RECHERCHER SUR LA POINTE :

Une œuvre ou un·e auteur·ice qui déclenche un enthousiasme entier, jubilatoire, sans nuance. Le genre «je l’achète sans regarder la quatrième de couverture, ou sans écouter le single». Bref, on aime, on est béat, et on le dit fort.
épisode 3/5
3/5
©Martin Parr/Magnum Photos

Martin Parr, indeed

Émois

épisode 3/5

Aujourd’hui, Martin Parr, le photographe d’Epsom qui traque l’éthos britannique jusqu’au cœur de son absurdité. Oui, tout le monde connaît Martin Parr, et s’est déjà gaussé plus ou moins méchamment au vu de ses clichés qui captent si bien la manière d’être au monde des Anglais (des Britanniques, en fait): hallucinée, d’un autre temps, tellement insulaire, guindée parfois, vulgaire de temps à autre, sérieuse et dérisoire souvent, ridicule et digne à la fois, presque toujours. Avec pompe et circonstance , comme dit leur Elgar national.

Le «Parrathon» concocté par la galerie Hangar à Bruxelles (super et superbe endroit dédié à la photo) fut une jouissive rétrospective du photographe qui a fêté ses 70 ans en ce joli mois de mai (le 23). Pensez, plus de quatre-cent photos de Martin Parr offraient au visiteur l’occasion de se gondoler en famille tout en feuilletant, en live, un «œuvre complet».

Un Cartier Bresson tombé dans le Earl Grey.

Les débuts des années 1970 situent Parr dans la lignée d’un Cartier Bresson tombé dans le Earl Grey et habité par une esthétique documentaire qui ne le quittera jamais tout à fait. On pense aussi au film If de Lindsay Anderson. Un œil attentif aux réalités des humains qui habitent le cadre de ses images.
Et ces photos noir et blanc, touchantes et drôles, documentent le bad weather proverbial ou la congrégation des «Non-Conformistes», donnant une vision programmatique de ce que le jeune Martin cherchera toute sa vie.

Ici, l’émotion dépasse de loin l’anecdote, ou plus exactement elle prend l’anecdote au pied de l’image. Elle est cette anecdote essentielle qu’un cadrage très soigneux et un décalage toujours présent viennent recueillir: notre vie. La vôtre, la mienne.

On aime tous ces humains barges, un peu moches et bizarres en diable.

Pas l’impression que Martin Parr ait un «grand message à délivrer à l’humanité». Il jette plutôt un regard amusé et complice sur ce qui est dérisoire en chacun de nous. Nous sommes beaux et laids comme ces plagistes de Blackpool ou de Knokke (oui, l’ami Parr a écumé notre belge côte, et ne nous a pas loupés, si je puis me permettre). Nous sommes gonflés de notre importance comme ces riches anglais à la parade, endimanchés par essence. Nous sommes sexy (si, si) comme toutes ces femmes et ces hommes qui dansent, mal. Nous sommes aussi étranges et étrangers à nous-mêmes sur nos selfies que les malheureuses victimes épinglées par Parr. Nous sommes seuls, et tristes, comme ces bored couples pathétiques et hilarants. De qui Parr se moque-t-il? Et de qui rions-nous, mmmh? Même quand l’image cadre deux mouettes — pas d’humains — qui se chamaillent pour un paquet de frites valsant devant un drapeau anglais, nous sommes là, dans notre petite médiocrité agressive. «C’est mes frites!» Le comble de Parr? On aime tous ces humains barges, un peu moches et bizarres en diable. Probable que son talent particulier soit de nous forcer à nous regarder, et à rire de qui nous sommes. Quitte à finir en transat (il y en a une série imprimée, et ils sont gratinés).
Le passage du documentaire à cet humanisme subtil transparaît dans les autoportraits parfaitement navrants du photographe. Comme un miroir. Et là, on pense à ce bon vieux Villon: frères humains, qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis…