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Trois expos pointées par Christophe Veys.
épisode 4/4
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Lydia Ourahmane, "Barzakh", exhibition view, Triangle – Astérides, centre d’art contemporain, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2021. ©Aurélien Mole.

Dialogue entre oeuvres du monde

En ce moment

épisode 4/4

(Un)common values à la Banque Nationale

Pourquoi y aller?

Après avoir invité en 2019 la Deutsche Bundesbank, voilà que la Banque Nationale de Belgique convie son homologue espagnole. L’exposition des deux banques centrales prend vie dans l’espace, très impressionnant, de la salle des guichets et son style moderniste conçu dans le prolongement de la Seconde Guerre Mondiale par l’architecte Marcel Van Goethem (qui, par la suite, dessinera le célèbre auditoire Paul-Emile Janson et ses 1500 places à l’ULB). Ainsi, si vous n’avez pas fait l’expérience de ce lieu, la visite vaut déjà par cet aspect «patrimonial».

Si les collectionneurs belges privés sont célébrés dans le monde entier pour leur capacité à ouvrir leurs collections à des artistes internationaux, la Banque Nationale de Belgique (BNB) a fait le choix de réunir uniquement des artistes issu·es de nos frontières (même si pas forcément né·es en Belgique). À l’inverse, la Banco de España présente à la fois des artistes locaux mais aussi, ici, des grands noms de l’art contemporain international, comme Candida Höfer, Jonathan Monk ou Wolfgang Tilmans, par exemple.

Une occasion de vivre un dialogue fructueux entre deux manières de collectionner pour des institutions publiques.

©CV.

Qu’est-ce qu’on y voit?

L’exposition se construit en plusieurs salles thématiques où se mêlent, avec soin, des œuvres issues des deux collections. L’une des lignes directrices tient à la notion de valeur (au sens large). Ainsi, on peut y voir des œuvres qui déploient des billets de banques (Costume de Guy Bleus) ou qui dévoilent des visages (Ensor chez Jacques Charlier ou Rosalía de Castro – grande figure de la littérature galicienne du XIXᵉ siècle – chez Francesco Ruiz). On peut aussi y croiser les jeux de langage de Pol Pierart[1][1] la belle présence des artistes liégeois tient probablement à la longue carrière d’Yves Randaxhe à la tête de la collection reprise aujourd’hui avec tout autant de talent par Anne Bambynek, et la célèbre Ria Pacquée, incarnant une femme cherchant à se distinguer mais qui passe en grande partie à côté de sa vie.

Le dialogue fonctionne très bien mais on aimerait une plus large dotation de la politique d’acquisition de la BNB, afin de pouvoir y voir d’autres pièces aussi impressionnantes que celles de Peter Buggenhout.

L’exposition se dote d’un petit catalogue offert gracieusement, reprenant l’ensemble des œuvres présentes. On regrette cependant que certaines pièces n’y soient pas reprises.

Soyez attentif·ves:

Pour rester dans l’esprit de dialogue entre artistes belges et espagnol·es, pointons deux œuvres: la majestueuse série de Jacqueline Mesmaeker Les Charlottes, de 1977. Une pièce autour de la figure de Charlotte de Belgique, fille unique de Léopold Ier mais aussi épouse de Maximilien, Empereur du Mexique. Cette œuvre réalisée à l’aide d’une photocopieuse (objet révolutionnant le rapport à l’image imprimée) joue d’une superposition poétique qui nous plonge dans la mémoire de cette figure à la destinée tragique, qui a fini ses jours au sein de ce qui est aujourd’hui le Jardin botanique National de Meise.

Une pièce autour de la figure de Charlotte de Belgique, fille unique de Léopold Ier.

Dans la dernière salle se trouve l’œuvre Falsa_de_époco, de l’artiste espagnol Daniel Garcia Andújar, une commande passée par la BDE à cet artiste majeur de la scène espagnole (hélas pas assez célébré chez nous).

Un magistral ensemble de 54 pièces où l’artiste explore l’histoire de la fausse monnaie.

Informations pratiques:

(un)common values. Two Corporate Collections of Contemporary Art

Jusqu’au 18 septembre 2022 dans le hall des guichets de la BNB, boulevard de Berlaimont 3 – 1000 Bruxelles.

Ouvert du lundi au samedi de 10 h à 18 h.

Entrée gratuite.

Splendid Isolation au SMAK à Gand

Pourquoi y aller?

Le SMAK est l’un des fleurons de nos institutions muséales en Belgique. Imaginé par l’un des plus grands commissaires d’exposition et directeur de musée que fut Jan Hoet, il est aujourd’hui dirigé avec talent par Philippe Van Cauteren.

Actuellement, le musée propose un ensemble de plus de quatre expositions (nous reviendrons d’ailleurs ci-dessous sur l’une d’entre elles). 

Sur papier, la proposition d’une exposition sur les beautés nées d’une période d’isolement pourrait sembler convenue; mais il n’en est rien ici, tant par l’angle choisi que par la qualité des artistes rassemblés. Alors en route pour Gand!

Détail de la salle consacrée au travail de Zehra Doğan. ©CV.

Qu’est-ce qu’on y voit?

L’exposition regroupe vingt-deux artistes dans un mélange stimulant, entre célèbrités et nouvelles découvertes.

