
Les Rencontres de la Photographie d’Arles
Au large11 août 2026 | Lecture 8 min.
Plus de quarante expositions dessinent une ville chaque fois renouvelée, disséminées entre lieux grandioses et adresses plus singulières.
Sans désir d’exhaustivité, et en se laissant guider par l’ombre et le soleil (chercher l’une, s’abriter de l’autre), un tour d’Arles en forme de zakouskis photographiques. Chaud devant!
Flashback 1. Nicéphore!
En 1827, l’ingénieur et inventeur français Nicéphore Niépce (1765-1833) réussit pour la première fois à fixer une image du réel de manière durable. La photo est née (et on fêtera ses 200 ans l’année prochaine, préparez-vous). La plus ancienne photographie conservée s’intitule «Point de vue du Gras». Elle représente la cour de sa maison en Bourgogne et a nécessité un temps de pose incroyable de plusieurs heures sous le soleil. En 1839, Daguerre, l’associé de Niépce, raccourcit les temps de pose, facilite la chimie et lance la folie mondiale de la photographie.
Flashback 2: Arles, ou comment un art «mineur» a conquis ses lettres de noblesse
Il existe un festival à Arles depuis 1968, mais, avant 1970, il est consacré pour l’essentiel au théâtre et à la musique. Le changement de cap naît d’une jolie convergence d’humeurs et de créativités. Lucien Clergue (1934-2014) en est le principal instigateur. Photographe arlésien célèbre pour ses paysages noirs et blancs de Camargue, puis pour ses nus, c’est son «activisme photographique» qui donnera naissance aux Rencontres. En 1969, il est nommé directeur artistique du festival arlésien, alors pluridisciplinaire. Avec ses complices Jean-Maurice Rouquette, historien arlésien et pilier du musée Réattu, et l’écrivain Michel Tournier, fervent défenseur d’un Art Photographique auquel peu de gens donnaient du crédit à l’époque, il utilise le budget et la structure de cet événement préexistant pour y imposer, en juillet 1970, les «Premières Rencontres photographiques». La section photo prendra une telle ampleur qu’elle finira par absorber l’identité même du festival, jusqu’à devenir l’événement autonome que l’on connaît aujourd’hui.
En 1970, la toute première édition des Rencontres d’Arles réunit une communauté confidentielle de 200 visiteur·euses. En 2025, le festival a enregistré un record historique absolu avec 175.000 festivaliers sur l’ensemble de la saison!
Arles 2026: Premier tour de piste
Modèle animal – 200 ans de photographie
On commence par LE coup de cœur des Rencontres. La plus ancienne photo connue d’un animal est (sans doute) celle d’une vache, prise en 1842 par Joseph-Philibert Girault de Prangey, dans la campagne romaine. La photographie animalière est là depuis les débuts de la photo. Modèle animal rassemble une extraordinaire collection qui traverse 200 ans de représentation, 200 ans de «regards», où l’humain regarde l’animal, qui parfois regarde l’humain. Des photos anonymes ou des images célèbres de photographes renommé·es, et un accrochage qui s’articule autour de 7 regards: anatomique, performatif, affectif, fasciné, éthique, plastique et viral. Un voyage bouleversant dans notre imaginaire collectif, et des clichés dont certains laissent sans voix.

©Jean-Baptiste Huynh, Buckley, 1999 Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Martine Barrat – Soul of the City
On l’associe à New York et surtout au Bronx, territoire marginalisé du capitalisme hurlant. Installée dans la Grosse Pomme en 1968, Martine Barrat (1933 -) documente d’abord en vidéo les gangs du South Bronx, Roman Kings et Ghetto Brothers, avant de passer à la photographie. La curiosité en bandoulière, la photographe française suivra les enfants des clubs de boxe, ces petits Cassius ou Foreman, puis se donnera à Harlem et à ses habitant·es, une immersion pleine d’émotion et de pudeur. Soul of the City révèle surtout une relation rare, faite de respect et de tendresse, entre la photographe et celles et ceux qu’elle célèbre.

