RECHERCHER SUR LA POINTE :

Veronika Mabardi chez elle, à Bruxelles, en 2020. Portrait extrait de la série «Femmes» de Céline Chariot Ninane.

Dans les pas de Camille Claudel

Émois

C’est un livre de printemps, même si toutes les saisons le traversent. Et une histoire de rencontres. Paru début mars, le nouvel ouvrage de Veronika Mabardi connecte une autrice d’aujourd’hui et une artiste d’hier – une artiste connue mais pas tant que ça, et souvent en creux. Connue davantage, parfois, pour être la «sœur de» Paul Claudel, grand auteur, dramaturge, diplomate, poète. Et «élève, assistante, muse et amante» de Rodin, artiste hors-norme. Connue aussi pour l’internement psychiatrique des 30 dernières années de sa vie.

Veronika Mabardi, elle, prend le parti de Camille, de son parcours, de la naissance de son art, de ses désirs, de ses doutes, des corps qu’elle sculpte, des liens qu’elle tisse, des paysages qu’elle traverse, des lieux qu’elle habite. Elle prend le parti aussi, lorsqu’elle évoque le frère auteur ou le mentor sculpteur, de les désigner comme Paul, voire le petit Paul (car elle est son aînée), et Auguste. Claudel, c’est Camille.

Double quête

Et tout en racontant Claudel, l’autrice raconte aussi sa propre avancée, sa quête. Si elle «tournait autour» de la sculptrice depuis longtemps, Veronika Mabardi indique un moment clef, en 2019: l’exposition à Bozar sur Brancusi et ses contemporains, dont Rodin, et où Claudel ne figurait que comme muse. «Ça a réveillé une vieille colère», confie l’autrice au micro d’Anne-Lise Remacle lors de la rencontre organisée à la librairie Tropismes autour de Sous le regard des statues de Camille Claudel. Parce que bien sûr, ce dont parle l’ouvrage, c’est aussi de l’effacement, de l’invisibilisation, de la périphérisation des femmes en général, des femmes artistes en particulier.

Autrices comprises… Veronika Mabardi est née à Leuven d’une mère flamande et d’un père belgo-égyptien. Elle vit à Bruxelles. Elle étudie et pratique le théâtre d’abord comme interprète puis metteuse en scène et dramaturge. Elle enseigne, donne des ateliers d’écriture, fait de la création sonore. Elle écrit, pour le théâtre (Loin de Linden, pièce de 2014, connaît une longévité exceptionnelle) mais aussi pour la radio, et sous d’autres formes, souvent à des intersections artistiques, en dialogue avec les arts plastiques, la musique, la photo… Sa production est faite de récits, de contes, de formes qui échappent aux tiroirs bien rangés. C’est toujours transversal, d’une manière ou d’une autre, toujours des traversées.

À quelques kilomètres, Nogent aussi est calme.
Ici, Claudel a vécu son adolescence, sculpté ses premières figures, représenté Bismarck, David contre Goliath, Napoléon, Antigone soutenant son père aveugle. Il y avait de l’argile ici, de l’argile rouge, une briqueterie, et des sculpteurs appelés Dubois, Boucher.
On dit que c’est Boucher qui la repère, qu’il a été son premier professeur. Que le père Claudel l’a consulté, pour vérifier si vraiment sa fille aînée est douée. Il l’encourage, comme il soutient sa benjamine qui joue du piano et veut pour son fils de grandes études. Je ne sais pas si c’est important, ces affaires de père, de découvreur. Je ne sais pas si ça aide à regarder son travail. Ce n’est pas ce que je veux savoir.
Je veux savoir son corps au bord de la Seine, ses pieds dans la vase, savoir si elle aimait les chevaux, si elle préférait les saules ou les peupliers, les cigognes ou les hérons, les noix ou les mirabelles. Je dirais les saules pour les torsions, jusque dans la chute des feuilles, et les noix pour le plaisir de craquer la coque, peler les petites enveloppes et découvrir les sillons. Et les fleurs, certainement, leurs élans et leurs façons de s’incliner, se rendre.

Extrait

Son écriture est celle d’une autrice – une grande autrice, consistante et précise et fine. C’est aussi l’écriture d’une actrice: il y a de la minutie et de la recherche dans les termes, les phrases, la construction; et toujours quelque chose de l’oralité, de l’incorporation du langage.

On notera aussi que Veronika Mabardi est membre fondatrice des Ateliers de l’Échange, compagnie active de 1986 à 1996 et créée à partir d’une mise en scène de L’Échange de… Paul Claudel. Spectacle dans lequel elle a joué. D’ailleurs, rappelle-t-elle, l’œuvre de Paul est entièrement traversée par Camille: dans ses textes il y a tout un travail de diagonales, de spirales. Paul, dit Veronika, s’est formé comme auteur au contact de son aînée sculptrice.

Le vrai point de départ de la recherche de Veronika Mabardi, c’est le Musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine, ouvert en 2017, intégrant le bâtiment où la famille Claudel a vécu et où la jeune artiste a pris goût à la sculpture. Et sa fondatrice et conservatrice Cécile Bertran. «J’avais envie de voir ses lieux, là où elle a traîné et marché, autant que ses statues», confie l’autrice.

Le livre, pour autant, n’est pas illustré. Par choix, par longue réflexion. Parce que l’image fige, et donc aplatit ou évacue ce que la statue a de profond, de vivant presque, du geste qu’elle contient, jusqu’à la phase finale, le polissage méticuleux. Un travail, un polissage, une finition auxquelles s’adonne aussi Veronika Mabardi. Même si elle convoque le regard de Claudel, c’est par son regard à elle, sa sensibilité, sa plume minutieuse qu’on rencontre les œuvres.

En 1988 sort Camille Claudel, le film de Bruno Nuytten tiré du livre de Reine-Marie Paris (petite-fille de Paul, petite-nièce de Camille). Isabelle Adjani le coproduit et interprète le rôle-titre. Il participe à la redécouverte, à la réhabilitation de l’artiste, voire à la place qu’elle s’est faite dans la culture populaire.

La sortie du livre de Veronika Mabardi donne-t-elle envie de revoir le film? Peut-être, mais peut-être pas. Au fil des portraits, des récits, des fictions sur Claudel, l’autrice – qui s’est évidemment immensément documentée – a pris la mesure d’un manque: la joie. Sa quête, en fait, se situe là. On la rencontre en la lisant: la joie de créer, la joie de chercher. En fin de compte, et même peut-être avant tout: la joie du chemin.


Sous le regard des statues de Camille Claudel, récit de Veronika Mabardi, Esperluète Éditions, 160 pp., 20€

Un Émoi à retrouver aussi dans La Pointe du Jour, émission du 16 avril, sur Radio Panik.


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