
Prendre le temps… pour créer
Grand Angle4 mars 2026 | Lecture 10 min.
épisode 5/5
Dans un quartier résidentiel d’Anderlecht, je retrouve Isabelle Jonniaux et Louison Chartrain qui gèrent le projet de La Verrière. Derrière les façades des immeubles et des appartements, on n’imagine pas que se cache un lieu de résidence avec une salle de répétition et des chambres d’écriture.
Les places sont rares, car La Verrière veut offrir des temps d’accueil longs dédiés à la recherche et à la création. «L’idée d’ouvrir un tel lieu est reliée à mon parcours», me partage Isabelle Jonniaux, «et aussi à mon passage à L’L où j’ai été artiste-chercheuse durant trois ans, indépendamment de toute idée de production. Je suis convaincue par la nécessité de ces temps longs d’exploration, surtout dans les prémices d’un projet.»

À La Verrière, peu d’artistes sont accueillis en même temps, mais la demande est forte. «On fait un appel une fois par an, quand les résident·es terminent leur parcours de 2 ans ou partent prématurément. L’année passée (2024), on a reçu 124 candidatures et ça a été très mal vécu parce qu’on est seulement en capacité d’accueillir 7 artistes simultanément» souligne Louison.
En résidence à La Verrière, le temps se déplie pour les artistes qui s’extraient pendant 1 an ou 2 du circuit de (pré-)production. Un temps pour questionner leur projet, leurs envies et leur désir de création. Comment accompagner ces porteur·euses de projet pendant ces deux années? Comment prendre le temps de penser autrement sa pratique et sa posture d’artiste?
Deux ans pour chercher
Isabelle Jonniaux est à l’initiative du projet de La Verrière, qui ne bénéficie pas encore de contrat de service[1][1] Le contrat de service est une subvention au même titre que les contrats de création, mais dont la mission est dans l’accompagnement des artistes dans leur travail.. Le projet est soutenu par la compagnie In Vivo 5.12 ainsi que par des aides d’encadrement de la FWB et de la COCOF, renouvelées annuellement. La singularité de la structure est d’offrir aux résident·es un accompagnement artistique sur 2 ans, à raison de 8 semaines de résidence par année: une partie dans une chambre d’écriture et une partie dans la grande salle. «Cette durée de deux ans permet aux artistes de se poser dans un seul lieu et de se concentrer sur leur travail, sans devoir aller une semaine ici, deux semaines là-bas, multiplier les dossiers et les candidatures…»
Habituellement, les temps de résidence dans des structures sont assez courts. Un·e porteur·euse de projet passe d’une structure d’accueil à une autre en bénéficiant à chaque fois de 1 à 2 semaines de résidences débouchant (la plupart du temps) sur une présentation à la fin de la période. Cette habitude et ce rythme amènent à conditionner le travail artistique dans une logique de production et d’efficacité de résultat. «Une sortie de résidence, tu sais qu’il te faut tes trois derniers jours pour la préparer quand tu n’en as que huit.»

En accueillant les porteur·euses de projet sur deux ans, La Verrière leur permet de se concentrer sur leur travail et leur pratique, sans les contraintes de la production. «Ça permet de creuser en profondeur un sujet, une question et de ne pas aller à des raccourcis. Dans un processus de création, le temps d’expérimentation [et de recherche] doit être valorisé, visibilisé, je trouve que c’est vraiment important pour la reconnaissance du travail des artistes», souligne Isabelle. Accueilli·es pendant maximum 2 ans, les porteur·euses de projet n’ont pas d’obligation de production ou de résultat. Cela dépendra de leur projet et de leurs désirs.
Iels ne sont pas seul·es, car La Verrière s’est aussi constituée autour d’un collectif d’accompagnant·es : «On a créé un collectif d’artistes accompagnants», dit Isabelle Jonniaux. «Ce sont toutes des personnes qui ont une pratique de la dramaturgie, de la mise en scène ou de la pensée collaborative, et qui réfléchissent à la manière dont on peut accompagner un processus créatif, se mettre au service des artistes-résident·es, comme une ressource.» Le/La porteur·euse de projet est donc accompagné·e dans son processus, avec des rencontres de préparation et de clôture pour chaque période de résidence: «Nous sommes là pour l’aider à formuler ses questions, organiser ses temps de résidences, réfléchir avec lui à ses enjeux dramaturgiques ou méthodologiques. La rencontre de fin de résidence est libre: lecture d’un texte, présentation d’un extrait scénique, échange informel, pouvoir dire “j’ai galéré, j’ai eu du mal, je suis passé·e par telle et telle étape”. La création, c’est parfois bancal, hasardeux. L’important pour l’artiste est de pouvoir échanger sur son processus sans rapport de pouvoir.» Isabelle Jonniaux insiste sur cet aspect de la recherche et de la résidence qui n’aboutit pas à nécessairement à un objet fini, mais qui n’en est pas moins un moment important des pratiques artistiques.




