les structures. Donc, on cherchait un format qui fait de l’économie de mouvement et d’énergie pour nous et pour eux.»

Les coulisses ©MoDul

Cette réflexion a donné lieu à ce que l’équipe appelle les Jeudis modulables. Un jeudi par mois, l’équipe enchaine des rendez-vous sans enjeu ni objectifs préalables. L’idée étant que les artistes viennent discuter d’une problématique de production, voire de dramaturgie, présenter leur projet, peu importe l’état d’avancement, d’égal à égal avec un membre MoDul. «Je prenais l’exemple de la plateforme Doctoranytime. Tu choisis qui tu veux et ton créneau horaire et tu viens, poursuit Meryl. Et ce qui m’impressionne, c’est vraiment comment ce système tout simple a réduit plein de malaises. Ce sont 16 personnes par mois et les réservations sont en général complètes 12 heures après qu’on les ait ouvertes. Et si certains ne savent pas venir cette fois-là, ils viendront à la prochaine.»

Ce système assez simple a ainsi permis à MoDul de gérer l’afflux de demandes et de sortir des enjeux de production constants qui sous-tendent les appels à candidatures. «Le rapport est super clair et ouvre l’accessibilité de MoDul. C’est-à-dire que la porte est ouverte et on ne lit pas de dossier, mais on se voit et on parle. La gestion des demandes s’est allégée: aucun dossier à lire, pas de demande de visionnage ou d’étape de travail.» Avec les Jeudis modulables, l’équipe de MoDul a trouvé une alternative pour gérer l’afflux des demandes, en évitant l’épuisement et la fatigue que génèrent les processus de sélection et de demande.

D’abord demandeur·euses avant d’être créateur·ices

«Il y a une vraie maladie [professionnelle] dans le secteur, qu’importe la fonction qu’on y occupe, partage Anne Festraet. Je pense que c’est lié à tout ce qu’il faut faire avant de pouvoir réellement faire son métier.» En repensant les modalités de sélection et de rencontre, Meryl et son équipe interrogent la position dans laquelle se retrouve en permanence le.a porteur.euse de projet: avant de créer sur le plateau, iel est d’abord demandeur.euse. «On interroge beaucoup la question de mendier la coproduction, la résidence, la lettre de soutien… Or, dans tous les formulaires, la première question c’est nom et prénom du demandeur.» Pour créer, l’artiste porteur·euse de projets doit d’abord obtenir tous les éléments nécessaires à de bonnes conditions de travail: lieux adéquats, financements, partenaires, création ou recherche d’une structure de production… Cette quête incessante est source d’angoisse pour bon nombre d’artistes.

Beaux jeunes monstres, collectif wow! Un spectacle produit par MoDul. ©DR

Anne, également porteuse de projets, partage cette expérience: «Il y a un truc là, dans l’écosystème, qui grippe. Avec tous les appels auxquels on peut répondre, qui ont des formats et temporalités différents, il y a de quoi avoir le tournis. On travaille tout le temps à contre temps: entre le futur des projets pour lesquels on demande des soutiens, et le passé de ceux qu’on doit justifier, c’est difficile d’être dans le présent de la création. On a tout le temps peur de rater le coche. Louper un appel peut parfois prolonger le temps de création d’un an. Et puis, pour chaque appel, il faut attendre la réponse et jongler avec les inconnues en permanence, prolongeant l’angoisse avant l’action.» Le système de production en FWB est une succession de demandes à tous les échelons (communales, régionales, communautaires; auprès des institutions, du tax shelter…) et sous toutes les formes (résidence, préachat, apport financier, production déléguée…), chacune de ces demandes s’adressant à des profils particuliers répondant à des critères spécifiques (avoir déjà plusieurs créations réalisées, soutenues ou non par un pouvoir subsidiant, âge dans certains cas, thématiques…).

Dans ces différentes demandes, l’appel à projets est un système quasi généralisé qui veut mettre en place une accessibilité à tous et toutes. Chaque appel répondant à des critères différents, il est possible pour n’importe quel artiste de trouver l’appel qui corresponde à son projet. «Je crois que c’est une apparence d’accessibilité, de chance, mais c’est un grand jeu de compétition et de concurrence.» Meryl Moens est assez directe sur ce sujet, déplorant que tout ce travail chronophage de production prenne le pas sur le travail de création artistique: «Si tu réponds à tout, c’est un temps fou que tu ne mets pas dans l’artistique. Mais, en fait, c’est pour ça qu’on a un statut, même précaire, de travailleur·euses des arts: c’est pour pouvoir regarder la pluie tomber et que, d’un coup, la chose [artistique] émerge.»

