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Bertrand Skol dans «L'Aquoiboniste» ©Cedric Vasnier.

Aux marges de la vie

Émois

J’ai eu la chance de rencontrer longuement au mois de juin Jeannine Horrion, directrice du théâtre Épiscène d’Avignon, dans le but de rédiger son portrait pour Bela (à lire ici) . Nous avons parlé de son passé, de son présent, de sa façon de gérer son théâtre et sa vie de famille (elle a eu six enfants!). En trame de fond de tous ses projets : l’humain. Les relations personnelles et l’amitié creusent le sillon de ses décisions.

Ainsi, pour les choix de programmation de son petit théâtre situé rue Ninon Vallin, ce sont les rencontres qui priment. Elle programme ce qu’elle découvre lors de ses sorties théâtrales ou ce qui attire son attention parmi les dizaines de dossiers qui lui arrivent par voie électronique.

C’est ce qui s’est passé pour L’Aquoiboniste. Un samedi matin en 2019, elle reçoit la proposition de Bertrand Skol (comédien né à La Louvière, formé en art dramatique au Conservatoire de Mons) et se met à la parcourir. Le texte, écrit par Jean-Benoit Patricot, inspiré d’une nouvelle d’Emile Zola (La mort d’Olivier Bécaille), évoque un homme qui se réveille un matin et découvre sa propre mort: son corps est immobile, son pouls ne bat plus, mais il est conscient et il nous parle.

Jeannine nous raconte: «Je commence à lire le scénario, et j’en suis tellement happée que je m’installe dans les toilettes pour ne pas être dérangée – il faut ce qu’il faut quand on a une grande famille! Je trouve la pièce tellement forte que, dans la foulée, j’appelle Bertrand et nous organisons un rendez-vous à Paris. Il me présente l’auteur, Jean-Benoit Patricot.

L’Aquoiboniste est un spectacle-clé dans l’histoire de mon théâtre…

Ce qui m’a touchée, entre autres choses, c’est l’insertion d’extraits du livre Le temps d’un soupir d’Anne Philipe, l’épouse du grand acteur Gérard Philipe. C’est un roman qui m’avait profondément marquée à l’adolescence, et il se trouve que Jean-Benoit et moi avions exactement la même édition! Par la suite, et malgré tous les obstacles qui se sont posés en travers de nos routes (dont la pandémie), j’ai fait tout mon possible pour soutenir le projet. L’Aquoiboniste est un spectacle-clé pour moi dans l’histoire de mon théâtre, et une rencontre inoubliable.»

Poussée par la curiosité, je suis allée voir pendant le festival d’Avignon de quoi il en retournait.

La pièce est structurée en deux parties: dans la première, le comédien est couché dans un lit vertical (eh oui le théâtre peut tout se permettre). Le personnage découvre sa propre mort, et, comme dans la nouvelle de Zola, nous accédons à son discours intérieur, à son introspection: il nous parle de sa femme, de son amour, de son bonheur. C’est frontal et réaliste, presque «naturaliste». Il décrit les visites qu’il reçoit à son chevet, on entend les pleurs de son épouse, le passage de la voisine, du médecin. Nous sommes, avec lui, les témoins impuissants de sa mort. Nous avançons à ses côtés lors des différentes étapes qu’il affronte: la prise de conscience de sa propre disparition, son angoisse (maitrisée dans un premier temps), les efforts qu’il entreprend pour en sortir, et enfin, son désespoir. C’est une épreuve, aussi pour les spectateur·ices que nous sommes, d’approcher au plus vrai ce processus de la mort vécue, une mort dont le temps est celui du corps d’abord.

©Cedric Vasnier.

Le deuxième acte s’éloigne du texte original, évoque brièvement le roman d’Anne Philipe, et nous confronte à la mort «sociale» du protagoniste.

«À quoi bon» vivre après avoir traversé ce périple de l’ultime?

Le narrateur revit quasi normalement, il a retrouvé un travail, mais il n’ose pas renouer les contacts avec ses proches. Il est seul, tente de se faire une nouvelle place dans la société mais son existence a perdu son sens: «à quoi bon» vivre après avoir traversé ce périple de l’ultime?

Nous suivons le cheminement difficile de sa renaissance, jusqu’à la chute, qui se déroule dans un cimetière, et qui renverse totalement la perspective.

La musique originale d’Olivier Mellano et les lumières de Johanna Legrand répondent au monologue intérieur, parfaitement interprété par Bertrand Skol; ils rythment le spectacle et nous aident à accomplir cette expérience puissante aux marges de l’existence humaine. On en ressort assurément un peu différent·es.

©Cedric Vasnier.

L’Aquoiboniste s’inspire également du vécu personnel de l’auteur-metteur en scène et du comédien, qui ont, tous les deux, éprouvé le drame de se retrouver veuf encore jeunes. Quand la vraie vie rejoint la fiction, celle-ci en ressort plus poignante encore.

«C’est donc cet état si particulier que j’ai voulu retranscrire dans ce texte, tout le cheminement vers un autre possible malgré la perte.» écrit Jean-Benoit Patricot sur son site.

L’Aquoiboniste est à voir tous les jours (sauf le lundi) jusqu’au 30 juillet à 17h20 au théâtre Épiscène (Avignon).


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