Si l’artiste souhaite organiser une sortie de résidence publique, La Verrière met un point d’honneur à réfléchir, avec elle/lui, le besoin et la nécessité des présentations d’étape de travail. Moment essentiel dans la production et les perspectives de diffusion, qui peut se révéler fatal pour un projet encore en développement. «Ça peut desservir un projet quand tu présentes une étape de travail trop tôt à des professionnels, ou dans de mauvaises conditions. On est hyper précautionneuses de ce qui est montré à un “public” extérieur. Quel est le but, est-ce que ce n’est pas trop tôt pour l’artiste, est-ce que ça le met en danger ou, au contraire, est-ce que ça le nourrit? Il s’agit de protéger l’artiste durant ces temps de fragilité, et éviter que les fins de résidences ne deviennent un marché pour les programmateur·ices.» me partage Isabelle.
Un marché du travail en crise
Parmi toutes les candidatures reçues, La Verrière constate, comme d’autres lieux, une tendance au récit personnel: «Une majorité des candidatures qu’on a reçues sont presque toutes autofictionnelles.» C’est là un élément important que souligne Isabelle, qui lie l’évolution des pratiques artistiques aux difficultés rencontrées sur le marché du travail. «Il y a de moins en moins de monde sur les plateaux, plus assez de budgets pour de grosses productions avec de larges équipes. Donc, les artistes cherchent à s’auto-embaucher et à créer leur propre projet. Parce que c’est non seulement un moyen de résistance, mais un moyen de survie.» Faire son propre projet, en partant de son désir à soi, et devenir son propre employeur devient la seule solution face au manque d’offres.
Cette précarité du marché du travail artistique se renforce par la diffusion des projets qui se pense de plus en plus sur le long terme. «Dans la plupart des lieux de création, les saisons se programment 2 ans à l’avance. Aujourd’hui [en octobre 2025] certains lieux te renvoient à la saison 28-29! Comment tu fais pour créer, sans engagement de production, et dans l’attente d’une réponse d’un potentiel partenaire qui mettra probablement encore un an avant de se confirmer, si elle se confirme?» Isabelle me confie ici le regard qu’elle porte entre un avant et un après-covid. De son travail de programmatrice à l’atelier 210 (qu’elle a exercé de 2005 à 2020), elle se souvient de saisons construites 1 an à l’avance. Lors de la crise sanitaire, pour répondre à toutes les annulations, les théâtres ont fait des reports, limitant les places disponibles et nécessitant de se projeter désormais sur 2 voire 3 saisons en avance. Une situation inhabituelle pour le secteur qui était une réponse à cette crise singulière. Mais elle constate aujourd’hui, bientôt 6 ans après le début de la crise, que cette habitude reste et demande à repenser nos pratiques au quotidien.
Le constat posé par Isabelle interroge l’ensemble d’un système culturel qui s’essouffle: les limites du système de production et de diffusion entretiennent cette multiplication de porteur·euses de projet, car cela devient le seul moyen de travailler dans un secteur qui est toujours sous-financé et en manque d’une vision politique. «Normalement, quand tu as une problématique qui crée souffrance, précarisation, pression au travail, réduction de la qualité de l’accompagnement et du suivi… tu prends des mesures, tu interroges ces problématiques, tu essaies de voir quelles sont les pistes de solution. Mais ici, je trouve que c’est compliqué. Certains disent “il y a trop d’artistes qui sortent des écoles, donc il faut réduire les écoles…” Non, il n’y a juste pas assez d’argent. Est-ce qu’on va trouver plus d’argent en FWB? Soyons réalistes, non.»

Quelle(s) pratique(s) pour demain?
Le secteur des arts vivants en FWB est financé en grande majorité par des subventions publiques, soit directement par les niveaux de pouvoirs, soit par des coproducteur·ices, dont les financements eux-mêmes dépendent de subventions publiques[2][2] Ce système fonctionne pour les différents secteurs du non-marchand, à des degrés divers.. Ce système soutient durablement la liberté d’expression et de parole, la démocratie culturelle et l’accessibilité des pratiques artistiques pour toustes. Mais les budgets publics n’augmentent pas suffisamment au regard de l’accroissement de l’activité culturelle et du coût de la vie.
Depuis plusieurs années, des aides se sont accumulées pour aider l’émergence, la structuration des compagnies, le développement des pratiques minoritaires… À cela s’ajoutent les aides qui ont sauvé le secteur pendant la crise sanitaire.
La FWB, en déficit, se retrouve face à un secteur prolifique qui ne cesse de croitre et dont la qualité du travail rayonne au-delà de ses frontières. Mais ses budgets, quant à eux, sont rabotés pour réaliser les économies demandées par les pouvoirs politiques. «Quel est le futur de la culture en Fédération Wallonie Bruxelles dans 10 ans? En l’absence d’une projection claire, de concertations entre tous les maillons de la création artistique, il n’est plus possible que de répondre à l’urgence, comme pendant la crise sanitaire.»
Alors, comment être artiste dans ce contexte politique et économique? «Le constat est porté par tous les artistes: il est de plus en plus difficile de monter un projet, trouver des financements, des partenaires, ça nécessite de plus en plus de démarches administratives, pour de moins en moins de temps de diffusion. «Je pense qu’au niveau artistique, on va toustes devoir trouver à exister non seulement avec les institutions, mais aussi indépendamment des scènes.» (Isabelle J.)
En ouvrant la Verrière, Isabelle tente une réponse à cette situation. Offrir un temps long de recherche, visibiliser et valoriser le travail en amont des productions, se centrer sur sa pratique et la questionner, permettre les prises de risque, sortir du circuit de production auquel nous sommes habitué·es… Pour Isabelle et Louison, c’est un constat commun de voir de nouvelles formes arriver, de nouvelles postures artistiques singulières qui sortent du cadre et des institutions. «Tu as des formes et des pratiques qui sont en train de se chercher, des coopérations qui se tissent, des mutualisations humaines et artistiques. C’est une façon de réinventer des pratiques plus solidaires, qui intègrent des questions artistiques, citoyennes et politiques.» Il conviendrait de les visibiliser, de sortir des limites des scènes de théâtre pour mettre en valeur toutes ses formes qui s’inventent «à côté» des institutions.
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