Festival ()ff – des images au-delà des marges
Si un Festival mesure sa prééminence à la dissidence qu’il suscite, les Rencontres d’Arles sont un phénix de la chose, tant son Off est passionnant et foisonnant. Pour sa troisième édition, le Off Arles montre les talents émergents, les divergences joyeuses ou foutraques, celles et ceux que la sélection officielle n’a pas repéré ou qui œuvrent sous les radars officiels.
Plus qu’un contre festival, le Off se veut un territoire de rencontres. 200 expos et plus de 1.000 artistes, orchestrées entre autres par le collectif La Kabine. Un catalogue très fourni et une appli pour s’y retrouver. Il faudra bien un été pour effleurer tout cela.
Mini-coup de cœur pour les tirages journalistiques de l’AFP, à la Fisheye Gallery: un voyage exclusif dans le fonds argentique de l’Agence France-Presse, qui a ouvert son «coffre-fort» physique de plus de 6 millions de clichés.
Park Chan-wook – Par un matin calme
L’espace Galerie Lee Ufan Arles présente (pour la première fois en Europe) le travail photographique du réalisateur coréen Park Chan-wook. On connaît le regard de perfectionniste du cinéaste de Old Boy ou de Mademoiselle, et sa maestria dans la composition et dans le montage de ses films très storyboardés. On sait moins qu’il est aussi un photographe attentif aux cocasseries visuelles, à l’imprévu (le mot est juste, en l’occurrence). Une balade passionnante dans l’univers parallèle d’un créateur accompli. On cherchera bien sûr les convergences entre sa cinématographie et ses photos. Et on sortira charmé par le temps suspendu, tout en contemplation, capté par un œil vif et volontiers amusé.


Harry Gruyaert – A Sense of Place
Arpenter le monde, donner l’image (comme on donne la parole) aux anonymes qui peuplent l’espace urbain, baigner de couleurs très saturées les quartiers d’Anvers ou les recoins de New York, Tokyo, Paris ou Mumbai. La technique sans faille de Harry Gruyaert provoque une curieuse sensation dans cette exposition A Sense of Place: celle de la création d’un «GruyaertLand», où les villes des continents différents se connectent à travers le regard du photographe belge, qui amène à lui les lieux qu’il photographie. Comme Gabin qui était Gabin dans tous ses films, et tous ses rôles, Gruyaert fait de ses villes les composantes de sa mégalopole personnelle.

Ming Smith – Lueur nomade
Lueur nomade présente plusieurs décennies du travail de Ming Smith et met en regard ses expériences américaines et européennes. Ses séjours à Paris, Rome ou Londres ont nourri une pratique de la photographie centrée sur le geste, l’atmosphère et l’émotion. Sans jamais dissocier son travail de son expérience de femme noire américaine, Smith échappe aux représentations figées. Elle privilégie des images ouvertes, où les corps et les visages se mêlent souvent à leur environnement. Le flou, le mouvement et la couleur sont au cœur de son langage photographique. Ils donnent à ses images une dimension parfois proche du souvenir ou de la sensation.

Nous ne sommes pas seuls – Images extraterrestres
Une expo photo comme un gag! L’idée de départ est simple: considérer d’un point de vue photographique les clichés de «preuves de présence des extraterrestres à travers le temps». On démarre par le poster de la série X-Files, et surtout par sa photo, réalisée en 1975. Son auteur, le Suisse Eduard Albert «Billy» Meier, est connu pour de nombreux ouvrages dans lesquels il affirme, images à l’appui (!), avoir réussi à entrer en contact avec les habitant·es d’autres planètes. Entre fake news bidouillées et allumés divers, l’expo prend le parti du premier degré et de la curation sérieuse. On la parcourt comme le fil Facebook d’un secoué de première. Mais qui sait?