On débute par une vaste série de l’artiste indienne Nalini Malani, réalisée lors du confinement. Habituée à de vastes formats, ici l’économie de moyens se fait sentir, avec de petits formats identiques dans lesquels elle croise ses questionnements personnels et, par exemple, des personnages de la littérature comme Alice.

Alors que de salle en salle, nous pensons voir les fruits du retranchement forcé né de la pandémie, la seconde salle nous embarque totalement ailleurs. On y découvre une série éblouissante de dessins de Danny Bergeman, un artiste belge décédé l’année dernière et atteint par le syndrome de Down (Trisomie 21), posés en doubles lignes. Il y trace, dans des formes synthétiques et colorées, un inventaire d’objets qu’il a patiemment analysés en observant des livres et des catalogues qu’il dénichait dans son centre de création.

L’impressionnante salle consacrée à l’artiste turque Zehra Doğan, militante des droits des femmes.

L’exposition nous permet de vivre chaque fois un type d’isolement différent, comme, par exemple, l’incarcération, au travers de l’impressionnante salle consacrée à l’artiste turque Zehra Doğan, militante des droits des femmes. Ou encore la maladie, comme ce fut le cas pour Derek Jarman, avec son film Blue: une expérience monochrome de cinéma, un hommage à Yves Klein mais aussi le journal intime d’un créateur confronté à la tragédie intime du SIDA. Sans oublier le mal du pays et la dépression, comme chez Louise Bourgeois.

Soyez attentif·ves:

La spiritualité peut aussi être un refuge. Il est probable que Dom Sylvester Houédard, moine, théologien et artiste britannique, en ait fait l’expérience.

Dans l’exposition, on découvre notamment de magnifiques dessins réalisés à la machine à écrire. Prenez le temps d’observer avec attention ces feuilles de poésie concrète, dont il était l’une des grandes figures européennes. On peut souligner également le lien qui peut s’établir avec le travail d’Irma Blank présenté quelques salles plus loin, qui donne la sensation de se plonger dans les textes, jusqu’à en diluer le contenu. Au sein du catalogue (trilingue), leurs pratiques sont d’ailleurs voisines.

Barzakh, Lydia Ourahmane au SMAK

Pourquoi y aller?

Lydia Ourahmane est une artiste algérienne née en 1992 à Saïda et formée à Londres, au prestigieux Goldsmiths (qui a formé des artistes comme Damien Hirst, Antony Gormley, Sarah Lucas, entre autres). Sa pratique interroge des notions comme la croyance, le passé de son pays, l’héritage colonial et les tragédies des périodes plus contemporaines. L’exposition du SMAK propose de rencontrer son travail au travers d’un projet spécifique intitulé Barzakh (que l’on pourrait traduire par «incertain»). Il s’agit de la troisième itinérance du projet après avoir été implanté à la Kunsthalle de Basel puis chez Triangle-Astérides à Marseille. Une occasion merveilleuse de faire l’expérience de sa pratique.

©CV.

Qu’est-ce qu’on y voit?

Un ensemble de pièces de mobilier réparti dans la partie du SMAK qui donne sur la belle façade du musée des Beaux-Arts de Gand (au passage, n’hésitez pas à traverser la rue. Le nouvel accrochage des collections permanentes est du plus grand intérêt !).

On peut se sentir dérouté·e par ce basculement entre espace privé et espace institutionnel. Le mobilier n’a pas une finesse particulière qui justifierait sa présence dans un tel lieu. Il ne semble correspondre ni à l’âge ni à la nationalité de notre artiste. Il témoigne en réalité de la difficulté pour une femme souhaitant vivre seule de trouver un logement à Alger. En effet, après un nombre impressionnant de refus, Lydia Ourahmane tombe sur un appartement meublé qui avait été occupé par une femme ayant épousé un Allemand (ce qui explique le caractère occidental du mobilier). Étrangement, toutes les affaires de cette ancienne locataire étaient encore présentes, jusqu’à son passeport. L’artiste y vécut l’expérience stupéfiante du premier confinement, comme dans la vie d’une autre. Puis le second confinement la rattrapa, alors qu’elle était hors de son pays. Elle trouva refuge à Marseille et, en réfléchissant à l’idée du foyer, elle décida de faire rapatrier l’ensemble de l’appartement. Il ne s’agissait pas de déplacer uniquement les meubles, mais bien l’ensemble des objets et souvenirs des deux destins croisés. En filigrane du projet, ce qui en fait son sel: on suit l’ensemble des démarches administratives qui furent nécessaires à ce transfert.

Soyez attentif·ves:

En plus des éléments de mobilier trône dans l’exposition une impressionnante porte. Son envergure dépasse l’ensemble des objets. Lorsqu’on en fait le tour, on se rend compte qu’elle est doublée par une autre. Comptez les serrures et les loquets. Imaginez les ouvrir un par un, pour entrer ou sortir de chez vous. Ce double seuil symbolise l’héritage d’une des périodes les plus sombres de l’histoire algérienne. Les années 1990, celles de l’apogée de la violence intégriste. Celles où l’idée même de confiance n’existait plus. Il condense tout à la fois les questions liées à l’histoire de ce pays, à la nature humaine et à son désir de trouver un abri, mais aussi la force qu’il faut parfois pour tenir bon.

©CV.

Les deux expositions du SMAK sont visibles jusqu’au 18 septembre 2022.

Du mardi au dimanche, Jan Hoetplein,1, 9000 Gand.

15€ pour l’accès global au musée (mais gratuit avec le Museumpass).


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