RECHERCHER SUR LA POINTE :

Du 8 au 30 mai 2026 se tient la 31e édition du Kunstenfestivaldesarts. Les plumes de la Pointe s’y aventurent, les sens en éveil, la curiosité en alerte, la subjectivité en bandoulière.
épisode 7/7
7/7
«NÔT», la nuit, en créole capverdien. ©Fabian Hammerl

Et soudain, au Kunsten, la vie

Émois

épisode 7/7

Cher Journal,

Jusqu’à ce vendredi soir, c’était comme si le Kunsten se retenait. De bouger, d’abord: on lit derrière une table de travail, entourée de documents (Le Voyage de la Vénus noire, d’Alice Diop); on se confie confiné dans l’habitacle de sa voiture (Can you make a hurricane?, d’Emmanuel Van der Auwera); on déclame debout, presque immobile pendant deux heures, un monologue habité par le deuil maternel (Je suis l’acteur de la poésie de mère, de Michael Disanka). Parfois on danse, mais pas trop quand même – ce qui comptait jusque-là, c’était, je vous le rappelle, ici le processus (This resting, patience, de Ewa Dziarnowska), là le jeu de regards et la communication subtile éprouvée dans le silence (Repertório N.1, de Davi Pontes et Wallace Ferreira).

©Fabian Hammerl
Ce Kunsten a un léger problème de contrôle. En se retenant, il nous retient; il refuse obstinément, comme un parent anxieux, de nous lâcher la main.

Pour tout dire, on se retenait de rire: ce Kunsten est grave, pénétré de son importance, il parle d’une voix un peu caverneuse jusque dans l’écho de ses silences, et les rires qu’on entend parfois entre deux casquettes (beaucoup de casquettes, cette année encore), ironiques, intelligents évidemment, semblent un peu coincés dans la gorge. En réalité, je crois que je tiens le diagnostic: ce Kunsten a un léger problème de contrôle. En se retenant, il nous retient; il refuse obstinément, comme un parent anxieux, de nous lâcher la main. Comme si on allait mal comprendre, il nous explique et nous explique encore. Nous rassure, parfois, sur ce qui est bien et ce qui est mal – comme si Michael Disanka ou Lagartijas Tiradas al Sol craignaient de nous laisser dans le trouble.

Alors ce Kunsten-là se gonfle – des mots, beaucoup de mots. Qu’il se taise ou se noie dans le verbe, le festival est jusqu’ici conscient, consciencieux, parfait pour les brochures distribuées en début de spectacle – mais où les rêves, où le ventre, où les précipices, où le sauvage, où l’inconscient?

Là, enfin: sur la scène du Théâtre national, où Marlene Monteiro-Freitas présente NÔT – la nuit, en créole capverdien. Pour ce spectacle créé au Festival d’Avignon l’an dernier, la chorégraphe capverdienne s’est inspirée des Mille et une nuits, une œuvre, dit-elle, «traversée par une lutte permanente entre la loi et le désir», habitée par une tension vive entre «la menace de mort» et «la logique de survivance». Les éléments narratifs des contes sont ainsi transformés pour nourrir la matière chorégraphique, qui s’appuie notamment sur des objets renvoyant à la nuit – draps, taies d’oreiller, lits.

Faut-il tenter de décrire cette folie prolifique qu’est Nôt? Cette collision de violence et de burlesque, de rigueur et de débordement, de fureur et de beauté? On pourrait raconter ce que captent nos sens, dans tous les recoins de cette mécanique incessante: les masques inquiétants et grotesques, les yeux exorbités, le linge ensanglanté, les bouches béantes, le grillage qui dévoile et sépare, le blanc et le rouge, et toujours le battement halluciné du son – percussions et chant en live, enregistrements oscillant de Nick Cave à Mahler, de Amândio Cabral à des musiques berbères. Mais comment décrire des images? Et faut-il vraiment raconter NÔT? Peut-etre pas, et réjouissons-nous.

©Fabian Hammerl
Enfin, un spectacle de l’indécidable et de l’ambiguïté, qui ne décline ni qui il est, ni d’où il vient, ni où il va – en nous, hors de nous.

Parce qu’enfin le Kunsten nous donne quelque chose qui échappe au langage. Une chose dont on sent bien qu’elle se dérobe, dès qu’on essaie de tresser les références, le sens – dès qu’on essaie d’en dire quelque chose d’un peu intelligent (parce que, je vous le rappelle, le Kunsten est un festival intelligent). Enfin: un spectacle dont je n’ai pas envie de comprendre les intentions, de chercher les clefs, d’entendre des explications. NÔT où notre intelligence est si bête parce que face aux effets du spectacle, nous restons sans défense. Sans défense face à la peur qui éclabousse, aux dents qui grincent, au rire comme un gouffre. Sans défense face à l’enfance qui soudain explose en nous, avec ses excès, ses vertiges, ses démons et ses torrents de beauté pure. Enfin, un spectacle de l’indécidable et de l’ambiguïté, qui ne décline ni qui il est, ni d’où il vient, ni où il va – en nous, hors de nous.

La force du théâtre, dit Marlene Monteiro-Freitas, réside «dans ce qui est de l’ordre de l’incontrôlable, de l’insaisissable». NÔT, sans métaphore, sans propos, sans message – NÔT qui se déverse en nous, dans son infini mouvement de transformations, de cruauté, de plaisir et d’illusions. Et c’est soudain la vie qui envahit l’espace, la vie comme elle est si souvent – oubliant de nous dire ce qu’on doit dire, et penser, et croire. La vie par ce que le théâtre, parfois miraculeusement, nous offre d’elle: la joie hurlante et libératrice de l’imaginaire et du jeu.

Et le dérèglement de la vie soudain s’empara du Kunsten et de ces festivaliers qui, on le devine, sont finalement des enfants comme les autres. Aux borborygmes, aux simulations de défécations dans des pots de chambre qui se vident sur les spectateurs, ils rient à gorge déployée. Enfin des corps qui se relâchent, et qui rient. Le Kunsten est vivant – et ça nous rassure.

©Fabian Hammerl

Kunstenfestivaldesarts, partout à Bruxelles, jusqu’au 30 mai. Programme complet, derniers billets sur www.kfda.be

Billetterie, resto, rencontres, fêtes: le QG du festival est installé cette année aux Tanneurs. C’est là que, chaque mercredi, Habib Ben Tanfous propose une déclinaison de son spectacle Orchestre vide – Longing for you sous forme de soirée aux accents de karaoké (encore les 20 et 27 mai, à partir de 22h30).

La Pointe s’écoute aussi, chaque 3e jeudi du mois, à 18h, en direct sur les ondes de Radio Panik (105.4) et en différé en ligne. Le prochain épisode de La Pointe du Jour, le 21 mai, parlera évidemment du Kunstenfestivaldesarts en cours.


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