Meryl met en évidence là un point sensible du travail des porteur·euses de projet: le temps consacré à la création artistique pure se réduit à peau de chagrin selon la charge (toujours grandissante) que requiert le travail de production. «Le problème, c’est que le système entretient l’idée que “peut-être que ce rendez-vous va tout débloquer” et qui fait que ça sclérose complètement le truc. On est dans une forme d’attentisme, en attente de la réponse pour lancer tout», analyse Meryl.

Paola Pisciottano et Philippe Marien (Britney Bitch, MoDul) ©Sebastien Delahaye

S’acharner et mériter le succès

Derrière cette compétition aux financements et aux soutiens, le travail de production et d’administration prend de plus en plus de temps: ce sont des dossiers à rédiger, des budgets à réaliser, des rendez-vous à honorer, des évènements, du réseautage, de la gestion d’équipe et de calendrier… Tout un ensemble de tâches invisibles portées par les artistes et les structures de production, comme MoDul. Mais comment valoriser ce travail quand l’ensemble de ces actions sont focalisées sur l’aboutissement d’une création et de sa diffusion (qui n’auront peut-être pas lieu)? «On est dans cette espèce de fantasme: est-ce que tu réussis ton spectacle ou est-ce que tu le rates? Mais c’est quoi un spectacle réussi, c’est quoi un spectacle raté? Comment on valorise son travail? Est-ce que c’est le nombre d’appel à projets rendus et acceptés? Le nombre de rendez-vous obtenus et honorés? Le taux de réponse à des centaines de mails envoyés?»

En posant cette question de la réussite ou non d’une pratique artistique, Meryl Moens met en lumière une problématique inhérente au secteur: comment évaluer qu’un projet est un succès ou un échec? «Tout est orienté vers le résultat final. Tout le monde ne voit que ça et donc vit comme un échec dès qu’iel n’arrive pas là où il s’était projeté.» Nos pratiques et nos modes de travail sont dirigés en permanence vers la création. Une soirée au théâtre est le point culminant d’années de travail. Dans cette logique, l’activité culturelle dans les théâtres et les centres scéniques n’est que la pointe de l’iceberg de l’activité artistique.

Chauv·e de Massie Mucedda · Blanket La Goulue ©DR

Ce sont d’ailleurs les représentations qui permettent d’évaluer l’ensemble du secteur. Lors de la justification des subsides, le succès d’un projet sera étudié, notamment, par sa diffusion et le nombre de publics «différents» touchés. Cette évaluation pourra impacter durablement des porteur·euses de projet dans leur carrière, puisque les plus visibilisé.es seront plus grandement soutenu.es par les théâtres et les pouvoirs publics. Et dès la première création réalisée, les institutions attendront de savoir quel sera le 2e, puis le 3e et ainsi de suite. La réussite d’un spectacle ne sera pas liée uniquement aux qualités artistiques, mais à un succès professionnel, entretenant un système méritocratique qui récompense ceuls qui s’acharnent le plus.

Comment sortir de ce paradigme de la réussite? Meryl y répond: «Il faut peut-être apprendre aux gens qu’il n’y a pas à faire une seule chose et qu’on peut diversifier ses activités artistiques, faire des aventures collectives. C’est créer ses propres cases, se repositionner à un autre endroit: je définis ce que j’ai besoin de faire et j’arrête de me sentir obligée de répondre à des appels ou des sollicitations qui, en fait, ne me correspondent pas.» Ce à quoi Anne répond: «On observe qu’il y a un changement de positionnement un peu partout. Il y a un rapport au travail qui n’est plus du tout le même: qu’est-ce que j’accepte ou pas? Qu’est-ce qui fait sens pour moi?» Le secteur des arts vivants semble être en pleine mutation, interrogeant les contraintes et les limites qui constituent ce secteur. C’est un système qui doit se réinventer, repenser ses modes de fonctionnement pour garder ce qu’il a de plus vivant: les artistes et celles et ceux qui les accompagnent.

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Plus d’infos: MoDul, structure pour artistes.


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