RECHERCHER SUR LA POINTE :

Voir clair avec Monique Wittig

Émois

DameChevaliers (collectif dont font partie l’actrice militante Adèle Haenel et la batteuse et musicienne Caro Geryl) invite les spectateur·ices dans l’œuvre de la philosophe française Monique Wittig dont on redécouvre depuis quelques années la production littéraire et théorique. Cette redécouverte tardive, portée par une nouvelle génération de militantes dans le sillage du mouvement #MeToo, met en lumière sa dénonciation de l’hétérosexualité comme une norme sociale, un régime politique, économique et culturel dominant, et sa conceptualisation du lesbianisme politique.

«Une pensée qui me redresse, me donne de la force»

L’obsession de la lutte de Wittig, c’est de déplacer le langage. Elle repense la transversale des différences, du sexe, du genre, de la classe et de la race. Reconfigure les frontières entre les corps et les discours, les identités et les communautés. Il s’agit de nommer, critiquer cette pensée invisible et de considérer l’épaisseur politique de ses textes. «Une pensée qui me redresse, me donne de la force», dit Adèle Haenel.

Chaos sensible

Dans la salle on trouve des fidèles de celle dont Virginie Despentes a salué le fracassant départ des Césars en 2020, après l’annonce du sacre du réalisateur pédocriminel Polanski, et des excursionnistes de la pensée féministe, en bivouac expérimental. Une communauté éphémère qui s’assemble et essaie d’y voir clair dans la pénombre, auprès d’un feu qui rougeoie – un dispositif scénique comme une enclave en marge du monde dont on entendrait les bruits étouffés. Dans cet espace qui se veut à la fois bienveillant et radical, Haenel et Geryl (les deux performeuses) nous rappellent combien le privé est politique. Elles arpentent cette pensée Straight et prennent le public à témoin de la nécessaire déconstruction des catégories de genre. En tâchant de démonter les raideurs de la pensée hétéronormée, la comédienne hésite, reprend ses notes, s’indigne, s’insurge contre la production d’ignorance. Elle mélange lecture et adresse directe, et met en scène un chaos sensible traversé de ponctuations poétiques et sonores. Elle fustige la déploration: «Alors comme ça, les violences faites aux femmes, cette phrase sans sujet, ce serait le destin?» Tandis qu’elle attise les braises et raille les fragilités érectiles du fascisme masculiniste, son acolyte sample les protestations hétéros. 

Futurs possibles

Après ce qu’elle décrit elle-même comme une «très brève carrière hétérosexuelle», Adèle Haenel réclame qu’on puisse aimer quelqu’un de son genre. Elle s’émeut tout à la fois de la situation actuelle, mais aussi de la beauté des futurs possibles. À la colère et l’indignation succède la joie, à la mesure de la puissance déflagratoire de ce livre, La Pensée Straight donc, qui a changé la vie de beaucoup de ses lectrices. Wittig y esquisse les contours d’une pensée complexe qui abrite ce paradoxe: lutter pour les femmes en tant que classe, c’est aussi lutter pour la destruction de cette même classe. Refuser de rester hétérosexuelle, c’est aussi refuser d’être un homme ou une femme. Le féminisme est un projet politique d’émancipation, une lutte contre toutes les politiques de cruauté qui sont mises en œuvre pour organiser le système économique dans lequel nous vivons. Il ne s’agit pas tant de bousculer les catégories à l’intérieur desquelles nous sommes enfermé·es que de dynamiter la norme hétérosexuelle hégémonique. Haenel s’enquiert de notre bonne compréhension: «C’est clair? Je résume: le lesbianisme est une enclave de liberté où on peut ne pas se sentir obligée d’être une femme.» 

___

Voir clair avec

DameChevaliers, Adèle Haenel & Caro Geryl
Samedi 11 avril 2026 à 20h30 au théâtre Le Manège

Pour aller plus loin:

Samedi 28/3 de 10h à 14h30– P’tite Maison Folie
Arpentage: La pensée straight de Monique Wittig



Vous aimerez aussi

Yasmine Yahiatène (à l’avant-plan) et les quatre participantes de l’installation «Les châteaux de mes tantes », à découvrir à l’Espace Magh. ©Pauline Vanden Neste

Les châteaux de mes tantes

En ce moment
Sandrine Bergot, artiste, créatrice, cofondatrice en 2007 du Collectif Mensuel, prendra le 1er septembre la direction du Théâtre des Doms, vitrine de la création belge francophone à Avignon. ©Barbara Buchmann-Cotterot

Sandrine Bergot, cap sur les Doms

Grand Angle