Lee Shulman & Omar Victor Diop – The Anonymous Project – Being There
En 2017, Lee Shulman – cinéaste et artiste américain – achète une boîte de diapositives anciennes, aux magnifiques couleurs Kodachrome, et tombe sous le charme. The Anonymous Project est né de cette fascination pour des images d’amateur·ices qui témoignent d’une mémoire collective – un «Je me souviens» visuel, en quelque sorte. Depuis, Shulman crée de nouvelles expériences et installations hybrides et immersives qui cherchent à donner un sens à ces souvenirs et à créer de nouvelles façons de raconter des histoires qui remettent en question notre place dans le monde.
Déjà exposé à Kyotography, le travail du photographe sénégalais Omar Victor Diop combine les arts plastiques, la mode et le portrait photographique. La rencontre des deux artistes pour le projet Being There est un second coup de cœur d’Arles 2026!
Prises en Amérique du Nord dans les années 1950 et 1960, les photographies de Being There témoignent d’une époque marquée par la reprise économique et la menace de la guerre froide, mais aussi par la ségrégation raciale et les luttes pour les droits civiques.
Lee Shulman et Omar Victor Diop interviennent dans ces scènes en apparence insouciantes, y introduisant une présence noire là où l’histoire et le racisme structurel la rendaient impossible. De ce contraste entre l’innocence des images-souvenirs des albums de famille ou des réunions de travail et la présence subtilement intégrée de Diop, nait un doux malaise, une secousse à bas bruit sur ce que notre regard considère comme «évident». En s’invitant dans ces photographies de l’Amérique ségrégationniste, Omar Victor Diop signe un geste aussi drôle que politique. Une manière subtile de questionner ce passé et notre présent.


©Lee Shulman et Omar Victor Diop, Being There, 2023. Avec l’aimable autorisation des artistes.
___

Vous aimerez aussi

Hollywood Boulev'art: dans les marges du street-art
En ce moment14 août 2025 | Lecture 5 min.

La pratique de plumassière
En chantier21 avril 2025 | Lecture 2 min.

L’ombre des espèces
En ce moment28 mars 2025 | Lecture 2 min.

Féeriques marionnettes
En ce moment7 janvier 2025 | Lecture 2 min.

Les châteaux de mes tantes
En ce moment2 décembre 2024 | Lecture 2 min.

Au Brass
En ce moment8 septembre 2024 | Lecture 3 min.

Emilia Perez
En ce moment15 juillet 2024 | Lecture 1 min.
épisode 4/16

Discofoot, Roller Derviches et leçons tout public
Au large9 juillet 2024 | Lecture 4 min.

La fille de son père
Émois3 juillet 2024 | Lecture 2 min.
épisode 2/4

Le successeur
Émois3 juillet 2024 | Lecture 3 min.
épisode 1/4

Bestiaire Star
En ce moment22 avril 2024 | Lecture 2 min.

À l’épreuve de la matière
En ce moment11 mars 2024 | Lecture 4 min.

Au pays de l’or blanc
En ce moment22 octobre 2023 | Lecture 4 min.
épisode 6/7

Miroir Miroir
En ce moment16 octobre 2023 | Lecture 2 min.

Contre Nature
En ce moment5 juillet 2023 | Lecture 7 min.

À Charleroi, Liège et Paris
En ce moment25 mai 2023 | Lecture 7 min.
épisode 5/7

Foncez vers l’extase, avant qu’il ne soit trop tard!
En ce moment15 mai 2023 | Lecture 2 min.

Family Matters
En ce moment25 avril 2023 | Lecture 4 min.

Brulex et Mathieu Desjardins
En ce moment17 avril 2023 | Lecture 2 min.

Chryséléphantine
En ce moment6 mars 2023 | Lecture 1 min.

Memories gone wild
En ce moment13 février 2023 | Lecture 1 min.

Archipel_o
En ce moment13 février 2023 | Lecture 2 min.

Les murs ont la parole
Au large9 décembre 2022 | Lecture 10 min.

La puissance de Dionysos
Au large3 novembre 2022 | Lecture 5 min.

Pol Bury
En ce moment31 octobre 2022 | Lecture 2 min.

Fabienne Cresens
Grand Angle1 mai 2022 | Lecture 5 min.

Les voyages intérieurs de Rinus Van de Velde
10 avril 2022 | Lecture 1 min.

Quand la musique enterre le bruit des bombes
Au large21 mars 2022 | Lecture 10 min.

























