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CinemaSco’pio — MK Production — One Two Films — Lemming. Une scène tirée du film «L’agent secret», de Kleber Mendonça Filho ©DR

Un film monde

Émois

Janvier, c’est le mois qui nous réveille chaque jour comme on déraperait sur une plaque de verglas. Ҫa nous happe brutalement quand est encore blotti au fond de la nuit. Janvier, c’est comme une vieille enveloppe collante de froid et de mouillé, janvier c’est comme nos chaussures qui enrobent  nos chaussettes qui en janvier ne sèchent jamais, même quand il ne pleut pas, même quand il n’y aucune raison raisonnable pour que ce soit encore mouillé et froid et venteux (parce que oui il peut y avoir du vent dans des chaussettes). Janvier, en résumé, c’est le mois où nous devenons nous-mêmes, de manière surnaturelle, nos chaussettes.

Et il est sans doute a priori paradoxal, dans ce mois de janvier particulièrement chaotique et brutal, de vous dire que pour vous extirper de la noirceur et des chaussettes, ce qu’il faut faire, c’est aller voir L’Agent secret, un film qui a pour toile de fond la violence et la brutalité de la dictature brésilienne à la fin des années 1970.

Et pourtant c’est exactement ce qu’il faut faire: aller voir L’Agent secret, le dernier film du brésilien Kleber Mendonça Filho, le réalisateur d’Aquarius (2016). L’agent secret a obtenu le prix de la mise en scène à Cannes. Dans le rôle principal, c’est Wagner Moura, que l’on a vu dans la série Narcos.

On suit Marcelo qui revient à bord d’une coccinelle jaune à Recife, sa ville d’origine, pour retrouver son fils, hébergé chez ses beaux-parents. On découvrira peu à peu les raisons qui l’ont poussé à s’éloigner de cette ville, qui continue de le hanter. Pendant ce temps, autour de Marcelo et de ceux qui cherchent comme lui à échapper à quelque chose, dans Recife bruyante et lumineuse, se bousculent la folie débridée du carnaval, la brutalité et les machinations du pouvoir en place, et la sortie des Dents de la mer.

L’Agent secret, c’est un film monde: ça dure 2H40, et ça vit en nous comme un roman de 800 pages qu’on mettrait plusieurs semaines à lire (je l’ai vu il y a trois semaines, et j’ai l’impression que je n’ai toujours pas fini de le regarder). C’est un film qui déploie des mondes.

Wagner Moura, Maria Fernanda Cândido et Gabriel Leone au festival de Cannes 2025 ©wikipedia

Des mondes cinématographiques, d’abord. Le film joue génialement sur le mélange des genres, avec un sens du style, du rythme, du son, de l’image, qui nous attrape complètement. C’est un film total, qui éblouit dans tout – esthétique, narration, mise en scène.

Quel que soit le genre auquel il touche, on est immergé dans L’Agent secret, dans les multiples couches du film: c’est un thriller tendu, avec des scènes de poursuites et des contrats, c’est un film politique, un film sur les multiples formes de la violence politiques, c’est le portrait d’un homme en suspens. Et c’est aussi le portrait étourdissant d’une ville, Recife (la ville d’origine du cinéaste, qu’il a beaucoup filmée), qu’on a l’impression d’arpenter avec ses personnages. Et Kleber Mendonça Filho va jusqu’à s’autoriser des incursions débridées dans le fantastique.

Un film qui nous met en mouvement.

Et puis c’est un film qui nous offre comme des fenêtres sur des mondes, dont on se dit qu’on pourrait les déplier encore et encore. Ces mondes, ce sont des lieux, des visages, des coins de rue, des bords de routes, des voix, des chambres: on a l’impression que chacun de ces mondes pourrait faire l’objet d’un film en soi, et Kleber Mendonça Filho a ce regard incroyablement attentif, il donne de l’importance à tout, même à un personnage avec lequel on passe seulement quelques minutes.

Un film comme un continent donc, épais, plein de strates et d’intrigues possibles qu’il nous fait toucher du doigt: un film qui nous habite, mais qu’on a aussi l’impression d’habiter, d’explorer à mesure qu’on le regarde. Un film où se on déplace.

C’est en effet un film qui nous met en mouvement, qui déborde de tous ces mondes mais ne nous fait pas tout comprendre, qui avance ses pièces petit à petit; qui fait surgir l’émotion sans qu’on y prenne garde, au détour d’une image ou d’une sensation. Un film plein de paradoxes: c’est un film bruyant sur le silence et les secrets, un film éclatant de lumière sur la noirceur et la violence, un film bouillonnant de vitalité et cerné par la mort, un film où la politique côtoie le carnaval, où le spectaculaire n’est jamais là où on l’attend. Le réalisateur y capte un temps douloureux qui sera balayé par l’histoire (c’est aussi un film sur la mémoire), et dont, peut-être précisément parce que tout passe, il s’attache à tout restituer.

Si L’Agent secret me donne l’impression de bouger encore en moi, c’est peut-être parce que c’est un film qui a une vie secrète, une vie cachée, une vie dormante. Dans le film, la violence du pouvoir s’active en secret plutôt qu’elle ne se déchaîne au grand jour, et ce qu’il nous dit peut-être, et c’est pourquoi peut-être il n’est pas si fou d’être illuminé par un film qui évoque un contexte aussi sombre, ce qu’ils nous murmure peut-être, c’est ça: qu’il nous reste toujours nos zones de secrets, nos cachettes, nos refuges – et L’Agent secret est un film sensoriel et même sensuel, il regorge de ces images furtives d’intimité, ébats sexuels dans des cinémas, réunions arrosée entre opposants politiques, imprégnées de rires et de peur. Il nous reste l’imaginaire – le carnaval, les cinémas, les dessins d’enfants. Tandis qu’on se débarrasse des corps des opposants dans l’obscurité, tandis que les opposants tissent des réseaux dans l’ombre vers de possibles portes de sorties, Kleber Mendonça Filho semble nous dire que face à cette violence tentaculaire, un geste est possible: garder aussi la trace des textures, des sensations, des atmosphères où des vivants continuent malgré tout à imaginer et à être vivants – retenir la chaleur et la lumière, et leur faire de la place.

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L’Agent Secret (O Agente Secreto)
Réalisation et scénario Kleber Mendonça Filho
Musique Tomaz Alves Souza et Mateus Alves

est à voir au Palace, Vendôme, Galeries, UGC Toison d’or

Pour aller plus loin:

On retrouvera l’acteur primé Wagner Moura cet été au Festival d’Avignon dans Un procès – après l’ennemi du peuple de Christiane Jatahy.


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