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Gilles Ehrmann, Barrage de Grandval, 1963. Avec l’aimable autorisation des archives EDF. ©DR

Shazam!

Au large

L’électricité, quand on y pense, c’est magique. Invisible, silencieuse, puissante, indispensable aujourd’hui (demandez à mon arrière-grand-père qui était allumeur de réverbères ce qu’était la nuit, avant elle). Un courant qu’on ne voit ni n’entend, mais qui tue: l’électricité porte en elle cette contradiction. Sa maitrise, de la centrale au compteur, repose sur un maillage d’installations où chaque poste, chaque câble, chaque geste ouvrier expose à un risque que rien ne signale. Comme à son habitude, l’humain tente de dompter une force démiurgique!

Pierre Berenger, Nouveau sac d’outillage pour monteur électricien, 1964. Avec l’aimable autorisation des archives EDF. ©DR

Dès 1947, Électricité de France (EDF) crée un Service Prévention et Sécurité. Mais c’est un chiffre qui fait basculer les choses: 59 morts au travail en 1950, année électrique. En 1953 naît le magazine Vigilance, avec une ambition affichée dès son premier éditorial: forger un «esprit de sécurité». Son arme, l’image.

C’est là qu’intervient la Société pour le Développement des Applications de l’Électricité (SODEL), née dans l’après-guerre pour populariser l’électricité. Il faut expliquer et «vendre» aux Français cette nouvelle énergie, symbole d’un esprit de renouveau qui fait reculer l’obscurité des années de guerre.

Michel Brigaud, Instrument de radioprotection, 1977. Avec l’aimable autorisation des archives EDF. ©DR

La SODEL commande d’abord aux photographes une hagiographie de l’électricité monumentale: barrages, lignes, paysages domptés. L’énergie comme preuve de modernité et de grandeur nationale, exposée ici dans toute son ambition esthétique et civilisationnelle. Ce sont ces photos qui sont présentées à Ground Control et qui valent le déplacement aux confins de Arles (près de la gare…).

Les photographies, ici, ne sont pas pensées comme des œuvres d’art

Les photographies, ici, ne sont pas pensées comme des œuvres d’art, ni même comme l’expression d’une vision personnelle. On peut imaginer que pour les photographes professionnels de l’époque, Gilles Ehrmann, Michel Crépin, Michel Brigaud ou Pierre Berenger, ces commandes sont souvent alimentaires, le genre de boulot qu’on fait pour la fiche de paie, pas pour la postérité.

Prenez Gilles Ehrmann, par exemple. Né à Metz en 1928, il découvre la photographie au début des années 1950 et publie ses premiers livres, où ses images dialoguent avec les textes des surréalistes: Provence noire (1955) et Les Inspirés et leur demeure, préfacé par André Breton (1962). Pas mal. Il collabore aussi étroitement avec des architectes et décorateurs comme André Bloc, Claude Parent, Paul Andreu et Zimbacca. Ses photographies d’architecture sont publiées dans la revue L’Architecture d’aujourd’hui. Et sa vision des centrales électriques, dignes de Metropolis ou d’Assouan, a une classe folle dans Vigilance..

Couverture du magazine Vigilance, n°41, un monteur et ses gants isolants, Michel Crépin, septembre 1971. Avec l’aimable autorisation des archives EDF. ©DR

Mais l’exposition mise sur pied par Arthur Mettetal – à qui l’on devait aussi le commissariat de l’incroyable exposition «Wagon-Bar. Une petite histoire du repas ferroviaire», présentée à Arles en 2024 – n’est pas seulement consacrée à l’apologie des transformations monumentales qu’EDF impose aux paysages français.

Derrière les ouvrages spectaculaires, il y a les hommes et les femmes qui les entretiennent et les font vivre. La SODEL développe alors une photographie plus modeste, pensée pour Vigilance: didactique, parfois même une mise en garde. Le travail apparaît, avec ses dangers concrets. L’objectif se resserre sur les gestes et les outils. Michel Brigaud photographie un détecteur de radioactivité façon guêpe ou un ouvrier glissant sa suggestion dans une boîte à idées. Pierre Bérenger détaille une attelle de fortune, bricolée dans du papier journal. Chaque image enseigne un réflexe, une posture, un geste à transmettre. Des photos d’industrie morte, comme on parle de nature morte. Des objets qui n’ont pas l’esthétique pour fin en soi, et dont le traitement photographique transcende la banalité ou la fonctionnalité pour en révéler la beauté. C’est ce qui rend l’exposition si touchante.

Vigilance, périodique de prévention, n’était pas un magazine de photos ou d’architecture, mais l’exposition d’Arles nous pousse à regarder ces photos didactiques, promotionnelles ou édifiantes et à savourer leur poésie par accident. Un comble.

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Le livre Vigilance, le travail sous tension d’Arthur Mettetal est publié aux Éditions Textuel et disponible au prix de 39 €.

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Le programme détaillé des Rencontres


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