RECHERCHER SUR LA POINTE :

Une œuvre ou un·e auteur·ice qui déclenche un enthousiasme entier, jubilatoire, sans nuance. Le genre «je l’achète sans regarder la quatrième de couverture, ou sans écouter le single». Bref, on aime, on est béat, et on le dit fort.
épisode 9/13
9/13
©Actes Sud.

Nicolas Mathieu

Émois

épisode 9/13

«J’écris à la place de mon père, j’écris pour celui que j’étais à chaque fois qu’on m’a humilié.»

Nicolas Mathieu a le sens de la formule. Ses mots font mouche, ils cognent et s’entrechoquent, s’imbriquent et se répondent. Les phrases sont inventives, vivantes, sa prose avance continuellement, sans se retourner, et il a cette capacité à rendre attractive la plus banale des descriptions, à transcender et transformer chacun de ses sujets. Quand il parle de la sexualité masculine et adolescente (page 192, Connemara) c’est savoureux sur tous les plans: 

«Mais bon dans l’intimité ils ne dégorgent pas moins, mammifères effrénés, rêvant de femmes en morceaux, toujours à bander, en proie à ces urgences qui les rendent sots et aboutissent de la même manière, vides d’un coup, confrontés à la misère du sopalin, une fois que l’envie a passé et qu’il ne reste plus que la honte du magazine entrouvert et des doigts mouillés».

Raconter quelque chose des garçons.

Formellement c’est un feu d’artifice: c’est cru, élégant et d’une remarquable fluidité narrative. Pour le fond c’est pertinent, accrocheur, ça raconte quelque chose des garçons (fragmentation du corps féminin, fantasme et obsession d’un idéal qui n’existe pas…).

Comme Annie Ernaux, il est lui aussi transfuge de classe (on sent d’ailleurs son influence page 143 ou 215 de Connemara). Il connaît la honte: celle de de son milieu d’origine, de qui il est, de ses manières provinciales et de son accent vosgien à l’adolescence. Puis, plus tard, vient la honte d’avoir honte, d’avoir eu honte, et le besoin de revendiquer son appartenance à sa région. C’est en acceptant qui il est et ce qui le constitue, qu’il va comprendre que c’est de ça dont il doit parler, que ce sont ces gens-là (les ouvriers de chez lui, ses anciens copains) qui doivent être au centre de son travail.Ils deviennent ses personnages et on sent qu’ils partent du ventre, qu’ils sont inscrits dans sa chair. Ils existent pleinement, ils sont complexes et vrais, pathétiques et sublimes.

Mais une différence le sépare d’Annie Ernaux (et de l’auto-fiction): Nicolas Mathieu croit au romanesque, à la capacité qu’ont les histoires de nous en apprendre plus que la vie elle-même. Si la réalité se veut le point de départ de son travail (observations, documentations) c’est pour mieux la fictionnaliser ensuite. Chez lui, la fiction est souveraine.

Profond tout en restant accessible.

Puis surtout, il y a dans son écriture une qualité fondamentale selon moi: il est profond tout en restant accessible. Il écrit pour les «gens qui ne lisent pas», pour que sa mère puisse lire ses bouquins. Il n’a pas écouté son père qui lui disait de «rester à sa place» mais il écrit —  en quelque sorte — à sa place. Dans un monde où le vocabulaire est une arme (en témoigne le langage technocratique, ce jargon illisible qui rebute et repousse) c’est un geste politique. Quand il témoigne de la lutte ouvrière dans son premier roman, ça l’est tout autant. Il travaille sur ce qui le met en colère, formidable carburant pour une écriture féroce. La littérature sert à rendre les coups — ceux que la vie nous envoie en pleine gueule. Et quand ils sont donnés par Nicolas Mathieu (ou ses personnages, ramifications de lui-même), on ne peut que s’en réjouir.

PS: Pour aller plus loin, écoutez la formidable émission Bookmakers sur ARTE Radio. Parce que l’entendre parler est un plaisir de tous les instants.

Connemara de Nicolas Mathieu, Actes Sud, février 2022.


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